Le pachthof s'éveilla le lendemain dans une douce paix de dimanche.
Toutes ses fenêtres ouvertes, le logis respirait, comme par autant de
bouches, l'air frais du premier jour qui suit la nuit du solstice. On
se retrouva pour le déjeuner au café, dans la salle à manger, autour
du miel, du pain et des œufs. Les trois fils étaient rentrés tard des
comices et dormaient encore. Hugo, levé au chant du merle selon son
habitude, avait visité d'abord les écuries et les étables, puis était
parti faire à cheval le tour du domaine. L'autre jour encore, il avait
vu des lacets posés dans les sentes. Le vaurien qu'il eût surpris
aurait eu son compte; avec sa taille de géant et ses poings à démolir
une enclume, Baesrode, à soixante ans, ne jugeait pas nécessaire de
faire sa police en s'armant d'une carabine.
Van Pède, le père, goinfre et avare, se délectait de l'aubaine qui
mettait à portée de sa main la corbeille aux œufs et les pots de
miel. Chez lui, en famille, il se sentait surveillé par sa femme qui,
pour réaliser des économies nécessaires à tenir leur rang social,
strictement le rationnait. Mais une fois en tournées administratives,
il prenait du bon temps, généralement hébergé par les notables des
villages et nourri avec considération, comme un curé. Le sang aux
prunelles et les yeux biglant derrière son pince-nez d'or, il allongea
pour la dixième fois la main, une longue main ratatinée à peau de morue
sèche, vers les œufs en disant son «oui! oui!» qu'il ponctuait d'un
hochement de tête. L'avocat, lui, déjà grillait une cigarette, ennuyé
du long dimanche qu'il aurait à passer, probablement sans résultat,
chez les Baesrode. Maigre et fluet comme il l'était, avec ses gestes
nerveux qui semblaient hacher du tabac, il ne s'était jamais senti
à l'aise dans la compagnie un peu brutale qui arrivait là, trois
ou quatre fois le mois, jouer au polo, au tennis, au football ou à
d'autres jeux pour lesquels il manquait d'adresse. Mais Mme Van Pède,
la mère, avait consenti à lui payer une dernière fois ses dettes
à condition qu'il fît une fin; et faire une fin dans la famille,
signifiait mettre la main sur le gibier rare que représentait Roselei.
C'est si bon, en Flandre, de commencer sa journée en mangeant, comme
on irait à communion et à messe! Le café est chaud, on attrape une
tartine de beurre qu'on trempe dans le bol ou dont avec le couteau
soigneusement on fait des mouillettes égales, puis on recommence avec
d'autres tartines, trois, quatre, six, qu'on laisse glisser avec de
pleines cuillerées de miel, très doucement, sans se presser. La terre
non plus n'est pas pressée, ni la saison, ni le blé qui germe, ni le
moulin qui attend le vent et tout vient à son heure, le travail et la
mort. Personne ne l'a dit aux petits enfants et cependant, les enfants
en toute chose font comme ont fait leurs parents, avec la lenteur
dont ils se signeraient et diraient le bénédicité. C'est la raison
pour laquelle les vieilles gens de Flandre deviennent plus vieilles
qu'ailleurs.
[Illustration: SES CAMARADES DU BARREAU L'APPELAIENT «MADEMOISELLE
ADELINE» (P. 96).]
Mme Baesrode avait toujours passé pour une des belles femmes de «ce
pays des beaux chevaux, des belles génisses et des belles filles,»
comme un jour, parlant de la Flandre, l'avait dit à la Chambre Hugo
Baesrode. C'était, du reste, une parole qu'il aimait répéter avec
une conviction réelle. Aujourd'hui qu'elle avait ses quarante ans
bien sonnés, bâtie à la mesure de son mari, avec le signe d'une force
calme dans le visage et toute la personne, Zabeth était encore un de
ces beaux corps au sang paysan et qui ont besoin d'être puissamment
nourris. Il y avait vraiment une espèce de devoir gravement accompli
dans la façon dont elle portait le pain à sa bouche et mangeait ses
huit à dix tartines de large miche dorée en les trempant dans de
pleines jattes de café. Roselei, à son exemple, lentement suçotait
ses empilées de mouillettes onctueuses de beurre, sans qu'on pût dire
que ce fût là, de leur part à toutes deux, de la gourmandise. Et
ni l'une ni l'autre ne parlaient, les yeux chargés de bien-être et
mi-sommeillants. Ensuite chacune reprenait son rôle d'ouvrière active
dans la maison, comme les abeilles dans la ruche.
Le réfectoire était frais: une moiteur légère, le long des nattes de
paille, amatissait le luisant bleu des dalles. Trois fenêtres à petits
carreaux, ouvertes du côté des jardins, dans la façade encore baignée
d'ombre, laissaient voir le balancement lent des massifs d'arbres à la
brise venue de la mer. On avait fermé les contrevents des trois autres
fenêtres donnant sur la grande cour, déjà chauffée par le soleil. Une
senteur de seringas, de roses et de lys, arrivait des plates-bandes
avec l'odeur sèche de l'avoine et de la paille dans les écuries. Le
frémissement irrité d'une guêpe bruissait aux parois d'une carafe sur
le manteau de la cheminée.
Par-dessus la campagne, le matin n'était pas tout à fait levé et
l'air était haut, léger, comme brillanté de petits cristaux de soude:
mais là-bas, vers la dune, un petit brouillard lumineux tremblait,
ridant l'immense toile de fond du paysage. Le silence était si grand
qu'on pouvait croire que la terre, en ce saint jour du Seigneur, ne
travaillait pas plus que les hommes. Tout le monde étant parti pour la
messe, on n'entendait plus ni le bruit des seaux ni le cognement des
sabots. Quelquefois seulement une vache meuglait.
Les fers d'un cheval martelèrent le pavé: Hugo rentrait. Il avait la
réserve des Flamands dans les choses de sentiment. Il n'embrassait
jamais devant le monde sa femme et sa fille. Roselei se leva et,
inclinant la tête, lui dit bonjour. Mme Baesrode le salua simplement
par son nom. Il allait alors à ses hôtes, leur serrait la main, puis
jetait sur la table un paquet de lettres, de journaux et de brochures,
ficelé d'une grosse corde, et que le piéton lui avait remis au sortir
de la messe.
On se partagea la correspondance: celle du commissaire le suivait
pendant ses tournées. Van Pède fils eut sa petite lettre lilas, à
l'adresse égratignée comme d'une griffe de chat. Il était venu aussi le
_Journal de la bonne ménagère_ pour Mme Baesrode, le dernier _Femina_
pour Roselei et une lettre pour Arnold, l'aîné des garçons. Ceux-ci
s'étaient enfin réveillés et on les entendait là-haut barboter dans
leur tub. Roselei s'étonna: elle attendait depuis deux jours une lettre
de la petite baronne Tols pour leur prochain polo et rien n'arrivait.
Mais en Flandre, on prend le temps comme il vient; s'il pleut, c'est
que le soleil luira le lendemain, et elle cessa d'y penser. Hugo, lui,
après avoir bu à longs traits un bol de café, prenait connaissance
de son courrier. Il était abonné à des publications d'agronomie et
d'économie domestique; il se refusait à lire aucun journal politique,
malgré son mandat de député. Il disait: «Je ne suis pas à la Chambre
comme homme de parti, mais comme paysan.» Et c'était vrai, il n'allait
là que pour le bien de la terre et de ceux qui peinent à travailler
pour elle.
L'un après l'autre, les garçons descendirent; une différence d'âge
légère les séparait. Mais entre l'aîné, Arnold, et le cadet qui
s'appelait Baert, un quatrième fils leur était venu qu'ils avaient
baptisé du nom de l'aïeul, Bruno, et qui se destinait à la prêtrise.
Justement la lettre adressée à Arnold annonçait son arrivée, avec
quelques autres séminaristes comme lui, pour l'après-midi. Les frères
maintenant riaient tandis qu'il lisait à voix haute: «Dis à nos
chers parents que nous comptons bien leur arriver avec des fureurs
de poulains lâchés; nous avons besoin de dégourdir nos jambes. Nous
descendrons au train; inutile donc de faire atteler. Dis aussi à notre
bonne petite Lei que si elle a des amis pour faire ensemble du croquet
ou du tennis, nous tenons la partie.» Bruno avait toujours été un
joyeux garçon.
[Illustration: DE LOIN S'APERCEVAIENT LES CHAPEAUX DE Mme BAESRODE ET
DE SA FILLE (P. 103).]
On convint que Arnold irait prendre avec le break les filles du cousin
Karels, le fabricant de chicorées, établi à un peu plus d'une lieue
de chez eux. Elles étaient trois, grasses, dindonnantes et fraîches,
très éprises de tennis.
Zabeth alors finissait de déjeuner et poussait un soupir de bien-être.
Van Pède passait le coin de sa serviette sur sa bouche, estimant que
la journée avait bien commencé. L'avocat allait faire un bout de
correspondance dans la pièce qui joignait le «bureau» de Baesrode et de
laquelle on avait fait la chambre de lecture. C'était aussi la pièce
où les dames de la maison recevaient leurs visites: une large rotonde
vitrée, récemment construite, aux clartés tamisées par des stores en
paille, la prolongeait du côté des jardins, avec des fauteuils en
bambou, en rotin, en osier, des petites tables gigognes pour y déposer
les livres, et une table pupitre sur laquelle on pouvait écrire.
Roselei, la première, avait eu l'idée de ces aménagements; d'esprit
éveillé, elle n'avait pas eu de peine à les faire agréer de sa mère,
dont la jeunesse s'était passée dans une assez large aisance. Le
grand Hugo seul avait montré quelque résistance: son cœur de paysan
s'accommodait mieux de la rudesse où avaient vécu les siens avant lui.
Ce paysan, il est vrai, était un homme d'initiative qui, en moins
de trente ans, avait su faire du pachthof une exploitation modèle.
Il réfléchit qu'après tout elles avaient raison et qu'une grande
maison rurale, perfectionnée en ses outillages et ses installations,
n'était pas rigoureusement astreinte à perpétuer l'aspect patriarcal
qui lui venait des autres âges. D'ailleurs, on n'avait touché qu'au
rez-de-chaussée; avec l'ancienne cuisine changée en salle à manger,
la chambre de lecture prolongée en rotonde, le perron à trois marches
s'ouvrant sur un hall où débouchait l'escalier et l'appropriation
d'une vaste pièce où autrefois s'emmagasinait la semence et qui, deux
fois l'an à présent, servait pour les grands dîners, la ferme s'était
modernisée sans perdre tout à fait son caractère fruste et primitif.