Et c'était dimanche. Les cloches, comme des béguines à la danse,
brimballaient sous leurs jupes de bronze. Il y en avait deux, très
vieilles: elles avaient sonné pour ceux qui étaient venus et pour
ceux qui dormaient de l'autre côté de la tour. Et l'une disait:
«Toujours», l'autre disait: «Jamais.» A chaque coup des battants, le
Christ mangé de mousse du bois du Calvaire, jetait sa tête à droite
puis à gauche. Personne ne l'avait vu, mais tout le monde l'affirmait.
Le curé Jadot ne disait pas non.
[Illustration: ELLE L'ATTIRA PAR LES ÉPAULES ET L'ENTRAINA SERRÉ DANS
LA CHALEUR DE SA VIE (P. 58).]
Noémie avait pris par les ruelles. Il sentait bon le pain nouveau et le
linge frais à la porte des maisons. Les fillettes, avec leurs cheveux
en copeaux frisés, de petits tabliers blancs sur leurs robes bleues,
avaient des têtes de procession. Tantin fumait sa pipe sur son seuil
en caressant le ventre de Finette. Quelquefois, le dimanche, avec Fré
D'siré, il lui arrivait, après la grand'messe, de faire des stations un
peu trop prolongées dans les cafés. Fré tapait du poing sur les tables
en parlant du gouvernement et lui, Tantin, de grosses larmes au bord
des yeux, le regardait avec attendrissement. Ceux-là avaient prémédité
de partir ensemble le jour où il plairait au Seigneur de les rappeler,
comme l'ombre s'en va avec le soleil.
Noémie s'était mise à marcher devant elle par les sentiers entre
les jardins. Tout le monde était parti pour l'église: il n'y avait
plus derrière les haies que de vieux hommes en bras de chemise assis
près des ruches ou de vieilles femmes qui marmottaient les prières
de l'office en pelant des pommes de terre, une bannette entre les
genoux. Le chat, avec sa barre d'or aux prunelles, n'avait pas l'air de
regarder s'abattre les jeunes pigeons blancs sur les grains d'avoine.
Les pigeons, en gonflant leur jabot, jouaient du tambour sur les
toits. Que tout cela était bon! Le cœur des pommes commençait à rondir
par-dessus les têtes bleues des choux. L'ombre sur le soleil des
pignons faisait un geste de bénédiction.
Cependant Noémie de nouveau se sentait reprise par ses idées. Elle
n'avait pas dit ce matin-là: «Plus haut!» comme les autres jours. Elle
s'était levée avec une âme dolente, une âme de petits chemins bas
zigzaguant sous la brouée. Et maintenant, pas à pas, elle gagnait la
fontaine, comme les gens appelaient le pan de roche d'où sourdait une
eau claire.
Elle demeura là, immobile, les mains sur les genoux. L'onde à menus
bouillons d'argent roulait entre les pierres. Un crépuscule vert
tombait de deux noyers énormes.
Noémie contemplait le miracle éternel de la petite source: on l'avait
toujours connue, descendant du plateau et sans jamais s'arrêter,
continuant à verser son petit flot. Le lieu était religieux comme un
baptistère dans une église: les anciens hommes étaient venus là avec
les vases sacrés comme les femmes allaient encore là remplir leurs
seaux. C'était simple et inexplicable à l'égal d'un mystère. Le bon
Dieu des campagnes regardait à travers les hauts croisillons des
rameaux. Le ciel avait l'air d'un vitrail entre le vert lumineux des
feuilles. Et à petites fois sans trêve, avec un bruit rythmé comme la
musique même du sang de la terre, coulait le filet d'eau.
Les racines de l'être frémirent en Noémie; la vie des âges passa, la
transmission indéfinie des puissances humaines. Comme la petite onde,
elle venait, elle aussi, d'un lointain obscur où des jeunes filles,
des fiancées s'étaient penchées sur les sources profondes, tâchant de
conjecturer leur destin. Rien n'avait pu arrêter la vie des races; rien
n'avait pu avoir raison de la petite onde intérieure. Si un roi était
venu là et avait voulu refouler le flot monté du cœur de la terre,
est-ce que tout de même cette force incompressible de l'eau ne se
serait pas fait jour d'un autre côté?
Noémie trembla. Elle sentit que, par une pente naturelle, sa pensée
l'entraînait. Elle se rappela le mot de Jean Fauche: «Comme va le
ruisseau...» Elle compléta mentalement: «Comme vont les ondes de la
vie, comme va l'élan des âmes...» Une seconde, sa vie s'arrêta: elle
souffrait une peine vive. La vérité fut plus forte... Et si, par
exemple, c'est le flot des charités fraternelles qui jaillit du cœur de
l'homme, existe-t-il quelqu'un au monde qui puisse dire qu'il en fera
dévier le cours?
Jean Fauche, pourtant, lui avait dit si doucement:
--Voulez-vous être ma femme?
Mais, en disant cela, c'était comme s'il avait dit:
--Noémie, vous et moi serons seuls ensemble sur la terre désormais avec
les enfants que nous aurons l'un de l'autre.
Sa gorge frémissante entre ses mains, elle sentait que sa vie était
restée là-bas où il y avait d'autres vies auxquelles elle était
nécessaire. La source profonde dans son cœur grésilla, sanglota. Il
sembla que Juliette, Adèle, Constance, et les autres venaient à la
fontaine et pleuraient de grosses larmes. Et elle aussi maintenant
savait qu'il n'y aurait jamais personne, ni Jean Fauche ni un autre,
pour avoir raison de cette force incompressible de la petite onde
éternelle.
Elle n'était pas triste et elle n'était plus seule. Une humanité
l'entourait, sa vraie famille à elle qui avait été mise au monde pour
aimer maternellement celles qui n'avaient pas connu la tendresse.
Encore une fois Jean Fauche aurait pu dire: «Comme va le ruisseau...»
L'eau suivait sa pente: elle descendait de la montagne et courait se
perdre dans la vallée.
Elle fut soudain décidée. Elle rentra à l'hôtel, appela la grosse
hôtelière:
--Ecoutez, mâme Moya, il ne faut le dire à personne, mais je m'en vais
demain, je dois m'en aller. Gardez-moi le secret jusque-là, faites cela
pour moi.
La bonne femme avait les yeux humides.
--Allez! fit Noémie, je pleurerai bien plus que vous, mais je dois
partir, il le faut. Plus tard, je reviendrai, oui, quand je serai plus
vieille, on sait pas. C'est ça qui sera une joie de nous revoir!
Courageusement elle lui mentait. Elle monta à sa chambre, ficela ses
bottes d'herbes, rangea ses petites robes au fond du coffre par-dessus
ses livres. Et elle avait fermé la fenêtre: elle ne voulait plus
regarder le fleuve où si souvent elle avait aperçu Jean Fauche pêchant
dans son bateau.
Mais le lendemain, réveillée au petit jour, elle fit jouer la targette
et se pencha pour voir une dernière fois la maison qui aurait pu être
la sienne. Les volets étaient clos; des grappes de roses mouillées
ressemblaient à de gros cœurs lourds d'avoir pleuré. Il lui sembla que
Jean Fauche allait ouvrir la porte et descendre faire le tour de son
jardin en fumant sa pipe, comme il le faisait tous les matins avant de
partir avec sa barque. Et puis il levait la tête et la tenait un peu
renversée sur l'épaule en regardant si le petit rideau ne s'agitait pas.
--Allons, du courage!
Elle entendit Moya et sa femme qui, à pieds nus, marchaient dans la
chambre au-dessus. Bientôt l'arome chaud du café monta par l'escalier.
Toute habillée, son chapeau sur la tête, elle descendit déjeuner.
Madame Moya toujours avançait l'assiette aux beurrées.
--Voyons, mangez donc... C'est du pur froment et j'ai mis six œufs dans
la pâte. Vous n'en aurez pas toujours du comme ça là-bas...
--Allez, je vous crois, mais tout de même merci, non, ça ne passerait
pas.
Elle s'efforçait d'être gaie, un rire tremblait à ses lèvres.
Constamment elle regardait la pendule, pensait:
--Nos trains se croiseront.
Les trois jours étaient expirés: son Jean allait rentrer au moment où
pour toujours elle s'en allait. Quelle chose triste c'était là!
Son âme un instant la quitta: elle vécut les heures brèves, de nature.
Elle avait eu son roman, comme les élues. Pauvre et fragile roman!
C'était hier, cela semblait si lointain déjà. Et elle repartait comme
elle était venue. La vie à jamais les séparait.
La demie après six sonna. Elle embrassa longtemps la bonne madame Moya
comme si du même coup elle eût embrassé tous ceux qui avaient été
mêlés à sa vie pendant les deux mois qu'elle avait passés au village.
Maintenant le cœur lui manquait: elle n'avait plus la force de s'en
aller, toute molle, les jambes fauchées.
--Ah! Mame Moya! Madame Moya!
Mais Moya l'attendait sur la porte avec les paquets, les cartons et
le coffre qu'il avait voulu porter lui-même. La marine commençait
à s'agiter, comme à chaque rentrée de M. Fauche. Fré D'siré venait
d'allumer sa pipe et tapait sur un clou. Tantin, remonté du fleuve avec
ses deux arrosoirs, allumait la sienne et contemplait le clou. Noémie
put se jeter dans la ruelle sans être vue.
Ils passèrent devant le cimetière: Moya allait un peu en avant de son
large pas. Elle regarda par-dessus le mur la tombe de cette autre
Noémie qui lui avait fait désirer d'avoir là aussi, à l'ombre de
l'église, une petite croix contre laquelle une bonne âme comme elle
un jour aurait lu qu'elle était morte très vieille, regrettée de ses
enfants et petits-enfants. La sienne, si jamais elle en avait une,
resterait perdue parmi la cohue des petites croix anonymes, dans la
tristesse des banlieues.
Elle était redevenue maîtresse de ses mouvements: elle jouissait de se
sentir le cœur calme. La mort n'éveillait point de tristesse en elle.
Le train entrait en gare quand ils arrivèrent. Moya lui monta ses
paquets, et ensuite, tandis que la locomotive soufflait, il demeurait
sur le quai un instant, reniflant dans sa moustache.
--Vous aurez beau temps, mam'zelle Noémie.
--Oui... Et pourtant j'aurais préféré la pluie.
Le train patina. Il agita son chapeau en l'air: elle le salua de la
main. Elle était seule dans le compartiment. Elle se tint penchée un
peu de temps à la portière, tâchant d'embrasser dans un dernier regard
la montagne, le bois, l'église, la petite maison sous les roses. Jean
Fauche aussi, le premier jour qu'il l'avait vue, s'était penché pour la
regarder plus longtemps. C'était elle alors qui venait, tandis que lui,
partait. Arriver, partir, toute leur vie avait tenu entre ces deux mots.
Le train s'engouffra dans un tunnel. Fini, c'était fini, comme un
rêve! Jamais plus elle ne reviendrait là! Quant à Jean Fauche, il se
consolerait près de son enfant et qui sait? peut-être un jour il en
viendrait une autre qu'il aimerait comme il avait aimé la première,
comme il l'avait aimée, elle.
Alors son cœur se déchira: elle fut prise d'une crise horrible de
sanglots:
--Jean! mon Jean!
Le train déboucha près du fleuve. Dans le brouillard lilas, de vieux
hommes pêchaient. Un bateau quittait l'écluse, halé par des chevaux.
Des enfants tâchaient de saisir avec les mains les flocons de fumée
crachés par la locomotive. Un or léger blondissait les peupliers au
bord des routes. Dans la montagne, des maisons pamprées de vignes
riaient par leurs fenêtres ouvertes. Tout d'une fois, le soleil déborda
par-dessus la crête du versant et emplit la vallée. Puis le garde
criait le nom d'une station. Une dame monta.
Noémie très vite tamponnait ses yeux, et se reprenant:
--Voyons, voyons, mademoiselle Noémie Larciel... disait-elle.
[Illustration: COMME TOUT LE MONDE SE LEVAIT TARD, LES FUMÉES MÉNAGÈRES
ÉTAIENT LENTES A MONTER DES TOITS (P. 65).]