VI

De tranquilles journées passèrent: depuis l'autre matin, le bon petit

rentier, patiemment, attendait au lit que Mevrouw s'éveillât, et à

peine il sortait une petite heure vers le soir. Il emportait toujours

un lourd paquet sous le bras. Il arrivait aussi que dans l'après-midi,

pendant que sa femme faisait son petit somme près de la fenêtre, un de

ces types patibulaires, comme il y en a dans tous les ports, s'en vînt

s'entretenir mystérieusement avec lui dans le vestibule. Ces jours-là,

c'était l'homme qui partait avec un paquet sous le bras.

Une fois, dans l'après-midi, Jasper Joost monta faire sa barbe devant

la petite glace, près de la fenêtre. Il avait des gestes coulés

et réguliers, tendit son cuir dont il tenait le bout serré entre

les dents, passa son rasoir dessus sans brusquerie. Une poudre de

savon aux amandes trempait dans le bol d'eau tiède, il la battit

avec complaisance jusqu'à ce que l'eau se figeât. Ces menus détails

l'amusaient; il y avait bien huit jours qu'il ne se rasait plus.

Il éprouva un réel plaisir à oindre sa peau en y promenant le blaireau;

elle était rude, hérissée de picots: il les râcla ensuite au fil de

l'acier, les yeux sur le brillant de la lame, dans le miroir. Mais le

crin résistait: il fit mousser de nouveau la savonnée, s'en barbouilla

grassement le visage, et elle écumait jusqu'à ses yeux comme une neige

fouettée. «C'est curieux, pensait-il, comme un peu de bien qu'on fait

aux autres vous fait du bien à vous-même.» Il y avait longtemps qu'il

ne s'était senti si léger d'esprit. Justement il était venu quelqu'un

qui lui avait apporté des nouvelles du port et qui ne s'en était pas

allé les mains vides.

Quand Jasper redescendit, ses joues luisaient, toutes lisses, et Josina

prit plaisir à les tapoter, disant:

--Oh! à présent, vous avez tout à fait l'air du vrai monsieur Jasper

Joost, mon chéri!

Une ombre déjà noyait les coins; les plaques de faïence seules

gardaient le brillant d'une nappe d'eau gelée dans un paysage

crépusculaire. C'étaient, aux angles du plafond, de fines soies grises,

comme une toile d'araignée: d'impalpables cendres glissaient, blutées

à travers les rideaux. Elles descendirent plus bas; toute la clarté

bientôt fut concentrée sur la table où chauffait le samovar pour

le thé. La journée, ainsi, pour la bonne dame se coupait de menues

collations, du thé et des gâteaux à midi, des biscottes et du thé

avant le dîner, du thé encore le soir, avec les viandes fumées, les

fromages, la confiture, les anis, quelquefois des gaufrettes, ou du

poumpernickel. Elle y avait gagné sa chair un peu mollette de brioche,

sous l'air de soufflure d'une pâtisserie qui lève. Elle sortait

peu d'ailleurs, aimant la maison, le coin de la fenêtre à regarder

passer le monde dans le petit miroir accroché au dehors, les minutes

régulières de la vie et le charme du superflu.

[Illustration: JASPER, LA VOYANT SI MOLLEMENT ENDORMIE, FERMA A SON

TOUR A DEMI LES YEUX (P. 78).]

Liesje avait mis la table dans la petite salle à manger dont la fenêtre

s'ouvre sur la rue; il y en avait une autre, plus grande, de l'autre

côté du vestibule et qui donnait aussi sur la rue. Mais celle-là ne

servait que l'été. On était plus au chaud dans la petite, entre les

murs tendus de nattes de paille comme en une cabane indienne. Un écran

échancré en cœur faisait éventail derrière la vitre: les passants ne

les voyaient pas et ils pouvaient voir les passants. Il en passa bien

six, cette fois-là, sur une heure. A petits pas de souris, Liesje,

dans ses basques longues, doucement leur offrait des crevettes, des

anchois, de la sole, un entremets de crème, sans compter les fromages,

les fruits et les petits gâteaux. Quand ce fut fini, Mevrouw s'essuya

la bouche avec sa petite serviette en dentelle de papier; puis elle

alla décrocher la pipe de Jasper, et l'ayant bourrée d'une pincée de

tabac au miel, la lui inséra dans les dents; c'était un soin qu'elle

aimait prendre, et, presque sans avoir fait un mouvement, il se mettait

à tirer sur le cumer figurant une tête de cheval marin.

Le regard attaché à l'«espion», ils espérèrent longuement voir se

détacher des profondeurs noires du petit miroir le septième passant;

mais celui-là sans doute demeurait chez lui, craignant de s'aventurer à

la rue par cette intempérie: comme des laines d'agneau sous les ciseaux

du tondeur, à gros flocons tombait la neige, un peu moins blanche à

mesure dans le soir qui s'abaissait. Cependant ni l'un ni l'autre ne

se pressaient de faire venir la lampe: une bluette de jour un instant

encore tremblota à la circonférence du samovar de cuivre rose, et

c'était très doux, comme au bout du monde, comme aux portes du paradis.

Le canari, dans la petite pièce, avait cessé de chanter; Poucke, roulée

en colimaçon, soufflait de bien-être dans l'âtre. On entendit d'autant

mieux le chant aérien, tendre comme un air de flûte, fluide comme un

gaz, qui, avec la vapeur, spiralait du bec du samovar. Une bonne paix

de conscience, chez M. Jasper, s'égalait à celle de la maison, toutes

deux confortables, moelleuses et sans reproches. Il se sentit dériver

vers des régions où tout le monde était heureux; il ne savait plus bien

s'il était encore éveillé, s'il ne dormait pas. Tout à coup la vapeur

déborda avec impétuosité; Mevrouw, endormie dans son fauteuil, poussa

un cri, comme si la sirène d'un bateau sifflait dans le vestibule. Mais

Liesje apporta la lampe: la rassurante évidence seule régna.

--Ah! se plaignit M. Jasper, voilà qu'il fait trop clair à présent.

Un homme comme moi voit trop bien alors qu'il n'est bon à rien sur la

terre, puisque la lumière est faite pour éclairer le travail des hommes

et que moi, je ne sais pas travailler.

Sans se presser, la bonne dame jeta une cuillerée de thé dans la

théière, passa l'eau, mettant à chaque chose le temps voulu, évitant la

fatigue de penser pendant que ses mains étaient occupées. Et seulement

après qu'elle vit s'évaporer l'eau, elle haussa l'épaule et dit:

--C'est encore là une de vos idées... Comme s'il n'y aura pas toujours

des gens qui se croiseront les bras pendant que d'autres travailleront.

Jasper Joost réfléchit une seconde et, secouant la tête:

--Non, voyez-vous, femme, cela n'est pas juste, et je le dis ainsi

parce que que je le sens.

Elle souleva le couvercle de la théière, passa le reste de l'eau.

Et, appuyée des poings sur la table, dans la clarté rose du grand

abat-jour, elle le considérait avec une commisération tendre.

--Enfin, n'êtes-vous pas mynheer Joost, le rentier? Y a-t-il quelqu'un

qui oserait dire que vous ayez besoin de travailler pour vivre? Moi,

j'ai aussi mes petites idées là-dessus. Je sais bien que si le bon Dieu

avait voulu cela, il n'aurait pas fait de vous le fils d'un homme riche.

--Non, ne dites pas cela, Josina; mon père a fait sa fortune en

travaillant. Il était cordier et d'abord il a travaillé comme ouvrier

pour les autres. Puis il a eu des ouvriers à son tour, il a pris un

petit enclos où du matin au soir il torsait, il torsait... Voyez-vous

cela, je ne puis l'oublier; moi, j'ai simplement recueilli sa fortune

sans avoir jamais rien fait pour la mériter. J'ai mené ensuite la vie

oisive des hommes qui ont de l'argent. On me trouvait toujours au

café... Ma vie à moi n'aura servi à rien, ni à personne.

--Vous avez fait bâtir des maisons. Votre argent a donc servi à quelque

chose. Les maçons ont gagné leur pain en travaillant pour vous.

N'est-ce pas comme si vous aviez travaillé vous-même?

--Non, ne parlez plus de cela, je vous en supplie; car voilà justement

la chose horrible: s'ils y ont gagné leur pain, ils ont manqué aussi

d'y laisser leur vie.

Une senteur d'été, un arome léger de foin au soleil monta de la

théière. Sur le plateau, de minces tasses de porcelaine en Chine

transparent et bleuté avaient la forme de calices. Josina les remplit;

la paroi à mesure s'obscurcissait jusqu'à ce qu'à la fin un étroit

disque pâle cerclât seul le rebord. Un bonheur plus intime flotta

alors; le fin vibrement de la clarté rose-aurore de l'abat-jour, le

crépitement des houilles sous la faïence blanche sensibilisèrent

l'atmosphère comme les pensées d'une âme frileuse et blottie. Tous

deux, enfoncés dans leurs fauteuils, lapaient du bout des lèvres

l'infusion brûlante. Elle, par moments, allongeait les doigts vers la

corbeille aux biscottes; Jasper, lui, regardait de son œil de rêve on

ne sait quoi très loin. Ses idées continuellement repassaient comme de

hauts et légers papillons. Oh! comme il les voyait nettement maintenant

sous la lumière rose de la lampe! Il lui semblait qu'il n'y aurait

jamais assez de clarté pour les vérités qui s'agitaient en lui.

--Voilà, chère femme, dit M. Jasper en soupirant après un long silence,

il y a trop de bonheur ici. Une mouche vient au bord d'un pot de crème

et elle est grisée... alors elle se met à descendre: elle est tout au

bord de la crème et il arrive un moment où c'est trop tard, où il faut

qu'elle s'y noie...

Il disait cela lentement, à mi-voix, comme se parlant à lui-même, et

dans sa pensée il était bien cette mouche qui goûtait dans le petit pot

de crème un vertige sucré duquel résultait pour elle la mort. La grasse

petite femme n'eût pas manqué de trouver que c'était là encore une de

ses idées à lui, si elle-même, doucement grisée de thé, de biscottes et

de confiture, ne s'était, elle aussi, dans le moment, comme la mouche,

sentie tomber au fond du pot de crème. La tête renversée, expirant

de légers souffles du bout de ses lèvres entr'ouvertes, elle offrait

l'image de la petite mort du sommeil dans une mer de délices.

Jasper, étonné qu'elle ne répondît pas, tourna la tête et, la voyant si

mollement endormie, ferma à son tour à demi les yeux, gagné par l'air

de bonheur de la chambre. Une petite âme joyeuse chantait toujours

dans le samovar; Fifi, comme un rêve, jetait quelques notes; les

jacinthes émettaient de subtils esprits bariolés, et même les fromages,

sous leurs cloches, avaient un rire d'onctueux visages hollandais.

Que tout était bon, désirable et accompli! D'invisibles présences,

comme tous les saints du calendrier réunis, multipliaient l'illusion

d'un anniversaire de famille, où il venait de petits anges avec des

drageoirs, des harmonicas et des bouquets en fleurs de papier. Et sous

l'abat-jour rose palpitaient des parcelles de vie heureuse, comme de la

poussière d'or. Jamais M. Jasper Joost n'avait eu avec plus d'évidence

le sentiment que vraiment il avait été mis au monde pour connaître un

total et permanent bonheur. Il sentit que la mouche toujours plus bas

descendait vers le petit lac de crème, au fond du pot.

[Illustration: PENDANT DES ANNÉES, JASPER N'AVAIT JAMAIS MANQUÉ SA

PARTIE DE DAMES (P. 80).]

Mais soudain une ombre passa sur la vitre, une ombre maigre et si

frêle; elle regarda un instant dans la pièce, et puis tourna sur

elle-même, d'un geste de petite marionnette qui va casser. Il sembla

que tout le froid de l'hiver fût entré. Jasper pâlit, toussa, ferma

les yeux. Finie, la petite musique du samovar et fini le rêve! Ah! il

la reconnaissait bien, la petite ombre! C'était une de celles qu'il

voyait traverser ses sommeils bourrelés et qui, au matin, lui faisaient

signe de quitter son grand lit douillet pour courir là-bas, vers la

souffrance humaine.

Jasper maintenant était debout; son cœur battait de regret, d'espoir,

de secrète honte. Il soupira longuement en enveloppant d'un regard

circulaire le poêle de faïence blanche, la table et ses anis comme une

giboulée rose tombée du paradis. Une main sur la pomme de cristal, il

s'attarda une seconde, regarda dormir Josina...

Dans le soir blanc de la rue, ensuite, il marchait à grands pas; les

petites maisons peintes, sous leurs calottes de neige, ressemblaient

aux bonshommes en spikelaus que le pâtissier tirait du four à l'époque

de la Saint-Nicolas, perruqués d'étoupe blanche et les joues glacées

du reflet rose d'une aurore du pôle. Il dépassa la place, enfila trois

petites rues où des coulées de lumière filtraient des contrevents,

longea le port, et finalement s'en vint frapper à la porte d'une

maison basse où une femme se mettait à crier que si c'était enfin lui

qui arrivait, il n'y avait vraiment pas de raison pour qu'un jour il

n'arrivât plus du tout. Et avec bonté il répondait, de l'autre côté de

la porte:

--Voyez-vous, bonne femme, ce n'est pas toujours de ma faute; je fais

ce que je peux, et malgré tout il y a des jours où il vaudrait tout

autant prendre la lune avec mes dents.

Il riait pour l'attendrir. Il ne lui parlait pas, à celle-là, de la

petite mouche dans le pot de crème et patiemment il attendait qu'elle

eût retiré le verrou.

Comme va le ruisseau · 第 37 / 49 题