Les pauvres filles comme elle, obligées très jeunes de tout tirer
d'elles-mêmes, ont d'infinies ressources. Elle connaissait de sûres
recettes pour les petits maux. Elle savait les vertus des plantes
et comment elles doivent être employées pour les brûlures, les
rhumatismes, la colique, l'esquinancie et les maux d'estomac. Ces
bonnes gens, au cœur de la nature, en étaient bien moins instruits
qu'elle. Maintenant elle n'allait plus à la montagne sans en rapporter
une abondante cueillette de simples. Elle les mettait sécher à une
corde qu'elle avait fixée en travers de sa fenêtre et où par bottes
pendaient les valérianes, les menthes, les romarins, les sauges, les
scrofulaires, comme dans la boutique de l'herboriste. M. Fauche parfois
levait le nez et regardait avec inquiétude si le vent n'en soufflait
pas la graine dans son jardin.
Il y avait toujours une mère qui guettait Noémie Larciel par-dessus son
mur pour un enfant malade. Le médecin habitait à deux heures du village
et naturellement il faisait payer l'usure des roues de son cabriolet.
On était content d'en être quitte avec une décoction d'herbes que
Noémie elle-même allait cueillir le long des talus. Elle commençait par
prendre l'enfant entre ses genoux, lui tâtait le pouls, examinait la
langue, regardait au fond des yeux comme elle faisait à la ville, avec
les petites de sa classe qui, elles aussi, n'avaient que leur grande
amie pour médecin.
Dans la maison alors, le silence était si grand que la petite souris en
profitait pour grignoter une croûte roulée sous le bahut. La pendule
battait lentement dans sa gaine comme un cœur blessé. Il venait
quelquefois une autre mère du voisinage qui avançait sa tête contre
la vitre. Et Noémie, en maniant cette précieuse essence de vie, avait
le visage pensif du destin. Mais ensuite la souris pouvait bien s'en
aller, car tout à coup des sabots battaient comme des tambours dans
la chambre. C'était la famille qui rentrait après la consultation; et
maintenant tout le monde parlait et riait à la fois, comme s'il avait
suffi des quelques mots du médecin en robe rose pour mettre le mal à
la porte. On pouvait repasser le lendemain, on était sûr que l'enfant
jouait quelque part, du côté des fumiers.
Tout de même il était arrivé une fois que vraiment c'était une mauvaise
fièvre.
[Illustration: ET CETTE FOIS ELLE POUVAIT REGARDER PAR-DESSUS LA CLOCHE
DE PAILLE (P. 27).]
Le Spirou, le fils des Mangombrou, avait douze ou treize ans, on ne
savait pas au juste: un dimanche de ducasse, étant à pêcher en ses
habits de première communion au bord du fleuve, il avait roulé dans
l'eau. Jusqu'au soir, le froid de la baignade à la peau sous l'étoffe
mouillée, il avait erré, n'osant rentrer à la maison. Mangombrou,
le père, une brute déchaînée quand il avait bu, n'aurait eu qu'à se
trouver dans un de ses jours de fureur: il lui eût cassé les reins.
Heureusement, ce jour-là, le carrier, de son côté, était allé passer sa
journée à la pêche: on était sûr que, sa ligne à la main, il ne pensait
plus qu'au poisson. Le Spirou enfin s'était coulé dans la maison:
la mère lui avait allongé une taloche; il était monté se coucher,
un claquement de fièvre aux dents comme le bruit du taquet chez le
meunier. Le lendemain on n'avait pu le faire lever: il grelottait sous
les draps, comme le culot d'une couvée d'automne.
Noémie, ce jour-là, passa devant la maison: on la fit entrer et elle
prit le gamin entre les genoux comme elle prenait les autres. Elle lui
regarda dans les yeux profondément. La mère tout de suite à sa mine vit
que la chose était grave, et maintenant elle était là, avec son grand
visage passif, inquiète tout de même au fond. Le Spirou avait une toux
méchante qui lui secouait les côtes et la fièvre ne s'en allait pas. Le
pis, c'est qu'il ne voulait pas dire comme il avait attrapé son mal; on
lui eût plutôt décroché les mâchoires avec une tenaille. Noémie alors
était venue s'asseoir à côté de son grabat et elle était restée là
des jours et des nuits, tenant les mains du garçon dans les siennes,
l'écoutant délirer avec sa petite bouche bleue, retroussée par des
canines de jeune loup, puis, pendant les pauses de sommeil, passant les
doigts dans de gros ciseaux et lui taillant une blouse dans une vieille
jupe de la mère Moya.
Il faillit trépasser.
Mais voilà que le cinquième jour, tout seul dans la chambre avec Noémie
qui lui tenait les mains, il lui soufflait bas, avec un rire sournois:
--C'est l'aut' fois: j'ai tombé à l'eau. Y avait personne, j' l'ai
point dit.
Ses yeux durs et noirs brûlaient. Elle sentit une force qui, selon la
vie, irait au mal ou au bien.
Il guérit.
Ce fut comme un peu de jeune vie qui rentrait sous le vieux toit de
chaume. Dans la montagne, on n'est pas expansif: la mère n'avait rien
dit, sèche comme les branches, gardant toujours son grand visage de
misère. Seulement, un soir, le père Mangombrou partit pour la pêche: il
ne rentra qu'au matin. Et ce matin-là il allait demander Noémie chez
Moya. Il apportait dix livres de truites dans une torquette de paille.
--Allez, c'est de bon cœur, mamzelle, disait-il. Y en aura jamais de
trop pour ce qu' vous avez fait pou l' petit.
Sa rudesse s'était amollie: il avait des yeux de bonne humanité et elle
vit que cet homme terrible, après tout, comme les autres, aimait son
enfant.