XIII

Un sentier montait derrière les maisons: il longeait d'abord des

vergers en pente, des champs de pommes de terre et de pois, des haies

d'épines vives. Et puis, il rejoignait un petit ruisseau de montagne.

Noémie, derrière un buisson d'obiers sauvages, connaissait là un coin

frais. L'eau descendait à bouillons d'argent, sautant entre de grosses

pierres d'or rouilleux. Un tronc d'arbre, scié dans sa longueur,

servait de pont, allant d'une rive à l'autre parmi les éthuses, les

aspérules et les spirées. Ensuite des moellons faisaient un escalier

par lequel les gens d'une ferme perchée sur la butte arrivaient puiser

au ruisseau. On voyait, à travers la rondeur feuillue des pommiers

accrochés au versant, le grand toit d'ardoises en auvent bleuir à

l'ombre de deux noyers. Personne ne passant le long des obiers,

l'herbage s'étendait dans une solitude de nature. Noémie s'asseyait

au bord du flot jaseur, feuilletait son livre de botanique ou, les

paupières mi-closes, avec une paix profonde de tout son être, observait

sur le talus la vie gracieuse des méliques, des houlques, des bromes et

des fléoles. Le vent léger lui chatouillait la paume des mains.

Une après-midi, à pas de flânerie, son bâton aux doigts, elle avait

monté la côte. Le soleil chauffait les vergers: il faisait grand

silence: les pruniers regardaient tourner lentement leur ombre à leur

pied.

Comme elle longeait l'eau, elle remarqua tout à coup qu'il y avait

quelqu'un près du buisson. L'homme, un dos large sous une cloche de

paille, était assis sur un pliant, une boîte près de lui, dans l'herbe.

Elle ne voyait pas ce qu'il peignait, à cause de la largeur de ses

épaules. Mais la cloche se levant et s'abaissant toujours du même côté,

elle conjectura qu'il peignait le petit escalier de moellons grimpant

au long du versant. Et puis ses paupières battirent; elle demeurait une

seconde à se demander si elle irait jusqu'au ruisseau. Noémie, dans le

grand garçon aux fortes épaules, venait de reconnaître Jean Fauche.

Elle avança la tête, fit un pas. Les herbes s'accrochaient à sa robe

comme pour l'avertir de ne pas aller plus loin. Cependant elle aurait

bien voulu savoir quelle espèce de peinture pouvait faire un homme qui

passait les meilleures heures du jour à arroser ses plantes et à lever

ses nasses.

Elle eut un hochement de tête décidé et sur la pointe des pieds, arriva

près du peintre. Sa robe devant elle répandit un reflet rose; la toile

sous le pinceau s'éclaira d'aurore; et maintenant Fauche entendait son

souffle comme un vent léger par-dessus son épaule.

Il se retourna.

--Vous, mademoiselle?

Et il se soulevait à demi, touchait son chapeau de la main qui tenait

un pinceau chargé de laque verte.

--Allez, m'sieu Fauche, ne vous dérangez pas. L'endroit est à celui

qui y vient le premier... pas vrai?

Il se rassit et, cette fois, elle pouvait regarder par-dessus la cloche

de paille.

--C'est bien ce que j'avais pensé, fit-elle. De loin je m'étais dit:

«En voilà un qui peint le sentier de la ferme, par delà le ponteau.»

Excusez, je ne savais pas que c'était vous, m'sieu Fauche.

Un silence, et puis elle avait un cri:

--Ah! mais... ah! mais... c'est que c'est tout à fait ça!

--Peuh! dit Jean Fauche.

Encore une fois, elle se taisait et, les yeux finement plissés, avec

le tremblement d'une lumière d'or sur la rétine, elle comparait

la peinture à la réalité. «Mais non, s'avoua-t-elle, je lui mens

effrontément: la nature est bien plus claire et plus transparente que

ce qu'il en a fait.»

--Je ne vous dérange pas au moins? dit-elle, ennuyée qu'il ne lui

parlât plus.

--Mais pas du tout... Enchanté...

Lui aussi était un peu gêné; il eût préféré être là seul, comme tout à

l'heure.

--C'est que, reprit-elle en riant, je l'avais trouvé avant vous,

ce petit coin du bon Dieu. Voilà plus d'une semaine que j'y viens.

Sûrement je ne m'attendais pas à vous y rencontrer.

Il enlevait à la pointe du pinceau sur sa palette un grumeau de grenat

et délicatement en réchauffait un trou d'ombre dans la haie.

--C'est drôle, disait-il. J'ai passé ici plus de cent fois et pourtant

ce n'est qu'hier matin, en quittant mon plant de tabac là-haut, que je

me suis aperçu qu'il y avait quelque chose à faire de cela.

[Illustration: PAR PETITS COUPS, IL METTAIT DE LA COULEUR SUR SA TOILE

(P. 28).]

On n'entendit plus, pendant un peu de temps, que le glouglou du

ruisseau sous le pont, comme un éclat de rire. Noémie se demandait s'il

allait encore mettre du grenat dans le trou d'ombre. «Sûrement il va

tout gâter,» songeait-elle. Jean Fauche, la tête sur le côté, reculait

un peu sa toile pour juger de l'effet. Il sifflotait doucement entre

ses dents. L'odeur de l'essence s'évaporait à travers la senteur mûre

des graminées.

Noémie, d'un élan, lui dit singulièrement:

--Alors c'est donc vrai, monsieur Fauche, que vous êtes un artiste? On

en parle bien au village, mais je ne l'aurais point cru.

Fauche hocha la tête et fit claquer sa langue.

--Un artiste, mademoiselle? Non. Je ne puis dire cela de moi quand je

pense que c'est un don de Dieu, et l'un des plus beaux, que de savoir

exprimer avec des couleurs l'infini de nos sensations devant la nature.

Allez, ce n'est pas le goût qui m'a manqué. Mais voilà, j'ai aimé tout

jeune la peinture comme j'aimais la chasse, la pêche et le reste. J'ai

aimé la peinture pour le plaisir que ça me procurait, je ne l'ai pas

aimée comme quelqu'un qui, à l'occasion, accepterait de mourir pour ce

qu'il aime.

Il appuyait à son genou la main qui supportait la palette et il

regardait la terre gravement. On sentait que le plaisir qu'il éprouvait

à peindre, comme il disait, ne le rendait pas heureux.

Noémie l'écoutait, toute sérieuse à son tour. Jamais elle n'aurait

soupçonné que ce grand garçon taciturne eût un jour enfilé tant de

mots l'un après l'autre. Sa voix était douce, profonde, la voix avec

laquelle on se parle à soi-même. Même elle avait légèrement tremblé

aux dernières paroles, comme si toujours on dût un peu trembler quand

on parle de la mort. Cependant ce n'était là qu'un simple homme des

villages.

Comme va le ruisseau · 第 17 / 49 题