Comme le landau, au large trot égal des limoniers, reprenait la
chaussée, ils virent l'aîné des fils qui les saluait à grands tours de
casquette et, tout en pédalant par les petits sentiers, leur faisait
signe qu'il allait prendre à la descente du train «le curé», comme à la
maison on appelait déjà le séminariste. Il y avait trois bicyclettes
à la ferme et Roselei parfois s'amusait à monter en garçon. Mais une
vieille rancune était restée au cœur pour ce cheval d'acier qui avait
été le précurseur de la terrible concurrence de l'auto. Baesrode était
avant tout éleveur, quoique d'esprit largement ouvert à toutes les
formes du progrès. «Quand la mécanique aura tout envahi, disait-il,
moitié sérieux, moitié riant, que deviendront nos Donder?» Et pour se
donner raison, il ne marchandait pas les chevaux aux siens. Zabeth
avait les deux postiers du landau; elle montait aussi autrefois une
alezane, produit de Donder Ier et de Princesse, une princesse passée
reine et qui était encore une des mères réputées du haras. Une douleur
qui lui était restée d'une côte cassée, l'empêchait de faire encore du
cheval. Roselei avait son cob, parmi les trois autres qui servaient aux
fils, les jours de polo.
Tandis que Baerens dételait, Van Pède père et fils allaient rejoindre
Hugo dans la rotonde de la chambre de lecture. Enfoncé dans son
fauteuil de paille, sans coussins, les jambes allongées devant lui, il
lisait la dernière livraison de la _Revue agricole_, qu'il découpait
à mesure avec le couteau à papier. Sur les tables, des journaux
flamands et français étaient dépliés, d'une odeur d'encre fraîche. On
se sentait là en communication avec le reste du monde: l'âme de la
grande humanité, trouvant la porte ouverte, s'était installée dans ce
lieu de méditation et d'échanges de pensées. On n'avait au surplus qu'à
étendre la main vers les bibliothèques, aux deux côtés de la cheminée,
dans la chambre de lecture, pour se retrouver au plein cœur des idées
et de la sensibilité de l'époque. C'était cela aussi le signe du grand
changement apporté par un siècle plus intellectuel chez les hommes
vivant au sein de la nature. Le vent du large avait passé dans les
esprits comme il avait passé sur les étables, les granges et les champs.
Mme Baesrode et Roselei trouvaient toujours le temps de venir s'asseoir
dans les rockings et de lire les livres que leur envoyait le libraire
de Bruges. Cela se mêlait pour elles aux soins du ménage, aux travaux
de l'ouvroir, à la surveillance des domestiques, au détail des
activités intérieures. Chacun, dans la grande ruche, s'appliquait à
une besogne déterminée. Arnold s'occupait du haras, Nand des jardins,
du potager et du verger. Le grand Hugo, lui, était la force centrale à
qui tout aboutissait. L'été surtout, le lourd été de la fenaison et des
moissons, comblait les jours et pesait sur la maison. On n'avait alors,
pour se détendre un peu, que le dimanche; ce jour-là, la grande main
divine s'interposait entre la terre et les hommes.
Généralement du monde arrivait l'après-midi. Quelquefois on était dix,
et quinze, jeunes gens et jeunes filles, à jouer au tennis, au football
ou aux quilles, à tirer à la carabine, à l'arbalète et à l'arc, à
organiser des parties de carrousel et de polo. Roselei avec les garçons
était elle-même comme un garçon. Cependant ce n'était plus tout à fait
la même chose quand arrivait le bon Alain Rippers.
Ce dimanche-là, ce furent d'abord les trois cousines qu'amena le
break. Puis débarquèrent, en auto, les Dierens de Dierendonck, petits
hobereaux qui à grandes bouchées mangeaient les restes d'un patrimoine
autrefois considérable. Le baron n'aurait pas été fâché de céder
à Baesrode sa métairie du vieux Tilleul, délabrée et par surcroît
hypothéquée pour plus de la moitié de sa valeur. Hugo, les yeux vagues,
répondait qu'avec ses quelques centaines d'hectares, il avait bien
assez de terres comme cela. Au fond, comme il avait l'esprit avisé du
paysan, il estimait que, quand le fruit serait mûr, il n'aurait plus
qu'à le cueillir. Mais cette fois, il ne fut pas uniquement question de
l'affaire: Dierens avait amené avec lui ses deux petits barons, d'une
baronnie qui chez l'aîné, au long menu crâne d'ouistiti, avait à peu
près vingt-trois ans d'âge. Lui-même, avec sa mince peau rose-bleue
d'écaflote d'oignon, était un petit homme singulier, bègue et comme
agité d'une danse de Saint-Gui perpétuelle.
--Ex-ex-cu-sez, mon cher dé-pu-té-si si la baba-ronne...
Celle-ci, énorme, d'une enflure de courge, ne quittait plus son
fauteuil.
La partie de tennis, derrière le verger, dans le pré dont l'aire avait
été égalisée, était déjà engagée. L'ouistiti, nul en tout, du moins
maniait habilement la raquette: il joua avec Roselei et avantageusement
lutta contre les séminaristes, à tour de rôle. C'étaient de bons
enfants comme Bruno, aimant à rire, d'une gaîté d'étudiants lâchés.
Leurs robes noires s'enlevaient par bonds lourds, spiralant au-dessus
de leurs gros souliers à bouts carrés, parmi le vol léger des robes
blanches.
Petit à petit la cour s'était emplie de carrioles et de tilburys.
Hugo, en chapeau de paille et veston gris, toujours de son pas égal
promenait les hommes, leur montrait le haras, la laiterie, les machines
agricoles, tandis que la jeunesse partait jouer avec la fille et les
fils de la maison et que Mme Baesrode conduisait les dames s'asseoir
sous les charmilles. C'étaient encore là, après tout, des plaisirs de
campagne entre gens simples. Il n'y avait que des êtres prétentieux
comme ce Van Pède fils pour les trouver grossiers.
Au surplus, son parti était pris: même avec des chances, il ne
sacrifierait pas sa petite Peluche à cette grosse Roselei. Ses chances,
d'ailleurs, il le reconnaissait, étaient singulièrement problématiques.
Depuis deux jours qu'il était là à lui faire sa cour de joli homme,
elle se montrait à son égard d'une indifférence décourageante.
Roselei avait une de ces âmes tranquilles de fille des Flandres, comme,
entre les saules, les petites mares vertes que le vent ne ride pas.
«Rien à faire, conclut-il, affaire classée.» Mais son amour-propre
restait blessé; il se montra mauvais joueur, fut maussade, s'écarta du
tennis après quelques coups de raquette et finalement alla s'échouer
dans un des fauteuils de la rotonde où, en feuilletant des revues, il
attendit impatiemment l'heure du train.
[Illustration: ABEL ENVOYAIT SA FLÈCHE TOUCHER LE COQ (P. 107).]
V
Et puis, il y avait toujours là Alain Rippers, ce gauche, doux et bon
garçon qui tirait si peu d'orgueil d'être déjà mieux qu'un simple
bon garçon. Car voilà, c'était la vérité: Alain manquait d'adresse
aux jeux; jamais il n'avait pu faire la partie au polo; il montait à
cheval comme un paysan qu'il était; mais ce paysan-là avait fait une
chose qui semblait au-dessus de sa condition et de celle de tous les
paysans comme lui. Alain Rippers avait écrit de sa grosse écriture et
avec de mauvaises plumes, un livre de petits contes où il mettait en
scène l'humanité des hameaux, un livre qu'un paysan de Flandre comme
lui, après tout, seul avait pu écrire et qui n'ayant fait que des
études primaires, tout de suite avait mis son nom obscur en lumière.
Chez les Van Pède, on avait beaucoup ri, naturellement, de l'aplomb
de ce fils des fermes qui, sans diplômes, s'amusait à barbouiller du
papier. Roselei, au contraire, et ses frères, avaient relu cent fois
l'histoire du petit conscrit qui, du regret de son village, meurt à la
caserne et celle de la petite servante qui part pour la ville avec un
sachet qu'elle porte sous sa chemise comme un scapulaire, un sachet
où elle a cousu de la terre du champ; et celle-là aussi mourait quand
à la longue, poussière à poussière, la terre s'était mise à filtrer à
travers les points de couture, laissant le sachet vide.
Il y avait comme cela une vingtaine de récits, d'une intimité et d'une
émotion qui vous tiraient les larmes des yeux. Même le grand Hugo, un
jour qu'il parlait des gens de la campagne à la Chambre, avait trouvé
le moyen d'en citer trois pages entières; il l'avait fait de mémoire et
tout d'une fois, comme quelqu'un qui a vécu profondément de la vie d'un
livre.
Alain avait vingt-quatre ans: il était le fils des Rippers, les
fermiers de la vieille métairie des _Six jeunes hommes_, une petite
métairie de quatre chevaux et de dix bêtes à cornes. Le père étant
mort, c'était lui qui, en bon fils, avec sa mère, une femme de soixante
ans, s'occupait de la terre et des bêtes.
Bien campé sur ses pieds, les épaules larges, ferme des reins, du
biceps et du jarret, il présentait un type sain de la race comme les
chevaux et les vaches de Baesrode, avec le poil blond et les yeux
bleus, d'un bleu fleur de lin, si doux et si clair sous le clair ciel
des Flandres.
On ne savait pas comment lui était venue la manie d'écrire: il avait
douze ans quand son père qui était encore un homme solide en ce temps,
déclara qu'il y avait dans la tête de l'enfant quelque chose qui
n'était pas chez les autres: l'instituteur quelquefois lui prêtait des
livres ou bien il regardait longtemps les images des vieux almanachs.
C'était curieux aussi tout ce qu'il savait lire dans les prunelles des
animaux. Et une fois il s'était mis à écrire une chose où le bon Dieu,
descendu du ciel, arrivait dans un village donner la bénédiction aux
chevaux, aux ânes, aux chiens, aux bœufs: à chacun il disait une parole
que toutes les bêtes comprenaient et qui les faisait dodeliner la tête
en poussant des cris variés; et c'était comme cela qu'il leur était
venu une voix pour parler et prier à leur manière, comme leurs grands
frères, les hommes.
Il se trouva qu'un jour le petit conte parut dans la gazette du
canton. C'est Alain qui fut bien étonné et même un peu honteux de voir
là-dessous son nom de fils de paysan: il avait remis son _Bon Dieu des
bêtes_ à son vieil ami l'instituteur; celui-ci, sans rien lui en dire,
l'avait envoyé au rédacteur de la feuille, lequel était son parent.
Ce fut le commencement. Comme à l'arbre il pousse une branche après
une branche et que chacune à son tour porte un bourgeon qui donne sa
feuille, il s'était mis à remplir de petits carrés de papier, le soir,
à la chandelle, après avoir tout le jour hersé, labouré, ensemencé,
fait les marchés à la ville, etc. A mesure qu'il achevait d'écrire une
de ses petites histoires, il allait la lire à Roselei ou à ses frères;
mais c'était toujours Roselei qui disait si c'était bien ou mal. Et
comme cela, un dimanche, le journaliste, qui était aussi imprimeur,
était venu lui proposer de publier ses contes dans le journal en lui
offrant de les réunir ensuite en volume, comme on fait pour les grands
auteurs: et Alain avait appelé son livre _La Petite vie au hameau_ et
il s'en était bien vendu trois cents exemplaires à deux francs. Roselei
avait senti battre son cœur.
Il était là maintenant avec les garçons, abattant les quilles sous le
hangar où Hugo Baesrode avait fait établir le quillier. Les jeunes
gens du village s'en allaient aussi tirer à la perche dans une des
prairies de la ferme, à une petite distance du verger. Alain, d'un bras
sûr, envoyait sa flèche toucher le coq au bon endroit et abattait neuf
aux quilles, huit fois sur dix.
La belle Roselei, dans sa jeune force, ne dédaignait pas non plus de
s'escrimer contre l'oiseau, le jour où se réunissaient les archers
du Saint-Sébastiaenhof. Il n'y avait pas un homme pour bander l'arc
comme elle, tirant sur la corde de toute la longueur du bras, touchant
presque de l'épaule la terre; et puis la flèche partait, filait droit
dans l'air. Dès sa petite enfance, elle s'était mêlée aux jeux de
ses frères et des garçons de la famille; elle avait lutté avec eux
sur le pré; elle jouait au football; elle faisait des roses à la
carabine Flobert; elle nageait comme elle montait à cheval et comme
elle chassait, avec l'héroïsme naturel de son rouge sang de campagne.
C'était l'autre Roselei, celle-là, librement poussée parmi la grande
vie d'une ferme, à côté des jeunes hommes dont elle avait presque la
robustesse physique, et qui ensuite redevenait l'âme placide et reposée
de la Roselei à la voix lente, aux yeux de rêve et de silence, au
tranquille sourire qui, au coin des joues, faisait deux creux comme le
remous d'une eau. Est-ce qu'elle n'était pas aussi une vraie fille de
cette terre flamande où, comme disait Baesrode, les belles filles sont
plus belles qu'ailleurs?
Enfin la chaleur tomba un peu: les séminaristes et le curé purent
renfiler leurs soutanes qu'ils avaient accrochées à des branches. Les
vols de robes blanches cessèrent de tourbillonner pour aller manger de
la tarte et boire de la groseille ou du café sous les tonnelles où Mme
Baesrode avait fait préparer un petit lunch. On était rouges comme les
pivoines du jardin. Ce fut Roselei elle-même qui courut ramener Alain
et les garçons du jeu de quilles. Elle ne trouva pas tout de suite
l'avocat qui avait quitté la rotonde et fumait des cigarettes sur la
route. Il avait fallu réveiller Van Pède, père, qui, depuis le dîner,
ronflait à poings fermés sous les pommiers, la tête dans son mouchoir.
Le baron, lui, suivait son idée: il avait pris le bras de Baesrode, et
même on peut dire qu'il s'y pendait comme un petit singe à une grosse
branche, et il ne cessait plus maintenant de lui reparler de sa ferme
du Tilleul et de vanter les mérites de son aîné. Il était un peu comme
un tireur qui voudrait mettre sa balle dans une cible et puis dans une
autre en se disant qu'il arrivera toujours un moment où il la mettra
dans le mille. Hugo voyait venir le vieux renard et riait au-dedans de
lui.