AU BEAU PAYS DE FLANDRE

I

Dans le soir roux les deux étalons rentraient. Ils étaient en marche

depuis la troisième heure de l'après-midi: ils arrivaient de la ville,

la crinière tressée et nouée de cocardes, la queue en torsade, comme

au matin ils étaient partis. Ainsi, ils avaient traversé les villages,

superbes et primés, tous deux jeunes, de premier feu, soufflant des

naseaux et parfois d'un cabrement enlevant par l'air leurs valets

pendus aux brides de toute leur longueur.

C'était la grande race de Donder, le père glorieux du haras, trente

fois médaillé et qui, sous ses poils de patriarche, battait encore du

flanc, creusant le sol et rauquant comme un roi barbare des campagnes.

Quand quelques années plus tôt, à une solennité agricole, on l'avait

vu, celui-là, s'avancer dans l'arène, d'une masse brute et dandinée,

sous ses dix-sept ans de services, avec la musique d'or et d'argent de

son collier de victoires au garrot, il y avait eu une clameur emballée

comme pour une idole sortie des âges et promenée avec le rituel

déférent d'un culte.

Maintenant c'était au tour de sa dynastie, Donder II et Donder III,

à propager l'énorme type blond et charnu qui, dans une harangue du

gouverneur de la province, avait été proclamé la «fleur chevaline» du

pays. Donder I, honoré mais solitaire, aux invalides dans son vaste

box, eut le sort des rois dépossédés. Hugo Baesrode, le maître, n'avait

pas voulu s'en défaire, comme on garde un serviteur qui inépuisablement

voua sa force et sa sève au renom d'une famille. Malheureusement, la

bête, au sang toujours furieux malgré les ans, parfois menaçait de tout

casser, comme une force élémentaire déchaînée.

Les jeunes étalons, subodorant la paille et l'avoine à travers le vent,

tiraient sur la longe et s'éparaient. Comme ils avaient quitté le pavé

et s'engageaient sous la double rangée de châtaigniers bordant l'allée

charretière, la retombée pesante des ferrures dans la terre élastique

frappait des coups de tonnerre assourdi. Les hommes, en sueur, peau

nue sous leurs chemises de toile moites, juraient, s'arc-boutaient,

retenaient l'élan qui les eût foulés.

Le vieux Donder, depuis deux jours, demeurait inquiet, l'oreille en

cornet, comme soupçonnant qu'on lui volait là-bas, aux comices, une

part de gloire qui lui revenait. Par le vantail ouvert, il les avait

vus partir pomponnés comme lui-même autrefois. Maintenant, il entendait

les bonds triomphants du retour sur le chemin. Aussitôt, tout secoué

d'amour et de fureur pour ces fils orgueilleux qu'on lui ramenait, il

se mit à gronder, grattant le sol, fonçant de la croupe et du poitrail

dans l'auge. Dans son crâne de cheval se jouait le drame des fins de

règne; sa race était là, impatiente de le supplanter; mais il entendait

demeurer jusqu'au bout le roi, celui qu'on enrubannait les jours de

gala comme pour un sacre; il se fût lancé sur eux et les eût dévorés

s'il avait pu s'échapper.

Il arriva alors que les jeunes étalons, à leur entrée dans les cours,

encolérés eux-mêmes par les fureurs du père dans son box, commencèrent

de se cabrer, leurs énormes fers en demi-lune projetés par-dessus la

tête des valets. Toute la métairie en fut agitée: le vieux taureau,

dans l'étable, meuglait du fond de ses fanons comme pour le combat; les

grands chiens du chenil se jetèrent sur leurs grilles.

Ce gros vacarme envahit l'ancienne cuisine changée en réfectoire. Elle

était spacieuse, carrelée de dalles bleues sous des nattes de paille

venues de Hollande, avec un âtre vaste à y cuire un bœuf entier, des

travées au plafond, les quatre murailles blanches et nues, un clair

mobilier de chêne moderne, exécuté d'après le plan d'un jeune artisan

d'art brugeois. C'était maintenant la primitive laverie, toute proche,

qui servait de cuisine; un guichet, pratiqué dans le mur, permettait

de passer les plats. La table, très grande, avait été rapprochée des

fenêtres, du côté des jardins.

Ce samedi-là, la nappe, un gros canevas losangé blanc et bleu, étalait,

parmi les faïences peintes et la vaisselle d'étain qui était l'une

des richesses de la maison, les compotiers, les plats à tarte et les

corbeilles de fruits d'une fin de repas: le jus pourpré des groseilles

et des cerises éclaboussait les assiettes, comme le sang de la saison.

C'était le soir d'un jour de gros travail: les ouvriers venaient de

rentrer les dernières charretées de foin. Baesrode lui-même toute la

journée avait tenu la campagne; on s'était retrouvé après l'angelus à

table avec deux hôtes débarqués dans l'après-midi et qui arrivaient

passer le dimanche. C'étaient le commissaire d'arrondissement Van Pède

en tournée et son fils Adelin, un garçon de vingt-cinq ans, au teint de

carrelet frais, petit avocat bavard et suffisant, la raie au milieu du

front, des bagues aux doigts et que ses confrères du barreau appelaient

«mademoiselle Adelin». Depuis quelques mois, Van Pède père et fils

trouvaient toujours des occasions pour venir. On n'eût pas été fâché

dans la famille du commissaire qu'il en fût résulté quelque chose entre

la fille des Baesrode et l'avocat. Malheureusement c'était une fille

qui, en toute chose, n'en faisait qu'à sa tête. Le clairvoyant Hugo

Baesrode, dans sa malice et son orgueil de grand paysan, riait.

Comme une enclume, sous les sabots des deux étalons, sonna le pavé de

la cour. Baesrode, qui de loin avait reconnu les foulées de ses bêtes,

alors se levait, une chaleur au cœur, comme si celles-ci aussi étaient

de son sang et de sa famille. La veille, lui-même était parti à la

ville avec les deux Donder: il leur avait vu octroyer à tous deux la

médaille d'honneur. C'était un petit triomphe auquel il était habitué,

mais qui tout de même le réjouissait. Et il était là à présent, à

la porte-fenêtre qui s'ouvrait en haut des trois marches du perron,

respirant large et disant:

--Bien là... bien là, mes petits!

Les Van Pède aussi venaient, le père avec ses phrases administratives

et le fils avec ce que peut dire un sot petit avocat de province qui,

à l'âge qu'il avait, attendait encore le moment de donner une preuve

vitale de son existence.

Il fallait vraiment des gens de la terre, vivant dans la grande

animalité d'une ferme, comme les Baesrode, pour percevoir la beauté

presque sacrée de ces deux monts de muscles et de viandes, destinés à

perpétuer la race héroïque des Donder.

[Illustration: LA NAPPE ÉTALAIT LES FAIENCES PEINTES ET LA VAISSELLE

D'ÉTAIN (P. 96).]

Les valets les amenèrent, fiers eux-mêmes comme des hérauts d'armes,

avec leur face raide de soleil et d'orgueil; et ils essayaient de les

maintenir pendant qu'ils disaient au maître les acclamations de tout

un peuple sur leur passage. Mais le vent des crinières emportait les

mots. D'ailleurs, le vieux, là-bas, dans son box, faisait un bruit de

tous les diables comme un Napoléon exilé: «J'ai gagné cent batailles,

rugissait-il, qu'ils en fassent autant!» Le joli Adelin stupidement

riait; eux, les paysans, comprenant cela autrement, gardaient un visage

grave. C'était bien la guerre, entre père et rejetons qui se disputent

la possession d'un règne. Les deux Donder fils, dans leur force encore

neuve, retroussaient leurs babines, comme prêts à donner le coup de

dent. Leurs cornacs à peine pouvaient encore les maintenir. Mais voilà

que d'un bond, en riant, joyeusement Roselei sautait à bas des marches

et allait à tous deux leur tapoter le garrot, au gras chaud des gros

plis comme des chaînes de boudins: c'était amusant comme tout de suite,

avec de petits coups de tête qui en tous sens faisaient sauter les

touffes qui leur pendaient entre les yeux, ils se tenaient tranquilles

et semblaient charmés. On commençait à ne plus prendre attention au

vieux roi, malgré ses ruades derrière la porte.

Et puis ce fut tout à coup autre chose; le panneau fracassé, ayant

brisé la chaîne, l'ancêtre s'échappait. D'une fureur aveugle, avec ses

lourds bourrelets de peaux roulant à ses cuisses et son poitrail, il

se jetait en avant. Qu'est-ce qu'auraient bien pu faire les gens qui

étaient là pour mater ce monstre velu et escarpé? Dans le tumulte de la

cour, parmi les cris des deux autres Donder et les clameurs des valets

accourus de partout, on le voyait foncer droit, l'œil en feu sous ses

cils gris. Mais soudain il glissait des quatre fers, s'abattait, se

relevait à demi, et de nouveau tombait, battant des pieds, sans trouver

une saillie où s'accrocher et se remettre droit. Alors des hommes

se précipitèrent qui l'aidèrent, renâclant, les jarrets secoués, de

grosses rides au flanc; et il demeurait là, tout tremblant, dans son

déclin humilié.

--Prenez garde, criait à Roselei le petit homme à la peau de poisson.

Mais Roselei n'avait peur de rien: elle se jetait à la tête de

l'animal, et avec sa petite main de dix-huit ans, en le cajolant, elle

faisait venir cette force brute jusqu'à son box. Le terrible étalon

soufflait doucement.

Au fond, cela n'était pas du goût du joli Adelin: il n'eût pas aimé

épouser une jeune fille qui avait plus de courage que lui. Un homme

intelligent sait faire, il est vrai, les sacrifices nécessaires quand

il s'agit d'une dot comme celle de la demoiselle aux Baesrode. Et

il toussait faiblement dans sa main, indécis sur ce qu'il aurait dû

dire. Il fut, du reste, visible que Hugo ne s'inquiétait nullement

de connaître les sentiments des Van Pède à cette minute de leur

existence. Ils étaient simplement pour lui une relation telle qu'il

en peut exister entre un fonctionnaire soucieux des intérêts de son

arrondissement et un député, grand éleveur. Il trouva naturel que

Roselei, cette fois comme toutes les autres, eût agi spontanément,

selon son sens intime.

Cette belle fille à la forte sève sanguine, s'était développée

librement comme une essence de nature, comme un jeune animal au

pré. Jamais Mme Zabeth Baesrode n'avait consenti à lui faire donner

l'éducation de la pension: des maîtres étaient venus qui lui avaient

enseigné tout ce qu'une fille de bonne maison doit savoir bien que sa

meilleure science fût la terre et la vie des bêtes de la terre. Avec

sa chair d'une couleur de froment mûr et le parfum de sa force, elle

tenait ainsi à la fois d'une demoiselle de la ville et de la campagne.

Tout étant rentré dans l'ordre, on acheva de dîner. Le soir clair

du solstice avivait la senteur des bouquets de syringas et de

chèvrefeuilles trempés dans de larges terrines d'émail jaunes: leur

empyreume gras se poivrait d'un évent chaud monté des jardins et des

fumiers. C'était la puissante odeur des grandes demeures rurales,

riches en bêtes et en fructifications du sol. La lourdeur d'une longue

journée, la plus longue de l'année, pesait sur les convives. Baesrode

parlait peu, selon son habitude. La vieille Thècle, penchée sous ses

soixante ans de loyaux offices, aidait le cocher Baerens à faire le

service de la table: lui-même, après tant de moissons et de charriages,

n'était plus jeune non plus. Ils auraient pu se marier autrefois; ils

en avaient eu l'idée pendant dix à quatorze ans; et puis l'âge était

arrivé, ils n'y avaient plus songé. Tout de même, cela ne les faisait

pas rire de les voir prudemment apporter les plats et enlever les

assiettes, elle encore active et méthodique avec son grand bonnet à

ruchés blancs, lui en petite veste de coutil ligné, comme les valets

d'écurie.

Le jour pâlit doucement: on s'en alla faire le tour des vergers. Hugo

Baesrode, très élevé de taille, touchait du front le dessous des

branches, ayant à ses côtés le commissaire qui lui venait à la hauteur

du coude et, selon son habitude, disait toujours «oui, oui», en hochant

la tête. On marcha jusqu'à la grande prairie où paissait le gros bétail

pour la boucherie; quelquefois un souffle arrivait sur eux, au bout

des naseaux fumants. Le silence dans les cours n'était plus coupé que

par le râclement des longes ou les barbotements des auges. On ne sait

pas ce que l'avocat disait tout bas à Roselei; mais tout à coup elle

haussait l'épaule et déclarait:

--Je ne suis pas une fille comme les autres, moi!

Quand sonna la demie après neuf, tous regagnèrent la maison: les Van

Pède montèrent à leur chambre.

Comme va le ruisseau · 第 41 / 49 题