Mevrouw possédait une âme claire et reluisante comme sa maison, une âme
où on pouvait regarder dans les petits coins avec la certitude de n'y
trouver aucune tache. Et voilà justement: c'était surtout un sentiment
de propreté hollandaise qui lui faisait regretter les fréquentations
de Jasper avec le pauvre monde. «Pfou! Pfou!» soufflait-elle d'un air
dégoûté, et machinalement elle faisait le geste délicat d'épousseter
avec un plumeau. Elle aurait eu une petite âme en porcelaine qu'elle
n'aurait pas agi autrement.
Au surplus, dans ce jardin des petites vertus de la bonne dame, il en
était une qui était sa confiance dans la Providence, dans l'avenir et
dans tout. «Il arrivera un jour où il ne s'en ira plus», pensait-elle.
Et encore une fois il faisait beau temps dans son ciel.
Pendant des années Jasper jamais n'avait manqué d'aller faire à
l'Amicitia sa partie de dames avec les notables de la ville. C'était,
à l'angle de la place, le vrai estaminet hollandais, bas, long comme
un entrepont de bateau, avec des stores discrets qui, le soir, sont
tirés comme des écrans sur le mystère intérieur. En ce temps-là rien
n'était encore survenu dans sa vie: comme les petits poissons rouges de
la serre, il allait d'une paroi à l'autre du bocal, piquait une tête,
remontait d'un petit coup de queue, content de ce qu'il apercevait
de l'univers à travers la frêle cloison du verre. On peut bien dire
qu'à cette époque il avait été un homme parfaitement heureux, sortant,
rentrant, prenant ses repas, faisant toutes les choses honnêtes et
régulières de la vie, sans rien voir au delà. Chaque jour il arrivait
faire sa partie, s'asseyait à la table, poussait ses pions noirs ou
blancs sur le damier et vidait ses deux petits verres de schiedam au
bitter, jamais trois; c'était de la sobriété pour un Hollandais comme
lui. Généralement la partie était terminée quand le petit carillon de
la pendule, d'un grésillonnement d'or, sonnait le quart avant l'heure
de son dîner. Alors le bon petit rentier se levait et mettant un
pas devant l'autre, à petites fois il arrivait chez lui exactement
au moment où Liesje déposait sur la nappe à dessins orange la belle
soupière de Delft nervée de côtes comme un gros melon. Il semblait,
tant sa satisfaction d'être assis à la table, près de Josina en
jaquette fanfreluchée était vive, que toutes les heures antérieures de
la journée eussent été une préparation à cette petite fête quotidienne.
Oui, c'était là le temps heureux de leur vie. Mais comme certaines
gens ont la manie de toujours compliquer l'ordre naturel des choses,
il s'était mis en tête de bâtir des maisons. Dans la matinée il allait
fumer une pipe ou deux en les regardant monter; après quoi il rentrait
régulièrement prendre avec sa gentille Josina, soit un «advokaat»
aromatisé d'un goût de cannelle, soit une de ces innombrables
«coptje-tea» pour lesquelles l'eau bout jusqu'à la nuit dans le samovar.
[Illustration: CE PETIT HOMME JOVIAL ET GRAS AUX BAJOUES PICOTÉES DE
POILS DE BARBE ROUSSE (P. 84).]
Et puis voilà, tout à coup il s'était senti pris par ses fameuses idées
comme par une mauvaise fièvre; on ne pouvait expliquer autrement le
changement qui s'était fait chez cet homme sain, jovial et de bonnes
mœurs. C'était venu vers le temps où Tone, le jeune maçon, avait été
à demi tué dans une de ses maisons en construction. Un inexplicable
état d'esprit lui fit dès ce moment déserter l'estimable consistoire
de bourgeois gras et fleuris qui jusqu'alors avait été sa société
constante. Il n'alla plus à l'Amicitia et cessa de bâtir des maisons;
un petit grain de folie avait pénétré dans l'engrenage et fait tourner
le moulin à rebours.
On ne pouvait pas dire pourtant qu'il était malheureux, au sens
réel du mot... En dehors de ces intermittences de crises, c'était
plutôt un homme comme tout le monde, aimant les longs sommeils sous
la couette, les déjeuners de miel, de marmelades et de biscottes à
l'anis, les petits dîners délicats où se prolongeait l'amusement
parfumé et substantiel d'une joyeuse cuisine. Lui aussi, dans ces
moments, semblait loti d'une petite âme de pâte tendre, toute fraîche
et clairement émaillée. Ensemble, dans l'heure réconciliée, ils
ressemblaient au berger et à la bergère en porcelaine de Saxe qui,
derrière la vitrine du salon, se faisaient vis-à-vis et échangeaient
d'amoureux sourires vermillon. «Ah! pensait-elle, si seulement il
pouvait se décider à retourner voir les amis à l'Amicitia! Peut-être il
serait sauvé...»
Leur vie était comme une vitrine remplie de petits objets précieux;
elle avait la symétrie d'une mosaïque faite de petits morceaux égaux et
ronds. En Hollande, du reste, tout est rond, les âmes, les fromages et
la terre, plus qu'ailleurs.
Or, une fois, ils faisaient la même chose que la veille et que toutes
les autres fois. Ils avaient fini de dîner; Liesje n'avait laissé
sur la table que les pots de marmelade, la coupe aux anis, la caisse
de biscottes et le pain d'épice, et maintenant ils prenaient le thé.
L'hiver du jardin venait regarder par les vitres; il aurait bien voulu
se chauffer un peu à leur feu, les pieds dans la chancelière.
Qui avait parlé le dernier? Fifi seul aurait pu le dire. Mais voilà que
la grosse petite dame, tout à coup, avait l'air de sortir d'un nuage.
--Est-ce qu'il n'y a pas du temps déjà que «tu» n'as vu tes amis?
disait-elle en parlant avec une nuance légère de gravité. (Comme ils
n'ont pas le «tu» dans leur langue, ils éprouvent là-bas le besoin de
le dire en français sitôt qu'ils se parlent de cœur à cœur.)
Dans la pièce aromatisée de tabac et de fine fleur de thé, la lampe
coula une clarté à ses joues fraîches et elle ajouta en souriant, sans
malice:
--Je répondrai pour toi: c'était hier cinq mois déjà, par un soir de
l'été, et alors vous avez eu ensemble une dispute.
Lui, devenu sérieux à son tour, secoua la tête en vidant les cendres
grises de sa pipe; et à présent, encore une fois, il regardait devant
lui avec cette étrange divergence de ses yeux dont l'un, clair et
pensif, se fixait au plafond, tandis que l'autre, furtif, inquiet,
tournoyait comme la pointe d'un vilebrequin.
D'un sifflement du bout des lèvres, il appela Poucke: elle quitta sa
corbeille en s'étirant, et doucement, avec le plat de la main, il lui
lissait le poil pendant un peu de temps. Et il n'avait encore rien dit.
Toute chose en lui se faisait lentement, comme s'il avait l'éternité
pour se décider à celle-ci plutôt qu'à celle-là. A la fin, des idées
bienveillantes se nouèrent: il embrassa sa femme avec une sensibilité
si vive que les bandeaux beurre frais en furent dérangés.
--Oh! oh! s'écria Josina en se regardant dans le samovar et les faisant
bouffer de petites tapes dans la main.
--Ma chère femme, dit-il, le passé est le passé: il n'y aurait plus
de raison pour que je n'aille pas faire ma partie avec les camarades,
comme autrefois.
Mais ce n'est pas cela que pensait Jasper Joost.
Il se leva, fit sauter de l'ongle un peu de biscotte restée à sa
manche, tira son gilet, comme un homme qui va réellement aller faire sa
partie. Josina aussitôt songea à lui passer au cou la moelleuse écharpe
de laine qu'elle lui avait achetée l'autre semaine; mais ni elle ni
Liesje ne purent la trouver. Une gêne paralysait le petit rentier; il
tourna son visage du côté de l'ombre; l'ombre elle-même, dans cette
chambre tiède, onctueusement baignée des clartés de la lampe, était si
transparente que Josina vit distinctement trembler ses lèvres dans le
trouble de la mauvaise conscience.
--Oh! fit-elle, cela aussi, l'auriez-vous donné comme tant d'autres
choses qui plus jamais ne sont revenues?
--Oui, dit-il, voilà, je dois le dire... Il y avait au port l'autre
jour un si pauvre homme qui toussait dans le creux de ses mains...
Et puis M. Jasper se taisait. Mais Josina se désolait:
--Liesje, son écharpe, sa belle écharpe en fine laine! N'est-il
vraiment pas à plaindre?
Le canari réveillé par les voix sautilla en fredonnant sur son
perchoir, dans la cage en cuivre, et aussitôt cette petite vie joyeuse
de l'oiseau jaune fit dériver ses idées:
--Ah! le mignon! Quelle folie! Croirait-il que c'est déjà le jour?
Jasper Joost, craignant qu'elle ne lui reparlât aussi des moufles
qu'elle lui avait, vers le même temps, données, se dépêcha de tirer sur
lui la porte. Mais elle le rappela pour lui dire qu'elle l'attendrait
avec du thé chaud et de la galette parfumée d'une odeur de vanille. Et
puis il se trouva dehors, dans la belle neige blanche de la rue.