L'indéfinissable nuance d'aveu qui perce en cette voix, dont Josina
a l'air de se parler à elle-même, sans doute la lénifie, car, après
l'ombre d'un pli entre ses sourcils, son front presque aussitôt
se sérénise, uni et brillant comme le cristal du beurrier devant
elle. Elle découvre maintenant le fromage au cumin, prend aussi une
fine tranche de filet de bœuf fumé. Et Liesje, un sourire heureux
sur les lèvres, un sourire où s'épanouit tout le bonheur de cette
chambre musicale et parfumée, la regarde manger avec une tendre joie
émerveillée.
Autour d'elles, des nattes de paille blonde tapissent le mur, comme un
paysage d'été; l'hiver n'est suggéré que par les plaques de faïence
qui quadrillent l'âtre, froides, luisantes, bleues d'un bleu de neige
au soleil. Ce sont généralement des vaches au bord d'un canal, un
pont où un pêcheur laisse sa ligne couler à l'eau, des patineurs sur
une rivière gelée. Ces images rendent plus appréciables l'atmosphère
balsamique et mollement torpide de la pièce. Et afin que l'œil soit
partout amusé, il y a encore çà et là des miroirs, des étagères
chargées de figurines en Delft, des valves roses de coquillages, des
meubles en laque poudroyés d'or. Mevrouw Josina, en jupe citron et
caraco mandarine, ses quatre papillotes tortillées aux tempes, la
chair laiteuse et potelée sous ses cheveux de beurre frais, a vraiment
l'air de fleurir dans un tableau de maître hollandais, comme une
tulipe animée. Elle finit par étaler sur de la biscotte une couche
d'anis pareils à du grésil teint et grignote ces dragées minuscules
qui craquent sous sa dent. Elle n'a presque plus faim d'ailleurs et,
à présent que Liesje est repartie pour sa cuisine, elle regarde,
mi-assoupie, un filet de sueur à la nuque, la neige qui s'est remise à
papillonner à gros flocons dans le jardin.
«Il serait si bien là, de l'autre côté de la table, se dit-elle. Et
puis nous aurions refait ensemble, après le déjeuner, un petit somme...»
C'est un dernier regret; ses yeux ont de petits battements d'oiseaux
blessés. Mais Poucke aboie, le timbre de la rue sonne. Quelqu'un essuie
ses pieds longuement aux fibres de paillasson. Et une voix semble
chuchoter, discrète et ecclésiastique, de l'autre côté de la rue. Les
pas ensuite se rapprochent, en effleurant les dalles. Un petit vieux
au visage gris, couleur de craie mouillée, un gros nez piqué de trous
noirs sur une bouche en estafilade, le crâne oblong entre deux grandes
oreilles velues, une calotte noire à l'occiput, s'aperçoit dans la
porte qu'ouvre Liesje.
--Oncle Faas! dit Josina avec ennui.
Mais il ne souffre pas que personne se dérange, le dos en boule,
humble et doucereux, avec le geste de se défendre contre un accueil
trop empressé. Il s'assied sur le bord d'une chaise, dépose à terre
un chapeau de forme démodée, ramène les pans d'une longue lévite sur
ses genoux, comme un pauvre. Pourtant tout le monde dans la ville sait
bien que l'oncle Faas perçoit les loyers de toute une rue, soixante
maisons de petites gens bâties par lui, sans compter les fermages de
ses deux métairies. Il tousse faiblement dans ses mains ratatinées
aux peaux roses d'écaflotes d'oignons, et ne se presse pas de dire ce
qui l'amène. Sa minable figure fait tort à la joyeuse chambre; une
tristesse étiole les atomes de bonheur en suspens; le canari seul
garde sa gaieté et s'égosille à railler le pauvre paletot et le vieux
chapeau. Poucke, après avoir dédaigneusement flairé les pantalons
humides, se rencogne en éternuant dans l'âtre.
--Oncle Faas, y a-t-il quelque chose de nouveau? dit à la fin la bonne
petite femme, que ce silence gêne et qui, par contenance, s'est reprise
à croquer des anis.
Il évite toujours de la regarder, les yeux ternes et bas, comme mangés
par des taies; mais sa bouche d'anguille se remue comme si elle
déglutinait des paroles. Et ensuite il parle en hoquetant, d'une voix
de poule qui a la pépie.
--J'étais venu... vous savez... on l'a vu, hou... non pas moi, mais
Suze, ce matin sur la place, en pantoufles et courant là-bas, hou,
hou... Je n'y suis pour rien, moi, il ne peut pas dire que c'est moi
qui l'ai vu... Je ne sais rien, rien, hou... Je ne voudrais faire de
tort à personne, hou, humpf... C'est Suze qui a vu et pas moi. Allez,
c'est bien pénible...
L'oncle Faas, maître des pauvres, jaune comme un coing, toujours
frottant ses mains l'une dans l'autre, semblait s'être exprès choisi
ce langage entortillé pour dissimuler sa pensée. Il laissa mourir le
dernier mot dans un hoquet, et tout à coup, virant sur sa chaise puis
se tournant vers Josina avec autorité, il la vrilla d'un regard pointu
et froid comme un acier chirurgical et siffla:
--C'est même injurieux pour la famille.
Tout de suite après, le petit œil en éclair de bistouri s'éteignait,
atone, oblique; il reprenait au bord de la chaise son attitude humiliée
de parent pauvre et se mettait à tousser dans ses doigts lie-de-vin,
raides et pelés. Il n'avait rien dit, en somme, qui pût être retourné
contre lui, il n'avait émis qu'un peu de vent articulé. Mais cela avait
suffi: sans rien dire, il avait fait passer dans le ton de la voix
toute l'horreur du scandale, la calamité, la déconsidération, la part
de responsabilité qui retombait sur la femme.
Mevrouw Josina Joost remua longuement les yeux vers les menus Delfts
de l'étagère, vers la fine pluie d'or bruinant aux laques du cabinet
japonais, vers la cage en cuivre où le canari, comme étonné de la voix
insolite, à présent se taisait. Un nuage sembla avoir passé dans l'air
brillant de la chambre; l'âme de frangipane des jacinthes expira; il
n'y eut plus que le triste hiver des plaques de faïence et, dehors, la
neige en vols de longues peluches tintant aux vitres, comme un pauvre
qui demande à entrer. C'était trop brusque pour ce cœur de pâte tendre,
comme un joli saxe sous globe. La petite fontaine intérieure grésilla;
elle cueillit du bout du doigt une moiteur tiède à ses cils.
--O ciel! ô Dieu! fit-elle, il n'est peut-être qu'égaré; il ne faut pas
désespérer trop tôt, oncle Faas.
Le cri secourable grelotta comme un appel aux pitiés des hommes et du
ciel: il monta éploré, confiant, pardonnant; il fut le jet d'eau du
jardin du vieil amour. Mais presque aussitôt, dans la maison chagrine,
toute morte, l'horloge gravement sonnait la demie après onze heures.
L'horloge aussi semblait reprocher à l'absent, prodigue de ses heures
au dehors, le temps follement dissipé loin du mutuel devoir conjugal.
Le silence, après, devint presque accablant; quelque chose parut mourir
dans le solitaire escalier et le lointain des chambres... Cette fois,
c'en était bien fini du bonheur. Et Josina eut en elle l'image d'un
homme qui s'en allait loin, très loin, à pas lents et pensifs; la ville
avait sombré à l'horizon, ensevelie sous les flocons, et il marchait
toujours, il marchait sans tourner la tête, comme fuyant un pénible
souvenir.
Ses larmes alors coulèrent abondamment; elle ne pensait plus à les
retenir. Une voix lui chuchotait:
«Voilà ce qui était à redouter. Comment as-tu pu espérer, trop faible
femme, qu'il t'aimerait toujours, toi qui fis si peu pour le retenir?
Maintenant il est trop tard et le mal est irréparable.»
L'oncle Faas, verrouillé dans son mutisme comme dans une tour dont ses
yeux ternes étaient les fenêtres sans vitres, n'avait plus desserré la
bouche, collé en deux au bord de sa chaise en la raideur d'une momie.
L'intime mystère de la chambre, sa paix de bon éden moulée sur la
sécurité des âmes, son air de petit paradis en sucre candi gisaient là,
cassés par lui comme un négligeable joujou.
Une seconde encore s'écoula, et puis il se mettait à passer ses mains
violettes sur la longueur de ses cuisses, en clignant les paupières.
--Je n'ai rien dit... Jasper est libre de faire ce qu'il veut... Sa
conscience endurcie est la honte de la ville... mais ce n'est pas moi
qui le dis, je ne me permettrais pas de le dire, hou, humpff!
Il parla plus bas encore, sans nulle apparence d'acrimonie, les doigts
déjà sur le bouton de la porte. Mais cette fois toute l'honnêteté de la
petite femme se souleva. Elle eût voulu regarder en face l'homme qui
avait douté de la conscience de Jasper; elle ne vit que son nez bulbeux
en profil, mi-caché par une de ses grandes oreilles jaunes et velues.
--Ne parlez pas de conscience ici, oncle Faas... je n'ai plus le droit
d'entendre un tel mot... cela me rappelle trop les torts que j'ai pu
avoir moi-même envers lui.
Un bruit de porte refermée, en ce moment, s'étouffa dans le vestibule,
les paillassons furent minutieusement foulés en sourdine. On était
entré, on se débarrassait d'un paletot changé en fourrure d'ours blanc,
mais avec tant d'infinies précautions, de pauses, de reprises qu'il
semblait que c'était l'Enfant prodigue qui, après de longues caravanes,
enfin réintégrait le logis, oh! si repentant, si las, si à bout de
tout! «Ciel! ô ciel! c'est lui!» pensa-t-elle, dans un élan. Son cœur
monta, fut tout en haut dans la joie, la confiance et le pardon. Il
lui revenait, le cher ingrat, qu'elle avait cru à jamais parti! Elle
n'était déjà plus très sûre qu'elle lui eût manqué en quelque chose. Et
tout le reste, le pauvre homme cheminant, l'exil, l'hiver, mensonges,
folies!
V
Le bon petit rentier ouvrit la porte, pâle et défiant comme un
coupable. Voyant là l'oncle Faas, il crut tout perdu; mais déjà, avec
ses yeux clairs comme des miroirs, lui souriait sa tendre Josina.
Jasper alors eut un regard spécial, un regard à la fois nébuleux et
limpide où l'œil gauche tout à coup se fixait avec un éclat d'émeraude,
tandis que le droit vacillait derrière une buée grise. Même à l'état
habituel, d'ailleurs, un certain écart les empêchait de converger; ils
étaient de couleur différente et le droit, sous un sourcil très haut,
semblait toujours perdu dans le rêve. Mon Dieu! c'était bien là tout
l'homme, indécis et subit, timide et chaleureux, distrait et présent,
un peu dissimulé et droit tout de même au fond.
--Il faut tout dire, Josina, bredouilla-t-il: j'étais avec des amis;
nous avons bu un petit coup de trop...
Il riait, tâchant de l'amadouer par cette explication saugrenue.
Doucement, les yeux baissés, oncle Faas hoqueta:
--C'est lui qui le dit... il a bu un petit coup de trop. Ah! le
gaillard!...
[Illustration: ILS ESPÉRÈRENT VOIR SE DÉTACHER LE SEPTIÈME PASSANT
(P. 77).]
Personne ne parla plus; mais le canari fila soudainement sur sa
chanterelle ses sons les plus aigus, ce qui fit un peu diversion.
Oncle Faas en profita pour ramasser son chapeau et détaler, sans que
personne s'en aperçût. Aussitôt les atomes de bonheur en léthargie
se réveillèrent dans la chambre, l'âme des jacinthes s'évapora,
décomprimée; le tiède éden chassa l'hiver. Et tranquillement la bonne
dame passa l'eau de la bouilloire sur le filtre à café. Car M. Jasper,
le matin, préférait le café au thé. Il regardait sa femme avec ses yeux
humides, des yeux où pétillait à la fois une braise et perlait une
rosée. Jamais il ne l'avait trouvée plus gracieuse ni plus sucrée. Elle
était bien toute la joie de la vie, dans leur petit paradis de miel et
de caramel. Il dit:
--Ma bonne femme, j'aurais voulu vous dire quelque chose, mais les mots
ne viennent pas, ce sera pour une autre fois.
A peine elle parut l'avoir entendu, toute fondue dans la sympathie des
choses.
--Ach! fit-elle, voyez comme c'est bon chez nous... Pourrait-on jamais
quitter ce qui est si tendre et si doux?
Encore une fois se volatilisa l'évent des petits pains chauffés au
four, tandis que Liesje ouvrait la porte. Josina voulut elle-même le
servir: elle tailla une fine tranche aux trois fromages, beurra les
tartines, anisa les biscottes. Et il s'était assis à sa place, le
visage tourné vers la serre, regardant alternativement tomber la neige,
puis bouillonner à la surface du café les bulles du sucre. Il y eut un
silence, comme un mystère; le canari dormait en boule sur son bâton. M.
Jasper alors s'écoutait vivre.
--Oui, dit-il au bout de quelques minutes, c'est vraiment du bonheur,
quand on rentre, une chambre bien chaude, une tasse de bon café et
surtout, surtout, une petite femme comme vous, Josina, bien qu'on soit
parfois tenté de se reprocher toutes ces douceurs.
Il but trois «coptje» de café, mangea six petits pains avec du fromage
de «présent,» de Gouda et de Delft au cumin, mit par là-dessus un
émincé de viande fumée, une dizaine d'anchois et toutes les biscottes
à l'anis que sa femme lui avait préparées. Il s'en voulait de ne
ressentir nul remords. Au contraire, il lui paraissait que la plus
infime des papilles de son être goûtait là une somme de délices bien
faites pour donner de l'humanité une idée confortable.