IV

Comme le landau, au large trot égal des limoniers, reprenait la

chaussée, ils virent l'aîné des fils qui les saluait à grands tours de

casquette et, tout en pédalant par les petits sentiers, leur faisait

signe qu'il allait prendre à la descente du train «le curé», comme à la

maison on appelait déjà le séminariste. Il y avait trois bicyclettes

à la ferme et Roselei parfois s'amusait à monter en garçon. Mais une

vieille rancune était restée au cœur pour ce cheval d'acier qui avait

été le précurseur de la terrible concurrence de l'auto. Baesrode était

avant tout éleveur, quoique d'esprit largement ouvert à toutes les

formes du progrès. «Quand la mécanique aura tout envahi, disait-il,

moitié sérieux, moitié riant, que deviendront nos Donder?» Et pour se

donner raison, il ne marchandait pas les chevaux aux siens. Zabeth

avait les deux postiers du landau; elle montait aussi autrefois une

alezane, produit de Donder Ier et de Princesse, une princesse passée

reine et qui était encore une des mères réputées du haras. Une douleur

qui lui était restée d'une côte cassée, l'empêchait de faire encore du

cheval. Roselei avait son cob, parmi les trois autres qui servaient aux

fils, les jours de polo.

Tandis que Baerens dételait, Van Pède père et fils allaient rejoindre

Hugo dans la rotonde de la chambre de lecture. Enfoncé dans son

fauteuil de paille, sans coussins, les jambes allongées devant lui, il

lisait la dernière livraison de la _Revue agricole_, qu'il découpait

à mesure avec le couteau à papier. Sur les tables, des journaux

flamands et français étaient dépliés, d'une odeur d'encre fraîche. On

se sentait là en communication avec le reste du monde: l'âme de la

grande humanité, trouvant la porte ouverte, s'était installée dans ce

lieu de méditation et d'échanges de pensées. On n'avait au surplus qu'à

étendre la main vers les bibliothèques, aux deux côtés de la cheminée,

dans la chambre de lecture, pour se retrouver au plein cœur des idées

et de la sensibilité de l'époque. C'était cela aussi le signe du grand

changement apporté par un siècle plus intellectuel chez les hommes

vivant au sein de la nature. Le vent du large avait passé dans les

esprits comme il avait passé sur les étables, les granges et les champs.

Mme Baesrode et Roselei trouvaient toujours le temps de venir s'asseoir

dans les rockings et de lire les livres que leur envoyait le libraire

de Bruges. Cela se mêlait pour elles aux soins du ménage, aux travaux

de l'ouvroir, à la surveillance des domestiques, au détail des

activités intérieures. Chacun, dans la grande ruche, s'appliquait à

une besogne déterminée. Arnold s'occupait du haras, Nand des jardins,

du potager et du verger. Le grand Hugo, lui, était la force centrale à

qui tout aboutissait. L'été surtout, le lourd été de la fenaison et des

moissons, comblait les jours et pesait sur la maison. On n'avait alors,

pour se détendre un peu, que le dimanche; ce jour-là, la grande main

divine s'interposait entre la terre et les hommes.

Généralement du monde arrivait l'après-midi. Quelquefois on était dix,

et quinze, jeunes gens et jeunes filles, à jouer au tennis, au football

ou aux quilles, à tirer à la carabine, à l'arbalète et à l'arc, à

organiser des parties de carrousel et de polo. Roselei avec les garçons

était elle-même comme un garçon. Cependant ce n'était plus tout à fait

la même chose quand arrivait le bon Alain Rippers.

Ce dimanche-là, ce furent d'abord les trois cousines qu'amena le

break. Puis débarquèrent, en auto, les Dierens de Dierendonck, petits

hobereaux qui à grandes bouchées mangeaient les restes d'un patrimoine

autrefois considérable. Le baron n'aurait pas été fâché de céder

à Baesrode sa métairie du vieux Tilleul, délabrée et par surcroît

hypothéquée pour plus de la moitié de sa valeur. Hugo, les yeux vagues,

répondait qu'avec ses quelques centaines d'hectares, il avait bien

assez de terres comme cela. Au fond, comme il avait l'esprit avisé du

paysan, il estimait que, quand le fruit serait mûr, il n'aurait plus

qu'à le cueillir. Mais cette fois, il ne fut pas uniquement question de

l'affaire: Dierens avait amené avec lui ses deux petits barons, d'une

baronnie qui chez l'aîné, au long menu crâne d'ouistiti, avait à peu

près vingt-trois ans d'âge. Lui-même, avec sa mince peau rose-bleue

d'écaflote d'oignon, était un petit homme singulier, bègue et comme

agité d'une danse de Saint-Gui perpétuelle.

--Ex-ex-cu-sez, mon cher dé-pu-té-si si la baba-ronne...

Celle-ci, énorme, d'une enflure de courge, ne quittait plus son

fauteuil.

La partie de tennis, derrière le verger, dans le pré dont l'aire avait

été égalisée, était déjà engagée. L'ouistiti, nul en tout, du moins

maniait habilement la raquette: il joua avec Roselei et avantageusement

lutta contre les séminaristes, à tour de rôle. C'étaient de bons

enfants comme Bruno, aimant à rire, d'une gaîté d'étudiants lâchés.

Leurs robes noires s'enlevaient par bonds lourds, spiralant au-dessus

de leurs gros souliers à bouts carrés, parmi le vol léger des robes

blanches.

Petit à petit la cour s'était emplie de carrioles et de tilburys.

Hugo, en chapeau de paille et veston gris, toujours de son pas égal

promenait les hommes, leur montrait le haras, la laiterie, les machines

agricoles, tandis que la jeunesse partait jouer avec la fille et les

fils de la maison et que Mme Baesrode conduisait les dames s'asseoir

sous les charmilles. C'étaient encore là, après tout, des plaisirs de

campagne entre gens simples. Il n'y avait que des êtres prétentieux

comme ce Van Pède fils pour les trouver grossiers.

Au surplus, son parti était pris: même avec des chances, il ne

sacrifierait pas sa petite Peluche à cette grosse Roselei. Ses chances,

d'ailleurs, il le reconnaissait, étaient singulièrement problématiques.

Depuis deux jours qu'il était là à lui faire sa cour de joli homme,

elle se montrait à son égard d'une indifférence décourageante.

Roselei avait une de ces âmes tranquilles de fille des Flandres, comme,

entre les saules, les petites mares vertes que le vent ne ride pas.

«Rien à faire, conclut-il, affaire classée.» Mais son amour-propre

restait blessé; il se montra mauvais joueur, fut maussade, s'écarta du

tennis après quelques coups de raquette et finalement alla s'échouer

dans un des fauteuils de la rotonde où, en feuilletant des revues, il

attendit impatiemment l'heure du train.

[Illustration: ABEL ENVOYAIT SA FLÈCHE TOUCHER LE COQ (P. 107).]

V

Et puis, il y avait toujours là Alain Rippers, ce gauche, doux et bon

garçon qui tirait si peu d'orgueil d'être déjà mieux qu'un simple

bon garçon. Car voilà, c'était la vérité: Alain manquait d'adresse

aux jeux; jamais il n'avait pu faire la partie au polo; il montait à

cheval comme un paysan qu'il était; mais ce paysan-là avait fait une

chose qui semblait au-dessus de sa condition et de celle de tous les

paysans comme lui. Alain Rippers avait écrit de sa grosse écriture et

avec de mauvaises plumes, un livre de petits contes où il mettait en

scène l'humanité des hameaux, un livre qu'un paysan de Flandre comme

lui, après tout, seul avait pu écrire et qui n'ayant fait que des

études primaires, tout de suite avait mis son nom obscur en lumière.

Chez les Van Pède, on avait beaucoup ri, naturellement, de l'aplomb

de ce fils des fermes qui, sans diplômes, s'amusait à barbouiller du

papier. Roselei, au contraire, et ses frères, avaient relu cent fois

l'histoire du petit conscrit qui, du regret de son village, meurt à la

caserne et celle de la petite servante qui part pour la ville avec un

sachet qu'elle porte sous sa chemise comme un scapulaire, un sachet

où elle a cousu de la terre du champ; et celle-là aussi mourait quand

à la longue, poussière à poussière, la terre s'était mise à filtrer à

travers les points de couture, laissant le sachet vide.

Il y avait comme cela une vingtaine de récits, d'une intimité et d'une

émotion qui vous tiraient les larmes des yeux. Même le grand Hugo, un

jour qu'il parlait des gens de la campagne à la Chambre, avait trouvé

le moyen d'en citer trois pages entières; il l'avait fait de mémoire et

tout d'une fois, comme quelqu'un qui a vécu profondément de la vie d'un

livre.

Alain avait vingt-quatre ans: il était le fils des Rippers, les

fermiers de la vieille métairie des _Six jeunes hommes_, une petite

métairie de quatre chevaux et de dix bêtes à cornes. Le père étant

mort, c'était lui qui, en bon fils, avec sa mère, une femme de soixante

ans, s'occupait de la terre et des bêtes.

Bien campé sur ses pieds, les épaules larges, ferme des reins, du

biceps et du jarret, il présentait un type sain de la race comme les

chevaux et les vaches de Baesrode, avec le poil blond et les yeux

bleus, d'un bleu fleur de lin, si doux et si clair sous le clair ciel

des Flandres.

On ne savait pas comment lui était venue la manie d'écrire: il avait

douze ans quand son père qui était encore un homme solide en ce temps,

déclara qu'il y avait dans la tête de l'enfant quelque chose qui

n'était pas chez les autres: l'instituteur quelquefois lui prêtait des

livres ou bien il regardait longtemps les images des vieux almanachs.

C'était curieux aussi tout ce qu'il savait lire dans les prunelles des

animaux. Et une fois il s'était mis à écrire une chose où le bon Dieu,

descendu du ciel, arrivait dans un village donner la bénédiction aux

chevaux, aux ânes, aux chiens, aux bœufs: à chacun il disait une parole

que toutes les bêtes comprenaient et qui les faisait dodeliner la tête

en poussant des cris variés; et c'était comme cela qu'il leur était

venu une voix pour parler et prier à leur manière, comme leurs grands

frères, les hommes.

Il se trouva qu'un jour le petit conte parut dans la gazette du

canton. C'est Alain qui fut bien étonné et même un peu honteux de voir

là-dessous son nom de fils de paysan: il avait remis son _Bon Dieu des

bêtes_ à son vieil ami l'instituteur; celui-ci, sans rien lui en dire,

l'avait envoyé au rédacteur de la feuille, lequel était son parent.

Ce fut le commencement. Comme à l'arbre il pousse une branche après

une branche et que chacune à son tour porte un bourgeon qui donne sa

feuille, il s'était mis à remplir de petits carrés de papier, le soir,

à la chandelle, après avoir tout le jour hersé, labouré, ensemencé,

fait les marchés à la ville, etc. A mesure qu'il achevait d'écrire une

de ses petites histoires, il allait la lire à Roselei ou à ses frères;

mais c'était toujours Roselei qui disait si c'était bien ou mal. Et

comme cela, un dimanche, le journaliste, qui était aussi imprimeur,

était venu lui proposer de publier ses contes dans le journal en lui

offrant de les réunir ensuite en volume, comme on fait pour les grands

auteurs: et Alain avait appelé son livre _La Petite vie au hameau_ et

il s'en était bien vendu trois cents exemplaires à deux francs. Roselei

avait senti battre son cœur.

Il était là maintenant avec les garçons, abattant les quilles sous le

hangar où Hugo Baesrode avait fait établir le quillier. Les jeunes

gens du village s'en allaient aussi tirer à la perche dans une des

prairies de la ferme, à une petite distance du verger. Alain, d'un bras

sûr, envoyait sa flèche toucher le coq au bon endroit et abattait neuf

aux quilles, huit fois sur dix.

La belle Roselei, dans sa jeune force, ne dédaignait pas non plus de

s'escrimer contre l'oiseau, le jour où se réunissaient les archers

du Saint-Sébastiaenhof. Il n'y avait pas un homme pour bander l'arc

comme elle, tirant sur la corde de toute la longueur du bras, touchant

presque de l'épaule la terre; et puis la flèche partait, filait droit

dans l'air. Dès sa petite enfance, elle s'était mêlée aux jeux de

ses frères et des garçons de la famille; elle avait lutté avec eux

sur le pré; elle jouait au football; elle faisait des roses à la

carabine Flobert; elle nageait comme elle montait à cheval et comme

elle chassait, avec l'héroïsme naturel de son rouge sang de campagne.

C'était l'autre Roselei, celle-là, librement poussée parmi la grande

vie d'une ferme, à côté des jeunes hommes dont elle avait presque la

robustesse physique, et qui ensuite redevenait l'âme placide et reposée

de la Roselei à la voix lente, aux yeux de rêve et de silence, au

tranquille sourire qui, au coin des joues, faisait deux creux comme le

remous d'une eau. Est-ce qu'elle n'était pas aussi une vraie fille de

cette terre flamande où, comme disait Baesrode, les belles filles sont

plus belles qu'ailleurs?

Enfin la chaleur tomba un peu: les séminaristes et le curé purent

renfiler leurs soutanes qu'ils avaient accrochées à des branches. Les

vols de robes blanches cessèrent de tourbillonner pour aller manger de

la tarte et boire de la groseille ou du café sous les tonnelles où Mme

Baesrode avait fait préparer un petit lunch. On était rouges comme les

pivoines du jardin. Ce fut Roselei elle-même qui courut ramener Alain

et les garçons du jeu de quilles. Elle ne trouva pas tout de suite

l'avocat qui avait quitté la rotonde et fumait des cigarettes sur la

route. Il avait fallu réveiller Van Pède, père, qui, depuis le dîner,

ronflait à poings fermés sous les pommiers, la tête dans son mouchoir.

Le baron, lui, suivait son idée: il avait pris le bras de Baesrode, et

même on peut dire qu'il s'y pendait comme un petit singe à une grosse

branche, et il ne cessait plus maintenant de lui reparler de sa ferme

du Tilleul et de vanter les mérites de son aîné. Il était un peu comme

un tireur qui voudrait mettre sa balle dans une cible et puis dans une

autre en se disant qu'il arrivera toujours un moment où il la mettra

dans le mille. Hugo voyait venir le vieux renard et riait au-dedans de

lui.

Comme va le ruisseau · 第 44 / 49 题