LA MAISON QUI DORT

I

Dans le grand silence matinal, il entendit sonner l'horloge du

vestibule, un son discret, voilé, comme assourdi du regret d'avoir à

rappeler le temps dans une maison où le temps comptait si peu.

«Six heures! ils sont déjà tous au travail», songea-t-il avec un réel

chagrin.

C'était, dans cette petite ville aux maisons comme des joujoux peints,

un logis d'heureuses gens, clair, vernissé et chaud, un vrai œuf de

Pâques en ouate et en sucre. Comme tout le monde dans le quartier se

levait tard, les fumées ménagères étaient lentes à monter des toits.

Discrètement ensuite, les portes s'ouvraient pour la petite promenade

des chiens; ils étaient bien élevés et couraient tout de suite au

ruisseau, sans aboyer. On était là comme en paradis, avec des rêves

doux sous la couette. Même, les jours de marché, les maraîchers

faisaient un détour pour ne pas déranger le sommeil des habitants: ils

entraient par l'ancienne porte des remparts, longeaient la distillerie

de Pietersen en Zoon, passaient par la grand'rue, puis débouchaient

sous le jaquemart du beffroi, devant les halles.

«Poucke dort dans une corbeille ouatée, pensa encore le bon M. Jasper

Joost, mais eux ont passé la nuit sur des grabats misérables, dans des

logis sans feu. S'il y avait une justice, ce serait à nous, les riches,

à souffrir un peu à leur place.»

C'était une chose qui lui était venue il y a près d'un an, comme il

vient des petites plantes vertes sur l'eau. Et Dieu sait si la maison,

la coite et benoîte maison en avait été troublée! Vingt fois il avait

promis à sa femme de s'amender; c'était une si douce et si tendre

petite femme! Il fallait vraiment avoir l'âme endurcie pour lui faire

de la peine. Mais voilà, c'était entré chez Jasper et maintenant cela

ne voulait plus sortir.

Il retira lentement la jambe gauche de dessous l'édredon; la droite en

même temps évitait le contact de Josina. Selon le patriarcal usage, ils

partageaient fidèlement la même couche, un grand lit recourbé, ample

comme un carrosse, avec l'allégorie, sur les panneaux, d'une couple de

petits amours joufflus tenant le flambeau d'hyménée. C'était un don de

la mère de Mme Joost; elle leur avait remis aussi l'acquit du peintre,

un vieux maître à dessiner des écoles de la ville qui, moyennant une

somme d'argent et une cuvelle de beurre, s'était chargé des quatre

peintures. La chair rose des Amours, d'un ton un peu frêle, s'était

partiellement dégradée; mais les torches continuaient à brûler d'un

vermillon intégral, comme un symbole de leur affection sans nuages.

Un laborieux effort enfin extirpa des draps, trop bien rentrés,

l'orteil du pied gauche. Celui-ci palpa la couche d'air légèrement

réfrigéré de la chambre où, pendant le jour seulement, entraient les

souffles chauds du calorifère. Une petite peur lâche du froid un

instant le laissait hésitant; la quarantaine, non moins qu'un durable

bien-être, l'avait rendu douillet. Mais encore une fois il pensa au

port là-bas, où maintenant les plus heureux déchargeaient les bateaux,

passant et repassant par la passerelle glissante, des sacs de charbon

aux épaules, où les autres, les sans-travail et sans-paye, le nez rouge

et les mains dans les poches, tassés l'un contre l'autre comme des

moutons, battaient la semelle contre un sol gelé.

A cette idée, le bon Jasper Joost résolument allongea toute la jambe;

d'une secousse ensuite, il coula ses reins jusqu'au bord du lit.

Josina, sentant refluer insolitement les molles et élastiques laines

du matelas, étendit la main, mais si faiblement, si languissamment! En

minutes lentes, lourdes, subitement, la demie s'ébruita, métallique,

de la caisse de l'horloge. Oh! comme il se mettait alors à soupirer!

Chaque fois, c'était pour lui le même regret d'avoir à déjouer la

confiance de son aimable femme. Les sommeils de celle-ci heureusement

étaient comme des naufrages: la vague tôt se refermait sur ses éveils

furtifs; elle replongeait en l'immense et total vertige du dormir,

comme coulée bas en une petite mort heureuse. Cependant, là-bas, dans

les chantiers, les maillets tapaient dans le plein du bois; les bons

garçons ne savaient pas quels verrous, plus durs à ouvrir que des

serrures de prison, sont les bras d'une femme.

Du bout du pied, Jasper put enfin frôler les touffes pileuses de la

peau d'ours: du talon il prit son point d'appui. Hélas! des bruits déjà

circulaient par les escaliers; des pas, comme en rêve, refoulaient

le silence vers leur chambre, ce dernier refuge de la paix muette de

la maison, ce havre de torpeur où la vie, avant d'ouvrir ses voiles,

encore un instant se raccrochait aux amarres du sommeil. Jasper Joost

entendit la voix étouffée des servantes, messagères de la vie.

[Illustration: IL CRAIGNIT D'AVOIR PARLÉ TOUT HAUT (P. 67).]

A peine une clarté transparaissait à travers les doubles stores, comme

le petit feu sourd d'une veilleuse derrière un écran. A tâtons il

s'appliqua à ne pas heurter le corbillon de Poucke et, étant allé à la

fenêtre, il vit une petite solitude vierge, feutrée de neige, à travers

le givre léger qui guipurait les vitres. Un peu à droite, un saule,

par-dessus une clôture, ressemblait à la pluie d'un jet d'eau filigrané

par le gel. C'était très doux et immatériel comme, en mai, la floraison

d'un champ de tulipes blanches, à Haarlem. Mais encore une fois, M.

Jasper repensait à cette chair d'humanité qui, sur les rives du fleuve,

peinait dans le matin glacé. «Oh! qu'ils sont malheureux! songeait-il.

L'onglée leur déchire les doigts comme des épines; ils traînent des

pieds morts dans leurs sabots!» Il craignit d'avoir parlé tout haut,

soudain transi de peur, son gilet dans ses mains figées. Le rythme

d'un souffle égal montait du rebord des draps où s'évasait, au bout du

pelotonnement de son quiet sommeil, la bouche en cœur de pomme de la

grosse petite dame. Il respira, ouvrit, avec quelles précautions! la

porte, et seulement sur le palier, passa les manches de sa jaquette.

Un larmoiement de jour, filtré par le lanterneau le long de la rampe

de chêne ciré, s'égouttait sur le velours ras du tapis des marches. Du

sommeil d'honnêtes gens restait blotti dans les angles et modelait la

sage Minerve en sa niche, au tournant de l'escalier; c'était un legs

de mynheer Douwe, le père de Mme Josina, «pharmacien de son vivant,»

ainsi qu'elle-même disait en évoquant l'officine de son enfance,

froide et luisante comme une salle de bains. Une seconde il éprouva le

regret subtil de la bonne nuit encore attardée sous les plafonds. Une

voix en lui l'objurguait: «Rentre donc, pauvre fol, regagne l'édredon

sous lequel Josina, ta bonne petite femme en sucre, si confiante, si

heureuse, dégage un si enviable calorique!»

Mais surtout l'arôme du café, volatilisé de la cuisine, manqua

l'amollir. Café, baume suave et nerveux! cordial du monde! joie et

stimulant du déjeuner matinal! Aussitôt il eut un remords: est-ce

qu'ils déjeunaient là-bas? est-ce déjeuner que de casser à coups

de dents un croûton fossile, qu'on poivre d'une gorgée de genièvre

frelaté? Déjà, en bas, la table était mise: sur le napperon festonné,

fleuri de broderies délicates, les trois fromages coiffés de leurs

cloches, les deux tasses à lettrines d'or, la panetière en paille

tressée, les argenteries bleuies de reflets froids et dans les petites

bouteilles de cristal les cyclamens, les tulipes, les jacinthes,

ornaient un petit écrin de joies gourmandes, d'intimités douillettes et

reposées où dans un ronron finissait la terre.

Comme va le ruisseau · 第 33 / 49 题