IX

La majorité goûta cet avis, et malheureusement pour Jasper, elle

n'était pas uniquement composée de sacripants comme ce Katwyck et ce

Hoefnaegel. Il y avait aussi à la table le notaire, le percepteur

des postes et le doux petit M. Jack, un rentier de mœurs paisibles,

auquel il n'avait jamais retiré son estime. Ceux-là, après tout,

représentaient une somme de vertus et de probité qui leur donnait le

droit d'affirmer que la justice, telle qu'ils la comprenaient, était la

seule dont il pût être question entre honnêtes gens. Mais Jasper hocha

la tête et à mi-voix, comme se parlant à lui-même, il dit:

--Tant qu'il y aura de pauvres gens, personne n'aura le droit

d'affirmer que la justice est descendue sur le monde.

Oui, c'était bien là une de ses idées nouvelles et peut-être celle

qui s'offrait le plus nettement à lui quand il descendait au fond de

sa conscience. Seulement il manquait d'arguments pour la développer.

Et maintenant il demeurait là, le front courbé, un peu humble, avec

le vibrionnement de son œil gauche, tandis que le notaire, lévigeant

lentement une pincée de tabac qu'il venait de puiser dans sa tabatière

d'argent, exprimait cette vérité générale, à savoir qu'il y a toujours

eu des pauvres et qu'il y aura toujours des riches. De nouveau un

silence tomba comme dans un tribunal quand, après le réquisitoire, le

juge demande à l'accusé s'il n'a rien à répondre. M. Joost répondit

simplement:

--Christ ne parlait pas ainsi, lui qui donna sa vie et mourut sur la

croix pour les pauvres.

--Eh bien! dit Katwyck, que notre ami Joost--et il insista un peu

dédaigneusement sur ce qualificatif obligeant,--que notre ami jette

dans le plateau des pauvres juste assez de ses revenus pour établir la

balance avec le plateau de sa conscience; ce sera déjà un bon pas de

fait.

Le canari, stimulé par le bruit des voix, tirelira tout à coup dans la

petite cage de cuivre suspendue au-dessus du comptoir.

«Le canari chez nous file de plus jolis sons,» pensa Jasper Joost.

Mais, tout de suite après, le propos de M. Katwyck lui rentra

bourdonnant dans la tête, comme un bruit d'écluses levées entendu de la

campagne. Aussitôt il songea à la vie coite de Josina dans la petite

maison heureuse, à ses longs sommeils dorlotés sous l'édredon, à son

goût pour les assiettes de gâteaux. Il songea aussi à Poucke, aux

servantes et aux sveltes poissons d'or dans le bocal. Il songea à tout

le monde, excepté à lui-même. Et une grande lâcheté molle lui coula au

cœur, comme si déjà le moment était venu et qu'il fût là, près du lit

de sa bonne femme Lea, prenant ses mains dans les siennes et lui disant

avec un tremblement dans la voix:

--Ma chère femme, nous avons vécu jusqu'à ce jour dans le mensonge.

Nous avons mangé de la chair et du sang des pauvres. Il est temps de

revenir à la vérité en leur abandonnant cet argent qui nous rendait si

vains de nous-mêmes.

[Illustration: ELLE OBLIGEAIT LIESJE A TENIR OUVERT UN PARAPLUIE

(P. 92).]

Son œil gauche parut fixer avec contrition cette éventualité

redoutable, pendant que son œil droit tournait désespérément comme

une mouche sous une cloche de verre. Des minutes passèrent et puis

baissant la tête, le dos en boule, il murmura:

--Voilà bien, oui, ce qu'il faudrait faire.

Encore une fois le carillon ébruita ses vols de notes par-dessus la

ville endormie. Les vieux amis de la taverne eux-mêmes, après les

fatigues de cette veille où le cerveau avait été mis à une si longue

épreuve, retombaient à une quiète somnolence, les nuques veules et

les paupières battantes, tenant entre leurs mains gourdes des pipes

mal assurées qui l'une après l'autre avaient cessé de fumeroler. Le

jaquemart ensuite glissa jusqu'au bout de sa niche et frappa onze

coups, mais si faiblement, si lentement, comme si maintenant il

désespérait de la bonne conscience de Jasper. Tout le monde se lève

et lui-même, par la belle rue claire de gel et d'étoiles, s'en va,

songeant à la courte-pointe de soie couleur fleur-de-pêcher sous

laquelle Liesje tient chaude la boule. Les petites maisons font ronron

au bord du trottoir, derrière leurs volets rejoints, blanches comme

des petites chapelles guipurées de givre. Chacun tout le jour y mena

la vie bonne ou mauvaise, faisant à sa manière le devoir quotidien; et

maintenant, toutes sont pareilles, avec leurs stores retombés comme

des paupières; toutes dorment d'un sommeil de petits enfants. Et la

neige mousse à la pointe de ses bottines tandis qu'à pas rapides, l'âme

chavirée, trotte le bon M. Jasper. Il pense au thé et aux biscottes

qui l'attendent dans la pièce où Josina, endormie aux capitons de son

fauteuil, une petite bulle de salive au coin de la bouche, ronfle si

gentiment, à moins que ce ne soit la bouilloire; et à la fois il s'en

veut de n'avoir pu trouver l'argument décisif pour ébranler ces cœurs

coriaces. Là-bas, cependant, du côté du port, montent des voix, voix en

détresse, voix comme pendant un naufrage, voix de misère et d'agonie.

Il lui semble alors que toute cette foule misérable gémit en tendant

vers lui les bras comme vers un sauveur. Il sent palpiter contre son

cœur leurs poitrines gonflées d'amour. Et petit à petit l'effusion

tardive jaillit; il bat l'air de grands gestes, il retrouve les paroles

qu'il eût fallu dire, les belles paroles ardentes, persuasives, selon

le cœur des vrais apôtres.

Mais voilà qu'il est chez lui: doucement il insinue la clef dans la

serrure, il referme la porte sans bruit. Dans la petite pièce tendue

de nattes, la lampe éclaire les petites tasses en porcelaine du Japon,

l'assiette aux biscottes, le drageoir aux grains d'anis, brillants et

légers comme du grésil. La théière, avec son filtre d'argent au bout

du col, lui sourit d'un air bienveillant, entre le sucrier et la boîte

à thé. Toute une famille de théières en Chine et en Delft s'aligne

derrière la vitre du buffet, honnête et réjouie, de tailles inégales,

comme une maman parmi ses enfants, et les unes sont fleuries de jolis

bouquets or et vermillon, les autres déroulent un paysage bleu de

ponts, de jonques et de kiosques à toiture retroussée.

Jasper regarde les théières par delà la vitre, et puis il regarde la

petite théière sur la table. Celle-là dans ce moment prend pour lui un

sens mystérieux et tendre. Il l'a donnée à Josina en réparation de ses

torts, un jour qu'elle dut l'attendre pendant près de deux heures avec

une amoureuse et délicate cuisine. Ses idées ne l'avaient pas encore

pris en ce temps; il s'était attardé simplement à regarder passer les

grues dans la campagne. Et il lui semble que la théière à son tour le

regarde, mais d'un air de malice, comme si elle lui disait:

«Voilà, tu es resté le même homme qui s'oubliait à regarder passer les

grues. Autrefois elles filaient par-dessus les marais, et à présent

elles te passent par la tête.»

Une fumée mince floconne au bec de la bouilloire de cuivre sur le

réchaud et à petits coups l'eau qui bout bat la paroi avec un bruit

léger qui lui rappelle sa chère bonne femme soufflant dans ses joues

pendant ses petits sommes. Encore une fois il pense aux pauvres

diables qui, par ce dur hiver, là-bas grelottent dans leurs grabats

sans draps. Mais la bouilloire ronronne, musicale et si inviteuse. Du

bonheur est resté blotti dans la tiède douceur de la chambre, un air

d'intimité ouatée comme pendant une traversée la sécurité douillette

d'une cabine sous la coulée discrète des lampes. Il passe l'eau sur

la pincée de thé, sème de grains d'anis les biscottes; et il espère

que Josina ne s'éveillera pas avant qu'il ait fini. Mais tout à coup

elle pousse un soupir et la petite bulle crève au coin de sa bouche.

Alors ils se mettent à rire tous deux et ensemble ils prolongent ce

léger goûter parfumé, en paix avec leur conscience. Et puis l'heure

tinte à la pendule, l'heure claire de minuit, à la petite voix d'or qui

grésillonne comme le grillon de l'été, ah, si différente du tintamarre

bourru du jaquemart cognant de son épée les cœurs endurcis!

X

Un dimanche de la fin de février, comme généralement à peu près tous

les dimanches, ils partirent pour l'office. Les petites maisons,

derrière leurs écrans de guipure festonnée, avaient un air symétrique

de bonnes pensées, qui s'accordait avec la mine placide des vieilles

dames qu'on apercevait par delà les vitres, en vieilles soies d'une

couleur passée, buvant leur «coptje tea» et mangeant des macarons.

Il pouvait bien grésiller dans la rue une douce petite pluie comme

la rosée d'un jet d'eau, elles ne s'en préoccupaient pas, quiètes

et immobiles comme de vieux portraits de famille parmi les petites

tables cirées, les petits paillassons de sparterie, les petits miroirs

biseautés et les grosses armoires vitrées du temps de mynheer van Olden

Barnevelt. Voilà, oui, c'était comme cela, on l'eût dit, depuis des

siècles: elles étaient là lapant à petites fois leur thé et regardant

passer la rue, avec les mêmes gestes un peu plus usés et les mêmes

visages un peu plus lointains, tandis que là-haut, par-dessus la ville,

le jaquemart, toutes les heures, lève son tronçon d'épée et frappe

sur son bouclier. Et puis une fois, l'une ou l'autre de ces vieilles

petites peintures qui ressemblaient aux régentes de maître Franz Hals

à Haarlem, cessait d'être vue derrière l'écran de dentelle, comme un

portrait qui est tombé de son cadre. Alors on pouvait être sûr que le

corbillard était venu la chercher, avec des hommes noirs qui ont de si

singuliers chapeaux.

C'était donc dimanche des cloches et de bonne paix fraîche dans la

ville. Il pleuvait doucement une bruine mince qui rendait les trottoirs

luisants. Après avoir entendu l'office, ils passèrent commander des

petits plats sucrés chez le pâtissier. Il sembla à Jasper que cet

homme pâle, aux mains poudrées d'un fin nuage de farine, le regardait

avec une pointe de malice dans l'œil tandis que Josina, frileusement

ébouriffée sous ses fourrures comme un moineau sous sa plume, une

légère salive gourmande à la bouche, dans cet air aromatisé de vanille

et de frangipane, faisait d'un doigt de sa main gantée son choix parmi

les blancs d'œufs mousseux, les onctueuses crèmes et les tartelettes

aux confitures.

A deux ensuite, sous le perlement de ce matin humide, ils s'en

retournent par la place, croisant en chemin des groupes qui

discrètement se retournent avec des chuchotements sur la belle toilette

de la grasse petite femme et le pauvre paletot rapé qui l'accompagne.

On sait bien dans la ville qui porte à mesure les vêtements neufs du

petit rentier: ils se promènent là-bas quelque part sur le dos d'un de

ces pauvres diables qui ont toujours faim et qu'on voit rôder autour de

la maison des Joost. Josina, cette tendre épouse, en a pris son parti;

elle n'ignore pas que, quand le tailleur vient pour les mesures, il

ferait tout aussi bien d'aller les prendre chez Tone, l'ancien maçon,

ou chez les innombrables amis de Tone. C'est celui-ci à présent qui

est surtout le vrai rentier: lorsque le temps est clair, sa mère, la

vieille femme, le promène en le soutenant sous les bras, comme tout un

temps l'a fait Jasper Joost; mais si c'est neige ou pluie, Tone demeure

assis dans un bon fauteuil près du feu.

On peut dire que son accident l'a plutôt servi dans la vie. Sans doute

il sautille entre ses béquilles comme un grand faucheux sur trois

pattes. Mais il faut dire ce qui est: il n'a plus besoin de monter aux

échelles, ployant sous le poids d'un boyard empli de mortier; il est

assuré contre la mort, de ce côté. Tout le monde n'en pourrait dire

autant, et Tone rit quand on lui parle à présent de son ancien métier.

C'est d'ailleurs un brave garçon et qui apprécie ce qu'il doit à la

malchance et à M. Jasper. Le jour où celui-ci est arrivé et lui a remis

des papiers en règle qui l'instituaient le propriétaire de sa petite

maison, le bonheur a été complet.

Tone dès ce moment est devenu un personnage dans sa rue: il échange une

poignée de main avec le médecin, le douanier, le collecteur d'impôts.

Mais surtout les calfats du port sont toujours là à lui demander des

«stuivers» pour s'acheter du tabac ou se payer un petit schiedam. Après

tout, comme c'est Jasper qui donne l'argent, on ne se gêne pas.

Tone, au surplus, est un brave garçon; quand Jasper arrive le soir, ses

yeux se mouillent et il lui tient les mains dans les siennes d'un air

humble et malin. Alors le bon rentier, dans sa joie, rit de tout son

cœur, et Tone rit aussi, comme une mouche sur un morceau de sucre. Des

deux, c'est encore Jasper le plus reconnaissant; il en oublie Josina,

les trois fromages et les biscottes, toutes les joies de leur chaud

petit paradis. S'il n'y avait pas cette vieille femme grondeuse, la

mère de Tone, il serait tout à fait heureux; celle-là jamais ne lui a

pardonné le malheur arrivé à son fils.

Jasper Joost peut se vanter d'être maintenant l'idole du petit peuple

de la ville; il s'est mis du côté des sans-travail contre les riches et

il n'y a pas un de ces sans-travail qui ne se ferait tuer pour lui. Il

n'ignore pas ce qu'il lui en a coûté et ce qu'il lui en coûte chaque

jour encore pour lui venir en aide, mais du moins on peut bien dire

qu'il en a pour son argent. Aussitôt qu'on l'aperçoit, on sort des

maisons pour lui faire cortège. Il ne tiendrait qu'à lui s'il voulait

être nommé quelque chose quelque part. Mais voilà, il n'a pas le talent

de la parole; il s'est bien essayé: seulement ça n'est pas venu. Et

puis Joost, au fond, est modeste.

Jamais pourtant les sans-travail n'auraient eu plus besoin d'un homme

pour les défendre. L'hiver avait été mauvais pour eux; quand enfin

ils avaient pu se mettre à la besogne, les patrons avaient décidé

d'abaisser les salaires. Il y avait eu une petite révolte au port: on

avait décidé la grève; une cinquantaine de déchargeurs chômaient. Le

pis, c'est que les Katwyck et fils avaient fait venir des Flamands de

Bruges qui, moyennant l'ancien prix, s'étaient chargés de la besogne.

Une grande effervescence régnait depuis ce moment dans le quartier

maritime.

Naturellement on avait fait appel aux bons sentiments de M. Jasper:

celui-ci avait pris dans le tiroir de la commode une poignée de

«gulden». Mon Dieu! après tout ce qu'il y avait pris déjà, cela n'avait

plus d'importance. C'était Tone qui s'était chargé de la répartition.

Toute l'affaire était de faire durer la grève encore un peu de temps.

On ne sait pas ce qui peut se passer dans la tête d'un petit rentier

comme Jasper Joost lorsque tout à coup les événements le désignent à la

faveur publique. Voilà qu'un nouveau parti ressuscitait le nom glorieux

de Gueux avec lequel, il y a trois siècles, les Pays-Bas avaient tenu

tête à l'Espagne. Jasper, la veille, s'était trouvé à un meeting où

nettement Flip Passebronder, l'un des meneurs, lui avait demandé de

se mettre à la tête du mouvement. Il s'était réveillé, un matin, en y

songeant favorablement: après tout il y aurait toujours quelqu'un pour

lui faire ses discours. Même il lui semblait que ses talons, depuis,

avaient grandi sous lui; il était obligé de regarder de plus haut.

C'était, d'ailleurs, un vrai dîner de circonstance qui les attendait

ce jour-là à la maison. Les huîtres, d'une belle chair fraîche et

brillante, juteusement trempaient dans de la nacre de perle, à côté

des citrons et des beurrées en pile. De la cuisine se volatilisait le

fumet d'une poularde à la broche. Il y avait aussi, sur le plateau

d'argent, des poires d'or et du raisin comme dans les natures mortes du

peintre Kalf. Jasper se mit à table avec le sentiment de quelque chose

de précieux au fond de sa vie, en lui. Chacun d'eux, à son tour, d'une

bouche qui avait l'air de sourire, avalait les belles huîtres grasses

après les avoir arrosées de jus de citron et saupoudrées de gros

poivre. Et aucun ne parlait tout de suite; Jasper gardait pour lui son

idée. Il savait bien, cet homme avisé, que tous les moments ne sont pas

bons, même pour dire les choses les meilleures.

En traînant un peu entre les plats, on put dîner pendant une couple

d'heures, et il fallut encore une bonne heure pour les fromages, les

petites tartes, les fruits, en attendant le café. C'est seulement alors

que Jasper, estimant le moment propice, commença d'étirer ses élytres

comme un coléoptère qui va prendre son vol.

[Illustration: UNE BRIQUE L'ATTEIGNIT A LA TEMPE, IL FUT TUÉ SUR LE

COUP (P. 93).]

--Barnevelt aussi était un grand homme, dit-il.

On ne savait pas tout de suite à quoi rimait la mémoration de ce

personnage, et si, dans sa pensée, à lui Jasper Joost, il y avait là

comme une égalité de valeur avec l'homme que le parti des «Gueux»

eût voulu avoir pour chef. D'ailleurs, à la minute même Liesje, dans

l'envolée de ses basques de jaquette, s'irruait, criant, plus morte que

vive:

--On entend le tambour! c'est la révolution!

Ils écoutèrent: le tambour, comme elle l'avait dit, battait dans une

rue voisine. Aussitôt Jasper se leva, très pâle, un poing sur la table,

dans l'attitude d'un homme qui va proclamer la république ou quelque

chose d'approchant.

--Voilà, s'écria-t-il, le moment est venu!

Et il prenait sa grosse petite femme dans ses bras; à son tour celle-ci

prenait Liesje dans les siens. La minute fut anxieuse, comme tout ce

qui agit à contre-temps sur les estomacs. Là-haut, dans sa niche,

l'homme du destin, le jaquemart, frappait du glaive son écu.

Maintenant le tambour tournait le coin de la rue et rapidement se

rapprochait, scandant le bruit sourd d'une troupe en marche. Jasper ne

pouvait plus trouver une parole et tout à coup une vision de drapeaux

et de foule lui passait sur les yeux: il manqua tomber; il avait

reconnu Flip et les camarades; en tête, porté à bras sur son fauteuil,

Tone avait des mouvements de barque secouée par les flots. C'était la

grève qui arrivait manifester sous ses fenêtres. Elle fit face à la

maison et, à travers les roulements frénétiques du tambour, elle hurla:

--Vivat à notre Jasper Joost!

C'était vraiment là le cœur d'un peuple, qui éclatait dans un grand cri

d'amour; tous tendaient leur chapeau au bout de leur poing et leurs

bouches tremblaient d'espoir dans leurs maigres visages blêmes. Il

aurait pu les nommer par leurs noms pour les avoir secourus isolément

en tant de circonstances où ils s'étaient adressés à lui comme au bon

Dieu de la ville.

--Longue vie à notre Jasper Joost! clamaient toujours les cent

cinquante hommes qui étaient là.

Jasper avait de grosses larmes dans les yeux; ils les eût volontiers

pressés l'un après l'autre sur sa poitrine. Mais Josina voyait

autrement les choses: elle s'imagina qu'on venait lui prendre son mari

pour le jeter à l'eau, et avec des larmes elle le suppliait de se

cacher sous la table. Elle disait:

--Och! och! nous qui étions si heureux! Est-ce que j'aurai vécu jusqu'à

présent pour voir une telle chose?

Ce fut bien pis quand ils se mirent à crier:

--Mort aux patrons! Que notre Jasper vienne à sa porte!

Toute la rue était là maintenant, regardant si les hommes de la police

n'allaient pas arriver pour faire cesser ce scandale. Jamais, dans

cette heureuse petite ville, la paix du dimanche n'avait été troublée

par de pareilles vociférations. L'été il venait bien des villages çà

et là une société de fanfares qui donnait un concert sur la place;

seulement, cela, c'était pour l'agrément.

Encore une fois le peuple exigea que M. Jasper vînt sur le pas de la

porte; mais sa bonne femme le tenait enlacé dans ses bras, et quand

enfin il put lui échapper, non sans effort, elle garda entre les mains

le pan droit de sa redingote. Enfin il était là devant eux, nu-tête,

très ému; les deux drapeaux, l'un noir et l'autre rouge, pendaient

loqueteusement dans la petite pluie continue. Une odeur de pauvre

humanité resuait des hardes humides. Et maintenant Tone, le maçon,

descendu de son fauteuil, se béquillait jusqu'à lui comme s'il venait

prendre possession de la maison, lui qui déjà était maître en la sienne.

Il y eut un dernier roulement de tambour, puis Flip, montrant le maçon

et ensuite la foule, parla:

--Notre ami, notre meilleur ami, au nom de celui-là et au nom de tous,

nous venons vous demander de prendre en main nos intérêts. Il n'y

a qu'un homme qui peut «leur» parler face à face et «leur» dire la

vérité, et cet homme, c'est vous. Nous voulons du travail et du pain.

--Du travail et du pain! grondaient les cent quarante-neuf autres et

ils ouvraient des bouches énormes qui avaient faim.

--Faites cela encore, Jasper, vous qui avez déjà tant fait pour nous,

priait Tone.

Et il lui avait pris les mains, il le regardait avec des yeux

d'adoration humble, comme un chien à grosse tête.

Josina était outrée que tous ces gens, et Tone parmi les autres,

appelassent si familièrement par son petit nom un homme de

l'honorabilité de Joost. Mais ne leur en avait-il pas donné le droit

en s'acoquinant à cette basse plèbe? Elle disait en sanglotant qu'elle

ne survivrait pas à une telle humiliation. Et en même temps elle

obligeait Liesje à tenir ouvert un parapluie, de peur que M. Jasper ne

se mouillât sous la petite pluie fine.

Jasper Joost avait dans la gorge un hoquet qui, à chaque mot qu'il

voulait dire, remontait. Sa petite folie du matin était tombée: ce

n'était plus qu'un brave homme qui aurait été heureux de s'employer à

soulager la misère générale. Il fit un effort et à la fin quelques mots

venaient: il leur dit qu'il ne fallait pas troubler la paix dominicale,

que c'était le jour saint où on lisait la Bible dans les maisons, mais

qu'il irait au port le lendemain et qu'ensemble avec eux il verrait ce

qu'il y avait à faire. Il avait peine à maîtriser une petite goutte qui

toujours lui venait au bout du nez.

Les cent cinquante prirent sa petite homélie par le bon bout, d'autant

mieux que secrètement il avait mis dans la main de Tone un «gulden»

tout neuf pour être réparti entre toute la bande. Il y eut quelques

derniers cris de «Vive Jasper Joost!» et puis on se remit en marche

derrière le fauteuil du maçon; le tambour roulait.

C'était après tout un grand honneur pour le petit rentier d'être

considéré comme l'unique homme juste de la ville. Le mal, c'est que cet

honneur-là était venu vers la fin d'un succulent petit dîner, avant

d'avoir épuisé les tartelettes et les fruits. Josina maintenant disait

qu'elle savait où passaient les vêtements qui disparaissaient de la

maison: elle avait compté jusqu'à trois chapeaux, deux paletots et six

vestons qui défilaient comme des morceaux de la peau et de la vie de

son pauvre Jasper. Et elle ne cessait pas, de son petit geste dégoûté

de la main, de faire envoler de la poussière. Poucke aussi, de son

côté, fit ce qu'une petite bête comme elle pouvait faire pour témoigner

de ses sentiments à l'égard de la manifestation: elle alla flairer le

seuil et s'oublia dans le vestibule.

La bonne Josina bouda jusqu'au soir; mais comme elle était incapable

de rancune, cela passa dans le plaisir délicat de savourer les deux

petites bécassines que Liesje leur avait rôties pour leur souper.

Ce fut la première bouderie de leur vie de ménage; ce fut aussi la

dernière. Quand M. Jasper, au matin, se rendit au port, les cent

cinquante étaient déjà aux prises avec les équipes embauchées pour les

remplacer. Partout les coups pleuvaient.

--Camarades! cria-t-il en faisant un pas pour s'interposer.

Une brique dévia et l'atteignit à la tempe: il fut tué sur le coup.

La tendre Josina mit du temps à se consoler, mais la vie est la vie:

un matin, l'âme de l'été entra par la porte de la serre. Jamais il

n'y avait eu autant de fruits et de guêpes: des fraises grosses

comme des œufs saignaient dans les corbeilles. Mme Josina Joost ne

finissait presque plus de manger, de prendre des boissons fraîches et

de dormir. Une fois où après un déjeûner plus exquis que les autres, un

mouchoir sur les yeux, dans l'odeur frangipanée du jardin, elle allait

s'endormir, elle se prit à songer que tout le bonheur n'était pas parti

avec le pauvre garçon puisqu'il lui était donné de goûter encore la

douceur des biens de ce monde. Près d'elle, Poucke remuait son flanc à

petites palpitations de bien-être et Fifi à lui seul faisait tout le

bruit d'un orchestre. Non vraiment, il sembla que rien n'eût changé

dans la maison.

[Illustration: TOUT LE MONDE ÉTAIT PARTI POUR LA MESSE (P. 100).]

Comme va le ruisseau · 第 40 / 49 题