Un peu avant que sonnât la cloche pour la grand'messe, le vieux landau,
attelé d'une paire de chevaux brabançons, s'arrêtait devant le perron.
Zabeth et sa fille, en robes et chapeaux clairs, gantées de fil blanc,
prirent place, avec le commissaire et l'avocat en vis-à-vis. Les
garçons, eux, étaient partis en avant. Baerens, la casquette plate en
toile cirée sur la tête, en boule dans son complet marron, se hissa sur
le siège: l'attelage passa la douve, et par l'avenue des châtaigniers,
gagna la chaussée menant au village. Dans le matin bleu, ventilé de
souffles chauds, les bêtes s'ébrouaient en capuchonnant et quoaillant
sous leur harnais de cuir jaune. On longea de petites bordes blanches à
contre-vents verts, protégées de haies d'aunes. Là aussi, comme partout
en terre de Flandre, le dimanche, un grand silence régnait. Personne
dans les courtils; un poulain çà et là avançait sa grosse tête par le
vantail ouvert. Et puis, tout de même, il venait un petit enfant qui
partageait sa tartine avec le chien: c'était doux comme une bénédiction
du bon Dieu.
On commença à entendre plus distinctement les volées de la cloche,
à travers le ronflement des roues et le claquement des ferrures. Un
fossé tari, au talus fleuri de renoncules, bordait la route. Au passage
quelquefois, l'ombre d'un feuillage de noyer, par-dessus la chaussée
ensoleillée, persillait les robes et les visages. Et Zabeth, à droite
et à gauche, regardait courir les pâturages d'or, les champs de pommes
de terre, les enclaves de céréales et de féveroles, sans rien dire,
en bonne fermière qui pense au rendement. Le Commissaire essayait
d'intéresser à ses vues administratives Roselei qui pensait à quelqu'un
qui n'était pas là. On ne savait pas à quoi pensait «Mlle Adelin».
Les Baesrode avaient leurs chaises dans le chœur, non loin de la pierre
gravée où à la longue, sous le râclement des pieds, s'était effacé le
nom de ce chevalier Josse Jasper Baesrode, leur ancêtre, retourné à la
terre et qui avait habité la grande demeure rurale qu'ils occupaient
eux-mêmes. La vieille foi du pays était restée en eux comme le sang de
la famille, comme l'âme religieuse du pays jadis éprouvé par la mer et
tranquillisé avec le temps. C'était une dévotion simple et profonde,
comme le sentiment de leur propre vie et qui toujours, chez Hugo,
d'esprit large, s'était défendue de s'inféoder à la politique de parti.
A la Représentation nationale, il parlait des vaches, des moissons,
des semailles et des petits cultivateurs: on le voyait arriver dans
son éternel veston gris, avec un grand chapeau de paille l'été et le
reste du temps un large feutre mou, gris comme le veston, et il était
là, entre les bourgeois et les socialistes, écoutant, les yeux pensifs
sous ses broussailleux sourcils encore noirs, ses grandes mains rouges
croisées sur le pupitre, devant lui. Il ne parlait que deux ou trois
fois, au cours de la session; mais ce qu'il avait à dire, il le disait
avec simplicité et énergie, en homme de la terre qu'il était. Personne
ne riait quand, d'un petit hochement de tête, il terminait sur un mot,
toujours le même: «J'ai dit.» On avait plutôt le sentiment qu'à côté
de tant de politiciens bavards disputant de petites choses éphémères
qui ne comptaient pas dans l'ordre stable du monde, celui-là, venu du
fond des labours, avec son grave visage tranquille comme les bœufs et
les chevaux, représentait quelque chose d'essentiel et d'éternel. Hugo
Baesrode demeurait un paysan devant les pouvoirs comme il l'était parmi
ses écuries et ses étables, comme il l'était aussi devant Dieu. Presque
toujours, descendu de cheval à la porte de l'église, il se mêlait au
petit tas noir des gens de petites fermes et entendait avec eux la
messe matinale. Il leur donnait le bonjour en les appelant par leurs
noms, comme des égaux. Les plus vieux le saluaient par son nom de Hugo,
«mynheer Hugo», en touchant leur casquette et il leur serrait la main.
C'était aussi la messe des servantes et des garçons bouviers.
Mais à dix heures, c'était déjà une messe de bon Dieu de seigneurs:
des carrioles amenaient les fermières des grosses fermes, à chaînes
d'or sur leurs robes de soie, de lourds pendants d'or aux oreilles,
comme des poupées de kermesse. On se trouvait là entre notables, les
échevins, le secrétaire communal, le receveur des contributions,
l'instituteur, et les moins riches s'étaient fait raser par le maçon,
la veille ou tout au matin. A part l'odeur des fosses à purin qui
arrivait des champs par les vantaux, ouverts, il sentait un peu moins
mauvais ce jour-là chez sainte Godlieve, patronne du village et de
l'église.
De loin, entre le créneau des épaules, s'apercevaient, au bout de
leur haute taille, les chapeaux de Mme Baesrode et de sa fille. Même
agenouillées sur le bord de leur chaise, elles avaient l'air, dans le
chœur surélevé d'un degré, pour les fidèles du bas de la nef, de grands
portraits de famille encadrés par l'autel, les candélabres, les vitraux
et le jardin fleuri de chasubles. Baerens, lui, du parvis, sa casquette
de cuir verni entre les doigts, prenait sa part de la messe, une
oreille aux répons des chantres, l'autre au cliquetis des gourmettes
de ses bêtes arrêtées près du porche. Puis un des enfants de chœur
secouait la sonnette, le curé élargissait le geste de la bénédiction
et le flot ne sortait pas tout de suite: on voulait voir passer les
Baesrode et leurs hôtes. Il y avait toujours là aussi quelqu'un qui
regardait: c'était Alain Rippers, le fils de la ferme des _Six jeunes
hommes_.