II

Le pachthof s'éveilla le lendemain dans une douce paix de dimanche.

Toutes ses fenêtres ouvertes, le logis respirait, comme par autant de

bouches, l'air frais du premier jour qui suit la nuit du solstice. On

se retrouva pour le déjeuner au café, dans la salle à manger, autour

du miel, du pain et des œufs. Les trois fils étaient rentrés tard des

comices et dormaient encore. Hugo, levé au chant du merle selon son

habitude, avait visité d'abord les écuries et les étables, puis était

parti faire à cheval le tour du domaine. L'autre jour encore, il avait

vu des lacets posés dans les sentes. Le vaurien qu'il eût surpris

aurait eu son compte; avec sa taille de géant et ses poings à démolir

une enclume, Baesrode, à soixante ans, ne jugeait pas nécessaire de

faire sa police en s'armant d'une carabine.

Van Pède, le père, goinfre et avare, se délectait de l'aubaine qui

mettait à portée de sa main la corbeille aux œufs et les pots de

miel. Chez lui, en famille, il se sentait surveillé par sa femme qui,

pour réaliser des économies nécessaires à tenir leur rang social,

strictement le rationnait. Mais une fois en tournées administratives,

il prenait du bon temps, généralement hébergé par les notables des

villages et nourri avec considération, comme un curé. Le sang aux

prunelles et les yeux biglant derrière son pince-nez d'or, il allongea

pour la dixième fois la main, une longue main ratatinée à peau de morue

sèche, vers les œufs en disant son «oui! oui!» qu'il ponctuait d'un

hochement de tête. L'avocat, lui, déjà grillait une cigarette, ennuyé

du long dimanche qu'il aurait à passer, probablement sans résultat,

chez les Baesrode. Maigre et fluet comme il l'était, avec ses gestes

nerveux qui semblaient hacher du tabac, il ne s'était jamais senti

à l'aise dans la compagnie un peu brutale qui arrivait là, trois

ou quatre fois le mois, jouer au polo, au tennis, au football ou à

d'autres jeux pour lesquels il manquait d'adresse. Mais Mme Van Pède,

la mère, avait consenti à lui payer une dernière fois ses dettes

à condition qu'il fît une fin; et faire une fin dans la famille,

signifiait mettre la main sur le gibier rare que représentait Roselei.

C'est si bon, en Flandre, de commencer sa journée en mangeant, comme

on irait à communion et à messe! Le café est chaud, on attrape une

tartine de beurre qu'on trempe dans le bol ou dont avec le couteau

soigneusement on fait des mouillettes égales, puis on recommence avec

d'autres tartines, trois, quatre, six, qu'on laisse glisser avec de

pleines cuillerées de miel, très doucement, sans se presser. La terre

non plus n'est pas pressée, ni la saison, ni le blé qui germe, ni le

moulin qui attend le vent et tout vient à son heure, le travail et la

mort. Personne ne l'a dit aux petits enfants et cependant, les enfants

en toute chose font comme ont fait leurs parents, avec la lenteur

dont ils se signeraient et diraient le bénédicité. C'est la raison

pour laquelle les vieilles gens de Flandre deviennent plus vieilles

qu'ailleurs.

[Illustration: SES CAMARADES DU BARREAU L'APPELAIENT «MADEMOISELLE

ADELINE» (P. 96).]

Mme Baesrode avait toujours passé pour une des belles femmes de «ce

pays des beaux chevaux, des belles génisses et des belles filles,»

comme un jour, parlant de la Flandre, l'avait dit à la Chambre Hugo

Baesrode. C'était, du reste, une parole qu'il aimait répéter avec

une conviction réelle. Aujourd'hui qu'elle avait ses quarante ans

bien sonnés, bâtie à la mesure de son mari, avec le signe d'une force

calme dans le visage et toute la personne, Zabeth était encore un de

ces beaux corps au sang paysan et qui ont besoin d'être puissamment

nourris. Il y avait vraiment une espèce de devoir gravement accompli

dans la façon dont elle portait le pain à sa bouche et mangeait ses

huit à dix tartines de large miche dorée en les trempant dans de

pleines jattes de café. Roselei, à son exemple, lentement suçotait

ses empilées de mouillettes onctueuses de beurre, sans qu'on pût dire

que ce fût là, de leur part à toutes deux, de la gourmandise. Et

ni l'une ni l'autre ne parlaient, les yeux chargés de bien-être et

mi-sommeillants. Ensuite chacune reprenait son rôle d'ouvrière active

dans la maison, comme les abeilles dans la ruche.

Le réfectoire était frais: une moiteur légère, le long des nattes de

paille, amatissait le luisant bleu des dalles. Trois fenêtres à petits

carreaux, ouvertes du côté des jardins, dans la façade encore baignée

d'ombre, laissaient voir le balancement lent des massifs d'arbres à la

brise venue de la mer. On avait fermé les contrevents des trois autres

fenêtres donnant sur la grande cour, déjà chauffée par le soleil. Une

senteur de seringas, de roses et de lys, arrivait des plates-bandes

avec l'odeur sèche de l'avoine et de la paille dans les écuries. Le

frémissement irrité d'une guêpe bruissait aux parois d'une carafe sur

le manteau de la cheminée.

Par-dessus la campagne, le matin n'était pas tout à fait levé et

l'air était haut, léger, comme brillanté de petits cristaux de soude:

mais là-bas, vers la dune, un petit brouillard lumineux tremblait,

ridant l'immense toile de fond du paysage. Le silence était si grand

qu'on pouvait croire que la terre, en ce saint jour du Seigneur, ne

travaillait pas plus que les hommes. Tout le monde étant parti pour la

messe, on n'entendait plus ni le bruit des seaux ni le cognement des

sabots. Quelquefois seulement une vache meuglait.

Les fers d'un cheval martelèrent le pavé: Hugo rentrait. Il avait la

réserve des Flamands dans les choses de sentiment. Il n'embrassait

jamais devant le monde sa femme et sa fille. Roselei se leva et,

inclinant la tête, lui dit bonjour. Mme Baesrode le salua simplement

par son nom. Il allait alors à ses hôtes, leur serrait la main, puis

jetait sur la table un paquet de lettres, de journaux et de brochures,

ficelé d'une grosse corde, et que le piéton lui avait remis au sortir

de la messe.

On se partagea la correspondance: celle du commissaire le suivait

pendant ses tournées. Van Pède fils eut sa petite lettre lilas, à

l'adresse égratignée comme d'une griffe de chat. Il était venu aussi le

_Journal de la bonne ménagère_ pour Mme Baesrode, le dernier _Femina_

pour Roselei et une lettre pour Arnold, l'aîné des garçons. Ceux-ci

s'étaient enfin réveillés et on les entendait là-haut barboter dans

leur tub. Roselei s'étonna: elle attendait depuis deux jours une lettre

de la petite baronne Tols pour leur prochain polo et rien n'arrivait.

Mais en Flandre, on prend le temps comme il vient; s'il pleut, c'est

que le soleil luira le lendemain, et elle cessa d'y penser. Hugo, lui,

après avoir bu à longs traits un bol de café, prenait connaissance

de son courrier. Il était abonné à des publications d'agronomie et

d'économie domestique; il se refusait à lire aucun journal politique,

malgré son mandat de député. Il disait: «Je ne suis pas à la Chambre

comme homme de parti, mais comme paysan.» Et c'était vrai, il n'allait

là que pour le bien de la terre et de ceux qui peinent à travailler

pour elle.

L'un après l'autre, les garçons descendirent; une différence d'âge

légère les séparait. Mais entre l'aîné, Arnold, et le cadet qui

s'appelait Baert, un quatrième fils leur était venu qu'ils avaient

baptisé du nom de l'aïeul, Bruno, et qui se destinait à la prêtrise.

Justement la lettre adressée à Arnold annonçait son arrivée, avec

quelques autres séminaristes comme lui, pour l'après-midi. Les frères

maintenant riaient tandis qu'il lisait à voix haute: «Dis à nos

chers parents que nous comptons bien leur arriver avec des fureurs

de poulains lâchés; nous avons besoin de dégourdir nos jambes. Nous

descendrons au train; inutile donc de faire atteler. Dis aussi à notre

bonne petite Lei que si elle a des amis pour faire ensemble du croquet

ou du tennis, nous tenons la partie.» Bruno avait toujours été un

joyeux garçon.

[Illustration: DE LOIN S'APERCEVAIENT LES CHAPEAUX DE Mme BAESRODE ET

DE SA FILLE (P. 103).]

On convint que Arnold irait prendre avec le break les filles du cousin

Karels, le fabricant de chicorées, établi à un peu plus d'une lieue

de chez eux. Elles étaient trois, grasses, dindonnantes et fraîches,

très éprises de tennis.

Zabeth alors finissait de déjeuner et poussait un soupir de bien-être.

Van Pède passait le coin de sa serviette sur sa bouche, estimant que

la journée avait bien commencé. L'avocat allait faire un bout de

correspondance dans la pièce qui joignait le «bureau» de Baesrode et de

laquelle on avait fait la chambre de lecture. C'était aussi la pièce

où les dames de la maison recevaient leurs visites: une large rotonde

vitrée, récemment construite, aux clartés tamisées par des stores en

paille, la prolongeait du côté des jardins, avec des fauteuils en

bambou, en rotin, en osier, des petites tables gigognes pour y déposer

les livres, et une table pupitre sur laquelle on pouvait écrire.

Roselei, la première, avait eu l'idée de ces aménagements; d'esprit

éveillé, elle n'avait pas eu de peine à les faire agréer de sa mère,

dont la jeunesse s'était passée dans une assez large aisance. Le

grand Hugo seul avait montré quelque résistance: son cœur de paysan

s'accommodait mieux de la rudesse où avaient vécu les siens avant lui.

Ce paysan, il est vrai, était un homme d'initiative qui, en moins

de trente ans, avait su faire du pachthof une exploitation modèle.

Il réfléchit qu'après tout elles avaient raison et qu'une grande

maison rurale, perfectionnée en ses outillages et ses installations,

n'était pas rigoureusement astreinte à perpétuer l'aspect patriarcal

qui lui venait des autres âges. D'ailleurs, on n'avait touché qu'au

rez-de-chaussée; avec l'ancienne cuisine changée en salle à manger,

la chambre de lecture prolongée en rotonde, le perron à trois marches

s'ouvrant sur un hall où débouchait l'escalier et l'appropriation

d'une vaste pièce où autrefois s'emmagasinait la semence et qui, deux

fois l'an à présent, servait pour les grands dîners, la ferme s'était

modernisée sans perdre tout à fait son caractère fruste et primitif.

Comme va le ruisseau · 第 42 / 49 题