Autour des quarante ruches orientées au soleil et abritées des pluies
par un mur en briques, un jardin d'essences sucrées avait été planté,
abondant en phlox, en asters, en spirées. Le rucher, avec son toit
incliné et ses parois en planches, alternait l'alignement des cônes
en paille et des ruches à cadres, celles-ci peintes en bleu comme les
planches des parois, à cause du goût des abeilles pour cette couleur.
Un bosquet de troènes, de seringas et d'acacias bordait la brique
ensoleillée où s'ouvraient leurs palais d'or; elles vivaient à l'abri
du vent et du bruit, dans la paix parfumée de l'enclos fermé d'une
porte à claire-voie.
Roselei s'approchait librement des ruches, les maniait, en renouvelait
les cadres: les abeilles la connaissaient et ne se défiaient pas. Quand
Alain venait, ils allaient ensemble les voir travailler ou, comme des
boules métalliques, rebondir par l'air. Non loin un banc avait été
taillé dans un tronc d'arbre abattu: ils s'y asseyaient et souvent,
sans rien dire, demeuraient là un long temps, baignés d'air, de
lumières et d'arômes. Ni l'un ni l'autre ne s'occupaient de savoir quel
était le sens de leur vie et pourtant, sitôt qu'ils étaient à deux,
leur vie était comble comme si ensuite il n'y avait plus rien à désirer
pour eux.
Alain aussi possédait des ruches; il en avait dix et il savait l'art de
les charmer en sifflant du bout des lèvres une petite chanson. C'était
très doux, comme le vent de l'été: aussitôt les abeilles devenaient
soumises; il n'avait pas besoin de les enfumer comme font les autres.
Roselei aimait sa petite chanson: quand elle relisait _Les Petites gens
du hameau_, elle croyait l'entendre vibrer à travers les lignes.
L'âme de la Flandre corne entre ses pâturages et mélodieusement bruisse
en ses ruches. Quand par-dessus la barrière, quelqu'un ôte sa pipe de
sa bouche et aspire longuement l'odeur de lait du troupeau ou qu'il
oublie les heures à regarder aller et venir les abeilles, on voit bien
que celui-là est un vrai Flamand: la terre peut bien alors travailler
toute seule; le temps coule comme l'eau et le vent.
C'était une chose si profonde qu'ils sentaient là, à deux, quand ils
étaient devant les ruches. Alain, qui connaissait si bien le cœur des
gens des hameaux, peut-être aurait voulu décrire cela. Un homme de son
âge vivant à la campagne dans l'éveil des mille sensations que procure
la vie de la nature, trouve partout des correspondances. Les petites
reines un jour s'en vont avec l'essaim par les airs, comme l'épousée
avec le mari part habiter la ferme où ils s'aimeront et auront des
enfants. Voilà, oui, la ruche fait penser à la famille, à un mystère
très doux et éternel.
[Illustration: C'ÉTAIT UNE CHOSE PROFONDE QU'ILS SENTAIENT A DEUX QUAND
ILS ÉTAIENT DEVANT LES RUCHES (P. 110).]
Alain Rippers aurait pu concevoir un tel sentiment; mais près de
Roselei, il ne pensait plus à rien; ses idées étaient vagues et
indéfinies comme au matin les ciels de Flandre avant que le soleil
ne perce le brouillard. S'ils parlaient, c'était des choses les plus
habituelles de la vie: ils n'avaient pas besoin d'exprimer quelque
chose de défini pour sentir venir à eux la joie du paysage, de l'heure
et de la vie. Ils avaient ensemble le sentiment qu'ils auraient pu
rester là pendant des journées, sans éprouver le moindre ennui ni même
le désir d'aller voir ce qui se passait par-dessus la haie. C'était
cependant cette même Roselei qui jouait au football et au polo, comme
un garçon. Quant à lui, il oubliait volontiers qu'il était l'auteur des
belles histoires dont Hugo Baesrode un jour avait parlé à la Chambre
comme il l'eût fait de quelqu'un qui eût inventé une machine agricole
nouvelle ou réalisé pour les populations de la campagne un sûr moyen de
décupler le rendement du champ. En sorte qu'il n'y avait plus là que
deux êtres qu'une grande affection naturelle rapprochait, tous deux
jeunes, sains et beaux, comme une fille et un garçon nés du même sang.
Entre les Baesrode et les Rippers, du reste, la différence des
conditions jamais n'avait été bien sensible. L'estime et l'amitié que
Hugo Baesrode avait toujours eues pour le vieux fermier, homme de bien
et échevin de la commune, il les avait reportées sur le loyal garçon,
reçu presque en fils dans l'ancien domaine des seigneurs.
Cependant Alain ne pouvait oublier la supériorité d'un homme comme le
grand Hugo sur tout le petit monde des paroisses: il était vraiment
resté, dans la vie, l'humble garçon qui, une ou deux fois la semaine,
avec les compliments de sa mère, s'en venait apporter à Mme Baesrode
une douzaine de beaux œufs frais dans un petit panier ou bien une
couple de jeunes pigeons ou des fruits ou encore un bouquet de grosses
pivoines ou de roses d'un sang rouge-bleu. Sa mère et lui faisaient, en
toute simplicité de cœur, ce léger présent et personne ne riait: chacun
donne selon qu'il peut, et Alain toujours, s'en allait avec un chaud
remercîment.
A leur âge ils étaient encore deux enfants innocents qui se regardaient
franchement dans les yeux sans penser à mal.
Il avait dit un jour:
--Roselei, vos yeux sont comme des miroirs: j'y vois passer les nuages
et trembler les feuilles des arbres.
Alors, par jeu, elle lui avait demandé:
--Alain, regardez un peu si vous ne voyez pas aussi le gros bateau qui
passe là-bas dans le canal.
Elle l'avait dit si sérieusement qu'on aurait cru vraiment qu'un bateau
glissait par-dessus les prairies, au bas du ciel. Et seulement, après,
tous deux avaient ri.