VI

Après tout, ce n'était là qu'un dimanche parmi tant d'autres pareils,

pour le pachthof des Baesrode: il fallait assister à un dimanche de

polo pour avoir une idée du bruit et de la gaîté qui régnaient là

certains jours. Il venait alors des fils des grandes fermes à six

lieues à la ronde et la petite baronne Tols, de son côté, amenait

un jeune lieutenant, son parent, très bon joueur. On n'avait pas de

peine à former les deux équipes: Roselei était dans un camp avec le

lieutenant et deux autres partenaires; la baronne dans l'autre avec

Nand, Arnold, ou l'un des fils des grandes fermes. Quelquefois c'était

Hugo Baesrode lui-même qui était l'arbitre: il se tenait près des deux

poteaux, monté sur son grand bai brun.

Aussitôt la balle lancée, les petits chevaux, en vis-à-vis par rangs de

quatre, partaient d'une volée; toute l'affaire était d'envoyer la balle

dans le camp ennemi: les maillets au bout des longs manches de bois

tournaient par-dessus les têtes: on entendait leurs coups secs frapper

la boule qui filait, sautait, avec l'air d'un rat entre les pieds des

chevaux. C'était merveilleux comme les petites bêtes virevoltaient en

plein galop, semblant jouer là pour leur compte, avec des ébrouements

qui étaient pareils à des rires. Par moments, on ne voyait plus qu'un

tas de poils qui passait en trombe, avec des éclairs de ferrures en

l'air et toujours le moulinet des maillets comme de grandes pattes de

faucheux. Tantôt un camp ou l'autre parvenait à renvoyer la balle par

delà les colonnes, dans le camp ennemi. On le savait tout de suite

à la clameur qui s'élevait: les cobs alors jetaient leurs têtes en

l'air comme des drapeaux. Hugo criait le point. Il fallait un nombre

préfixé de points pour gagner. Et puis de nouveau, les petits chevaux

partaient, cabriolaient, tournaient, faisant sauter leurs cavaliers

comme des bouchons de liège jusqu'au moment où un cri plus fort que

ceux qui avaient précédé signalait la victoire définitive. On s'amusait

bien, le reste de la semaine, entre cobs, à se raconter ces exploits.

Tout alors rentrait dans l'ordre: la ferme reprenait son train,

redevenait la grande ruche en travail sous les jours vermeils. Les

cours ronflaient, les essieux grinçaient, les vaches repartaient pour

la prairie, des valets menaient les chevaux du haras à l'abreuvoir ou

les faisaient trotter sur la piste. Après la vente des six étalons,

dernièrement achetés par un marchand allemand, il en restait encore

huit à l'écurie. En comptant les juments, les pouliches, les poulains,

les cobs, les chevaux de trait pour l'exploitation, c'était une

cavalerie d'un peu plus de soixante-dix bêtes, toutes saines d'œil, de

bouche et de poil. Les poulains à grosses têtes et jambes en échalas,

jusqu'à la tombée de la nuit, s'éparaient et gambadaient à côté des

mères, dans une des prairies clôturées. De petits taureaux se faisaient

les cornes en râclant les pieux ou, déjà combatifs, les yeux torves et

battant de la queue, s'accolaient, leur mufle court à ras du sol, dans

le pré où étaient les génisses et les vaches laitières, toutes bien à

point, la robe claire, rousse ou mouchetée de tons de fleurs.

Les étables, dans l'énorme cour en pente, feutrée de son pailler

central, faisaient retour sur la ligne des écuries, également

spacieuses, claires et aérées les unes et les autres. Une des étables

était pour les mères et leurs veaux; les taurins avaient la leur; le

tauril des grands taureaux générateurs s'ouvrait par des couloirs,

autant de couloirs qu'il y avait de taureaux, sur des enclaves où les

taures leur étaient amenées. Comme un fleuve, l'énorme sève animale

coulait là, propageant les races et accroissant les dynasties.

Les puissants porcs épineux habitaient plus bas un rang de soues

communiquant avec des cours aux relents aigres et chauds: là traînait

dans la paille le ventre des truies et ballait la ribambelle des petits

gorets roses, la queue en tirebouchon. C'était vraiment la grande

arche de vie, nombreuse en espèces réputées, avec sa rumeur vaste de

ménagerie ronflante et gorgée où tout à coup, comme un rappel des

faunes de la savane, haletaient des cris furieux. Par là-dessus, aux

fumiers épais, piaulait, gloussait, cacardait, fanfarait la volaille

des basses-cours, oies, jars, pintades, poules, éventés par le vol

tournoyant des pigeons et balayés par la traîne d'or et de pierreries

des paons. Et les sabots en tous sens battaient; on entendait ruisseler

l'eau des pompes dans les abreuvoirs; six servantes travaillaient à

la laiterie, tenant fraîches les jarres, barattant le beurre et en

emplissant les cuvelles, écurant la dalle et les seilles. Dans la

forge, tintait l'enclume; le charril résonnait des coups de marteaux

sur les jantes et les essieux. Le rabot et la scie hiaient, stridaient,

râpaient dans le hangar. Il y avait toujours dans une maison comme

celle-là quelque ouvrage gros ou mince à terminer et qui avait son cri

et son bruit différents des autres.

[Illustration: DES VALETS MENAIENT LES CHEVAUX DU HARAS A L'ABREUVOIR

(P. 108).]

Si dans un troupeau il y a les moutons, il y a aussi, pour les

maintenir dans le bon chemin, le berger et ses chiens. Mme Baesrode

surveillait la laiterie comme Baert avait la garde des étables et

Arnold celle des écuries, comme Roselei s'en allait dire aux abeilles

des ruches la bonne parole qui les rendait soumises et charmées.

Quelquefois on entendait venir le pas du grand Hugo ou bien il était

derrière vous au moment où on s'y attendait le moins. On pouvait être

sûr que déjà il avait fait le tour du domaine, inspecté les granges,

les champs de blé, les prairies et le bois, réparti le travail entre

tous et terminé un marché avec l'un ou l'autre marchand. Tous les jours

il en venait pour les chevaux, les vaches, les nourrains et le reste.

Et Baesrode trouvait aussi le moyen d'aller acheter ses machines à la

ville et d'assister aux séances réglementaires de la Chambre.

La grande demeure ne chômait un peu qu'à l'heure de la méridienne; la

cuisine servait de réfectoire aux serviteurs et aux ouvriers; ceux-ci

étaient réunis autour de la vaste table, au nombre de vingt ou trente

selon la saison, sans compter les aoûterons embauchés pour la moisson

et qui, ceux-là, mangeaient aux champs. Hugo avait voulu que ce petit

peuple d'hommes et de femmes levés à l'aube et harassés déjà par les

travaux de la matinée, connût avant les maîtres la détente et le

réconfort du repas qui coupait la journée. Zabeth et Roselei de leur

côté veillaient à ce que la nourriture fût abondante et que l'ordre et

la propreté qui régnaient partout dans la ferme fussent également la

loi qui régissait cette réunion d'êtres rudes. Il leur était défendu de

blasphémer Dieu et une courte ablution au lavoir leur rafraîchissait le

visage et les mains avant qu'ils se missent à table.

Baesrode et sa famille s'attablaient alors à leur tour; le père,

debout, disait les grâces, que les autres écoutaient, les mains

jointes. Pendant une heure, dans le grand silence de sommeil des bêtes

et des gens, ils goûtaient là une intimité et un délassement. Un peu de

gravité se mêlant à tous les actes d'une maison dont le chef lui-même

parlait peu, une sérénité confiante apaisait les visages et mettait

dans les yeux une clarté de vie égale et limpide. Puis Hugo, presque

toujours parti au matin avant le passage du piéton, dépouillait le

courrier qu'il trouvait en rentrant tandis que Mme Baesrode faisait un

somme et que Roselei, en étouffant un peu le bruit, jouait au piano un

des huit ou dix morceaux qu'elle connaissait. Généralement c'étaient

des chansons de pays: ni Baesrode ni sa femme n'y étaient insensibles,

et quelquefois un des fils passant par la cour, les reprenait en

sifflant. Le piano, au bout d'un instant, lui-même se taisait. Roselei

allait à ses abeilles en emportant sa corbeille à ouvrage ou un livre

qu'elle lisait à l'ombre d'une des tonnelles du jardin. Il arrivait

des fois que le livre ne l'intéressait pas jusqu'au bout: elle n'avait

jamais rien compris aux romans de Paris. Comme elle connaissait

l'anglais, c'était plutôt de ce côté que lui venait la petite émotion

d'humanité qu'elle demandait à la lecture. Celle-ci était en somme pour

elle une occasion d'être un peu seule avec elle-même; mais le zon des

abeilles parfois à la longue l'engourdissait. Toute la terre du reste

semblait dormir dans le lourd été de la ferme. On ne sait pas d'où

ensuite venait le réveil; de nouveau les sabots rabotaient le pavé

sonore; les attelages roulaient; la vie à grandes ondes bruissantes

reprenait son cours.

Comme va le ruisseau · 第 45 / 49 题