La majorité goûta cet avis, et malheureusement pour Jasper, elle
n'était pas uniquement composée de sacripants comme ce Katwyck et ce
Hoefnaegel. Il y avait aussi à la table le notaire, le percepteur
des postes et le doux petit M. Jack, un rentier de mœurs paisibles,
auquel il n'avait jamais retiré son estime. Ceux-là, après tout,
représentaient une somme de vertus et de probité qui leur donnait le
droit d'affirmer que la justice, telle qu'ils la comprenaient, était la
seule dont il pût être question entre honnêtes gens. Mais Jasper hocha
la tête et à mi-voix, comme se parlant à lui-même, il dit:
--Tant qu'il y aura de pauvres gens, personne n'aura le droit
d'affirmer que la justice est descendue sur le monde.
Oui, c'était bien là une de ses idées nouvelles et peut-être celle
qui s'offrait le plus nettement à lui quand il descendait au fond de
sa conscience. Seulement il manquait d'arguments pour la développer.
Et maintenant il demeurait là, le front courbé, un peu humble, avec
le vibrionnement de son œil gauche, tandis que le notaire, lévigeant
lentement une pincée de tabac qu'il venait de puiser dans sa tabatière
d'argent, exprimait cette vérité générale, à savoir qu'il y a toujours
eu des pauvres et qu'il y aura toujours des riches. De nouveau un
silence tomba comme dans un tribunal quand, après le réquisitoire, le
juge demande à l'accusé s'il n'a rien à répondre. M. Joost répondit
simplement:
--Christ ne parlait pas ainsi, lui qui donna sa vie et mourut sur la
croix pour les pauvres.
--Eh bien! dit Katwyck, que notre ami Joost--et il insista un peu
dédaigneusement sur ce qualificatif obligeant,--que notre ami jette
dans le plateau des pauvres juste assez de ses revenus pour établir la
balance avec le plateau de sa conscience; ce sera déjà un bon pas de
fait.
Le canari, stimulé par le bruit des voix, tirelira tout à coup dans la
petite cage de cuivre suspendue au-dessus du comptoir.
«Le canari chez nous file de plus jolis sons,» pensa Jasper Joost.
Mais, tout de suite après, le propos de M. Katwyck lui rentra
bourdonnant dans la tête, comme un bruit d'écluses levées entendu de la
campagne. Aussitôt il songea à la vie coite de Josina dans la petite
maison heureuse, à ses longs sommeils dorlotés sous l'édredon, à son
goût pour les assiettes de gâteaux. Il songea aussi à Poucke, aux
servantes et aux sveltes poissons d'or dans le bocal. Il songea à tout
le monde, excepté à lui-même. Et une grande lâcheté molle lui coula au
cœur, comme si déjà le moment était venu et qu'il fût là, près du lit
de sa bonne femme Lea, prenant ses mains dans les siennes et lui disant
avec un tremblement dans la voix:
--Ma chère femme, nous avons vécu jusqu'à ce jour dans le mensonge.
Nous avons mangé de la chair et du sang des pauvres. Il est temps de
revenir à la vérité en leur abandonnant cet argent qui nous rendait si
vains de nous-mêmes.
[Illustration: ELLE OBLIGEAIT LIESJE A TENIR OUVERT UN PARAPLUIE
(P. 92).]
Son œil gauche parut fixer avec contrition cette éventualité
redoutable, pendant que son œil droit tournait désespérément comme
une mouche sous une cloche de verre. Des minutes passèrent et puis
baissant la tête, le dos en boule, il murmura:
--Voilà bien, oui, ce qu'il faudrait faire.
Encore une fois le carillon ébruita ses vols de notes par-dessus la
ville endormie. Les vieux amis de la taverne eux-mêmes, après les
fatigues de cette veille où le cerveau avait été mis à une si longue
épreuve, retombaient à une quiète somnolence, les nuques veules et
les paupières battantes, tenant entre leurs mains gourdes des pipes
mal assurées qui l'une après l'autre avaient cessé de fumeroler. Le
jaquemart ensuite glissa jusqu'au bout de sa niche et frappa onze
coups, mais si faiblement, si lentement, comme si maintenant il
désespérait de la bonne conscience de Jasper. Tout le monde se lève
et lui-même, par la belle rue claire de gel et d'étoiles, s'en va,
songeant à la courte-pointe de soie couleur fleur-de-pêcher sous
laquelle Liesje tient chaude la boule. Les petites maisons font ronron
au bord du trottoir, derrière leurs volets rejoints, blanches comme
des petites chapelles guipurées de givre. Chacun tout le jour y mena
la vie bonne ou mauvaise, faisant à sa manière le devoir quotidien; et
maintenant, toutes sont pareilles, avec leurs stores retombés comme
des paupières; toutes dorment d'un sommeil de petits enfants. Et la
neige mousse à la pointe de ses bottines tandis qu'à pas rapides, l'âme
chavirée, trotte le bon M. Jasper. Il pense au thé et aux biscottes
qui l'attendent dans la pièce où Josina, endormie aux capitons de son
fauteuil, une petite bulle de salive au coin de la bouche, ronfle si
gentiment, à moins que ce ne soit la bouilloire; et à la fois il s'en
veut de n'avoir pu trouver l'argument décisif pour ébranler ces cœurs
coriaces. Là-bas, cependant, du côté du port, montent des voix, voix en
détresse, voix comme pendant un naufrage, voix de misère et d'agonie.
Il lui semble alors que toute cette foule misérable gémit en tendant
vers lui les bras comme vers un sauveur. Il sent palpiter contre son
cœur leurs poitrines gonflées d'amour. Et petit à petit l'effusion
tardive jaillit; il bat l'air de grands gestes, il retrouve les paroles
qu'il eût fallu dire, les belles paroles ardentes, persuasives, selon
le cœur des vrais apôtres.
Mais voilà qu'il est chez lui: doucement il insinue la clef dans la
serrure, il referme la porte sans bruit. Dans la petite pièce tendue
de nattes, la lampe éclaire les petites tasses en porcelaine du Japon,
l'assiette aux biscottes, le drageoir aux grains d'anis, brillants et
légers comme du grésil. La théière, avec son filtre d'argent au bout
du col, lui sourit d'un air bienveillant, entre le sucrier et la boîte
à thé. Toute une famille de théières en Chine et en Delft s'aligne
derrière la vitre du buffet, honnête et réjouie, de tailles inégales,
comme une maman parmi ses enfants, et les unes sont fleuries de jolis
bouquets or et vermillon, les autres déroulent un paysage bleu de
ponts, de jonques et de kiosques à toiture retroussée.
Jasper regarde les théières par delà la vitre, et puis il regarde la
petite théière sur la table. Celle-là dans ce moment prend pour lui un
sens mystérieux et tendre. Il l'a donnée à Josina en réparation de ses
torts, un jour qu'elle dut l'attendre pendant près de deux heures avec
une amoureuse et délicate cuisine. Ses idées ne l'avaient pas encore
pris en ce temps; il s'était attardé simplement à regarder passer les
grues dans la campagne. Et il lui semble que la théière à son tour le
regarde, mais d'un air de malice, comme si elle lui disait:
«Voilà, tu es resté le même homme qui s'oubliait à regarder passer les
grues. Autrefois elles filaient par-dessus les marais, et à présent
elles te passent par la tête.»
Une fumée mince floconne au bec de la bouilloire de cuivre sur le
réchaud et à petits coups l'eau qui bout bat la paroi avec un bruit
léger qui lui rappelle sa chère bonne femme soufflant dans ses joues
pendant ses petits sommes. Encore une fois il pense aux pauvres
diables qui, par ce dur hiver, là-bas grelottent dans leurs grabats
sans draps. Mais la bouilloire ronronne, musicale et si inviteuse. Du
bonheur est resté blotti dans la tiède douceur de la chambre, un air
d'intimité ouatée comme pendant une traversée la sécurité douillette
d'une cabine sous la coulée discrète des lampes. Il passe l'eau sur
la pincée de thé, sème de grains d'anis les biscottes; et il espère
que Josina ne s'éveillera pas avant qu'il ait fini. Mais tout à coup
elle pousse un soupir et la petite bulle crève au coin de sa bouche.
Alors ils se mettent à rire tous deux et ensemble ils prolongent ce
léger goûter parfumé, en paix avec leur conscience. Et puis l'heure
tinte à la pendule, l'heure claire de minuit, à la petite voix d'or qui
grésillonne comme le grillon de l'été, ah, si différente du tintamarre
bourru du jaquemart cognant de son épée les cœurs endurcis!
X
Un dimanche de la fin de février, comme généralement à peu près tous
les dimanches, ils partirent pour l'office. Les petites maisons,
derrière leurs écrans de guipure festonnée, avaient un air symétrique
de bonnes pensées, qui s'accordait avec la mine placide des vieilles
dames qu'on apercevait par delà les vitres, en vieilles soies d'une
couleur passée, buvant leur «coptje tea» et mangeant des macarons.
Il pouvait bien grésiller dans la rue une douce petite pluie comme
la rosée d'un jet d'eau, elles ne s'en préoccupaient pas, quiètes
et immobiles comme de vieux portraits de famille parmi les petites
tables cirées, les petits paillassons de sparterie, les petits miroirs
biseautés et les grosses armoires vitrées du temps de mynheer van Olden
Barnevelt. Voilà, oui, c'était comme cela, on l'eût dit, depuis des
siècles: elles étaient là lapant à petites fois leur thé et regardant
passer la rue, avec les mêmes gestes un peu plus usés et les mêmes
visages un peu plus lointains, tandis que là-haut, par-dessus la ville,
le jaquemart, toutes les heures, lève son tronçon d'épée et frappe
sur son bouclier. Et puis une fois, l'une ou l'autre de ces vieilles
petites peintures qui ressemblaient aux régentes de maître Franz Hals
à Haarlem, cessait d'être vue derrière l'écran de dentelle, comme un
portrait qui est tombé de son cadre. Alors on pouvait être sûr que le
corbillard était venu la chercher, avec des hommes noirs qui ont de si
singuliers chapeaux.
C'était donc dimanche des cloches et de bonne paix fraîche dans la
ville. Il pleuvait doucement une bruine mince qui rendait les trottoirs
luisants. Après avoir entendu l'office, ils passèrent commander des
petits plats sucrés chez le pâtissier. Il sembla à Jasper que cet
homme pâle, aux mains poudrées d'un fin nuage de farine, le regardait
avec une pointe de malice dans l'œil tandis que Josina, frileusement
ébouriffée sous ses fourrures comme un moineau sous sa plume, une
légère salive gourmande à la bouche, dans cet air aromatisé de vanille
et de frangipane, faisait d'un doigt de sa main gantée son choix parmi
les blancs d'œufs mousseux, les onctueuses crèmes et les tartelettes
aux confitures.
A deux ensuite, sous le perlement de ce matin humide, ils s'en
retournent par la place, croisant en chemin des groupes qui
discrètement se retournent avec des chuchotements sur la belle toilette
de la grasse petite femme et le pauvre paletot rapé qui l'accompagne.
On sait bien dans la ville qui porte à mesure les vêtements neufs du
petit rentier: ils se promènent là-bas quelque part sur le dos d'un de
ces pauvres diables qui ont toujours faim et qu'on voit rôder autour de
la maison des Joost. Josina, cette tendre épouse, en a pris son parti;
elle n'ignore pas que, quand le tailleur vient pour les mesures, il
ferait tout aussi bien d'aller les prendre chez Tone, l'ancien maçon,
ou chez les innombrables amis de Tone. C'est celui-ci à présent qui
est surtout le vrai rentier: lorsque le temps est clair, sa mère, la
vieille femme, le promène en le soutenant sous les bras, comme tout un
temps l'a fait Jasper Joost; mais si c'est neige ou pluie, Tone demeure
assis dans un bon fauteuil près du feu.
On peut dire que son accident l'a plutôt servi dans la vie. Sans doute
il sautille entre ses béquilles comme un grand faucheux sur trois
pattes. Mais il faut dire ce qui est: il n'a plus besoin de monter aux
échelles, ployant sous le poids d'un boyard empli de mortier; il est
assuré contre la mort, de ce côté. Tout le monde n'en pourrait dire
autant, et Tone rit quand on lui parle à présent de son ancien métier.
C'est d'ailleurs un brave garçon et qui apprécie ce qu'il doit à la
malchance et à M. Jasper. Le jour où celui-ci est arrivé et lui a remis
des papiers en règle qui l'instituaient le propriétaire de sa petite
maison, le bonheur a été complet.
Tone dès ce moment est devenu un personnage dans sa rue: il échange une
poignée de main avec le médecin, le douanier, le collecteur d'impôts.
Mais surtout les calfats du port sont toujours là à lui demander des
«stuivers» pour s'acheter du tabac ou se payer un petit schiedam. Après
tout, comme c'est Jasper qui donne l'argent, on ne se gêne pas.
Tone, au surplus, est un brave garçon; quand Jasper arrive le soir, ses
yeux se mouillent et il lui tient les mains dans les siennes d'un air
humble et malin. Alors le bon rentier, dans sa joie, rit de tout son
cœur, et Tone rit aussi, comme une mouche sur un morceau de sucre. Des
deux, c'est encore Jasper le plus reconnaissant; il en oublie Josina,
les trois fromages et les biscottes, toutes les joies de leur chaud
petit paradis. S'il n'y avait pas cette vieille femme grondeuse, la
mère de Tone, il serait tout à fait heureux; celle-là jamais ne lui a
pardonné le malheur arrivé à son fils.
Jasper Joost peut se vanter d'être maintenant l'idole du petit peuple
de la ville; il s'est mis du côté des sans-travail contre les riches et
il n'y a pas un de ces sans-travail qui ne se ferait tuer pour lui. Il
n'ignore pas ce qu'il lui en a coûté et ce qu'il lui en coûte chaque
jour encore pour lui venir en aide, mais du moins on peut bien dire
qu'il en a pour son argent. Aussitôt qu'on l'aperçoit, on sort des
maisons pour lui faire cortège. Il ne tiendrait qu'à lui s'il voulait
être nommé quelque chose quelque part. Mais voilà, il n'a pas le talent
de la parole; il s'est bien essayé: seulement ça n'est pas venu. Et
puis Joost, au fond, est modeste.
Jamais pourtant les sans-travail n'auraient eu plus besoin d'un homme
pour les défendre. L'hiver avait été mauvais pour eux; quand enfin
ils avaient pu se mettre à la besogne, les patrons avaient décidé
d'abaisser les salaires. Il y avait eu une petite révolte au port: on
avait décidé la grève; une cinquantaine de déchargeurs chômaient. Le
pis, c'est que les Katwyck et fils avaient fait venir des Flamands de
Bruges qui, moyennant l'ancien prix, s'étaient chargés de la besogne.
Une grande effervescence régnait depuis ce moment dans le quartier
maritime.
Naturellement on avait fait appel aux bons sentiments de M. Jasper:
celui-ci avait pris dans le tiroir de la commode une poignée de
«gulden». Mon Dieu! après tout ce qu'il y avait pris déjà, cela n'avait
plus d'importance. C'était Tone qui s'était chargé de la répartition.
Toute l'affaire était de faire durer la grève encore un peu de temps.
On ne sait pas ce qui peut se passer dans la tête d'un petit rentier
comme Jasper Joost lorsque tout à coup les événements le désignent à la
faveur publique. Voilà qu'un nouveau parti ressuscitait le nom glorieux
de Gueux avec lequel, il y a trois siècles, les Pays-Bas avaient tenu
tête à l'Espagne. Jasper, la veille, s'était trouvé à un meeting où
nettement Flip Passebronder, l'un des meneurs, lui avait demandé de
se mettre à la tête du mouvement. Il s'était réveillé, un matin, en y
songeant favorablement: après tout il y aurait toujours quelqu'un pour
lui faire ses discours. Même il lui semblait que ses talons, depuis,
avaient grandi sous lui; il était obligé de regarder de plus haut.
C'était, d'ailleurs, un vrai dîner de circonstance qui les attendait
ce jour-là à la maison. Les huîtres, d'une belle chair fraîche et
brillante, juteusement trempaient dans de la nacre de perle, à côté
des citrons et des beurrées en pile. De la cuisine se volatilisait le
fumet d'une poularde à la broche. Il y avait aussi, sur le plateau
d'argent, des poires d'or et du raisin comme dans les natures mortes du
peintre Kalf. Jasper se mit à table avec le sentiment de quelque chose
de précieux au fond de sa vie, en lui. Chacun d'eux, à son tour, d'une
bouche qui avait l'air de sourire, avalait les belles huîtres grasses
après les avoir arrosées de jus de citron et saupoudrées de gros
poivre. Et aucun ne parlait tout de suite; Jasper gardait pour lui son
idée. Il savait bien, cet homme avisé, que tous les moments ne sont pas
bons, même pour dire les choses les meilleures.
En traînant un peu entre les plats, on put dîner pendant une couple
d'heures, et il fallut encore une bonne heure pour les fromages, les
petites tartes, les fruits, en attendant le café. C'est seulement alors
que Jasper, estimant le moment propice, commença d'étirer ses élytres
comme un coléoptère qui va prendre son vol.
[Illustration: UNE BRIQUE L'ATTEIGNIT A LA TEMPE, IL FUT TUÉ SUR LE
COUP (P. 93).]
--Barnevelt aussi était un grand homme, dit-il.
On ne savait pas tout de suite à quoi rimait la mémoration de ce
personnage, et si, dans sa pensée, à lui Jasper Joost, il y avait là
comme une égalité de valeur avec l'homme que le parti des «Gueux»
eût voulu avoir pour chef. D'ailleurs, à la minute même Liesje, dans
l'envolée de ses basques de jaquette, s'irruait, criant, plus morte que
vive:
--On entend le tambour! c'est la révolution!
Ils écoutèrent: le tambour, comme elle l'avait dit, battait dans une
rue voisine. Aussitôt Jasper se leva, très pâle, un poing sur la table,
dans l'attitude d'un homme qui va proclamer la république ou quelque
chose d'approchant.
--Voilà, s'écria-t-il, le moment est venu!
Et il prenait sa grosse petite femme dans ses bras; à son tour celle-ci
prenait Liesje dans les siens. La minute fut anxieuse, comme tout ce
qui agit à contre-temps sur les estomacs. Là-haut, dans sa niche,
l'homme du destin, le jaquemart, frappait du glaive son écu.
Maintenant le tambour tournait le coin de la rue et rapidement se
rapprochait, scandant le bruit sourd d'une troupe en marche. Jasper ne
pouvait plus trouver une parole et tout à coup une vision de drapeaux
et de foule lui passait sur les yeux: il manqua tomber; il avait
reconnu Flip et les camarades; en tête, porté à bras sur son fauteuil,
Tone avait des mouvements de barque secouée par les flots. C'était la
grève qui arrivait manifester sous ses fenêtres. Elle fit face à la
maison et, à travers les roulements frénétiques du tambour, elle hurla:
--Vivat à notre Jasper Joost!
C'était vraiment là le cœur d'un peuple, qui éclatait dans un grand cri
d'amour; tous tendaient leur chapeau au bout de leur poing et leurs
bouches tremblaient d'espoir dans leurs maigres visages blêmes. Il
aurait pu les nommer par leurs noms pour les avoir secourus isolément
en tant de circonstances où ils s'étaient adressés à lui comme au bon
Dieu de la ville.
--Longue vie à notre Jasper Joost! clamaient toujours les cent
cinquante hommes qui étaient là.
Jasper avait de grosses larmes dans les yeux; ils les eût volontiers
pressés l'un après l'autre sur sa poitrine. Mais Josina voyait
autrement les choses: elle s'imagina qu'on venait lui prendre son mari
pour le jeter à l'eau, et avec des larmes elle le suppliait de se
cacher sous la table. Elle disait:
--Och! och! nous qui étions si heureux! Est-ce que j'aurai vécu jusqu'à
présent pour voir une telle chose?
Ce fut bien pis quand ils se mirent à crier:
--Mort aux patrons! Que notre Jasper vienne à sa porte!
Toute la rue était là maintenant, regardant si les hommes de la police
n'allaient pas arriver pour faire cesser ce scandale. Jamais, dans
cette heureuse petite ville, la paix du dimanche n'avait été troublée
par de pareilles vociférations. L'été il venait bien des villages çà
et là une société de fanfares qui donnait un concert sur la place;
seulement, cela, c'était pour l'agrément.
Encore une fois le peuple exigea que M. Jasper vînt sur le pas de la
porte; mais sa bonne femme le tenait enlacé dans ses bras, et quand
enfin il put lui échapper, non sans effort, elle garda entre les mains
le pan droit de sa redingote. Enfin il était là devant eux, nu-tête,
très ému; les deux drapeaux, l'un noir et l'autre rouge, pendaient
loqueteusement dans la petite pluie continue. Une odeur de pauvre
humanité resuait des hardes humides. Et maintenant Tone, le maçon,
descendu de son fauteuil, se béquillait jusqu'à lui comme s'il venait
prendre possession de la maison, lui qui déjà était maître en la sienne.
Il y eut un dernier roulement de tambour, puis Flip, montrant le maçon
et ensuite la foule, parla:
--Notre ami, notre meilleur ami, au nom de celui-là et au nom de tous,
nous venons vous demander de prendre en main nos intérêts. Il n'y
a qu'un homme qui peut «leur» parler face à face et «leur» dire la
vérité, et cet homme, c'est vous. Nous voulons du travail et du pain.
--Du travail et du pain! grondaient les cent quarante-neuf autres et
ils ouvraient des bouches énormes qui avaient faim.
--Faites cela encore, Jasper, vous qui avez déjà tant fait pour nous,
priait Tone.
Et il lui avait pris les mains, il le regardait avec des yeux
d'adoration humble, comme un chien à grosse tête.
Josina était outrée que tous ces gens, et Tone parmi les autres,
appelassent si familièrement par son petit nom un homme de
l'honorabilité de Joost. Mais ne leur en avait-il pas donné le droit
en s'acoquinant à cette basse plèbe? Elle disait en sanglotant qu'elle
ne survivrait pas à une telle humiliation. Et en même temps elle
obligeait Liesje à tenir ouvert un parapluie, de peur que M. Jasper ne
se mouillât sous la petite pluie fine.
Jasper Joost avait dans la gorge un hoquet qui, à chaque mot qu'il
voulait dire, remontait. Sa petite folie du matin était tombée: ce
n'était plus qu'un brave homme qui aurait été heureux de s'employer à
soulager la misère générale. Il fit un effort et à la fin quelques mots
venaient: il leur dit qu'il ne fallait pas troubler la paix dominicale,
que c'était le jour saint où on lisait la Bible dans les maisons, mais
qu'il irait au port le lendemain et qu'ensemble avec eux il verrait ce
qu'il y avait à faire. Il avait peine à maîtriser une petite goutte qui
toujours lui venait au bout du nez.
Les cent cinquante prirent sa petite homélie par le bon bout, d'autant
mieux que secrètement il avait mis dans la main de Tone un «gulden»
tout neuf pour être réparti entre toute la bande. Il y eut quelques
derniers cris de «Vive Jasper Joost!» et puis on se remit en marche
derrière le fauteuil du maçon; le tambour roulait.
C'était après tout un grand honneur pour le petit rentier d'être
considéré comme l'unique homme juste de la ville. Le mal, c'est que cet
honneur-là était venu vers la fin d'un succulent petit dîner, avant
d'avoir épuisé les tartelettes et les fruits. Josina maintenant disait
qu'elle savait où passaient les vêtements qui disparaissaient de la
maison: elle avait compté jusqu'à trois chapeaux, deux paletots et six
vestons qui défilaient comme des morceaux de la peau et de la vie de
son pauvre Jasper. Et elle ne cessait pas, de son petit geste dégoûté
de la main, de faire envoler de la poussière. Poucke aussi, de son
côté, fit ce qu'une petite bête comme elle pouvait faire pour témoigner
de ses sentiments à l'égard de la manifestation: elle alla flairer le
seuil et s'oublia dans le vestibule.
La bonne Josina bouda jusqu'au soir; mais comme elle était incapable
de rancune, cela passa dans le plaisir délicat de savourer les deux
petites bécassines que Liesje leur avait rôties pour leur souper.
Ce fut la première bouderie de leur vie de ménage; ce fut aussi la
dernière. Quand M. Jasper, au matin, se rendit au port, les cent
cinquante étaient déjà aux prises avec les équipes embauchées pour les
remplacer. Partout les coups pleuvaient.
--Camarades! cria-t-il en faisant un pas pour s'interposer.
Une brique dévia et l'atteignit à la tempe: il fut tué sur le coup.
La tendre Josina mit du temps à se consoler, mais la vie est la vie:
un matin, l'âme de l'été entra par la porte de la serre. Jamais il
n'y avait eu autant de fruits et de guêpes: des fraises grosses
comme des œufs saignaient dans les corbeilles. Mme Josina Joost ne
finissait presque plus de manger, de prendre des boissons fraîches et
de dormir. Une fois où après un déjeûner plus exquis que les autres, un
mouchoir sur les yeux, dans l'odeur frangipanée du jardin, elle allait
s'endormir, elle se prit à songer que tout le bonheur n'était pas parti
avec le pauvre garçon puisqu'il lui était donné de goûter encore la
douceur des biens de ce monde. Près d'elle, Poucke remuait son flanc à
petites palpitations de bien-être et Fifi à lui seul faisait tout le
bruit d'un orchestre. Non vraiment, il sembla que rien n'eût changé
dans la maison.
[Illustration: TOUT LE MONDE ÉTAIT PARTI POUR LA MESSE (P. 100).]