Un sentier montait derrière les maisons: il longeait d'abord des
vergers en pente, des champs de pommes de terre et de pois, des haies
d'épines vives. Et puis, il rejoignait un petit ruisseau de montagne.
Noémie, derrière un buisson d'obiers sauvages, connaissait là un coin
frais. L'eau descendait à bouillons d'argent, sautant entre de grosses
pierres d'or rouilleux. Un tronc d'arbre, scié dans sa longueur,
servait de pont, allant d'une rive à l'autre parmi les éthuses, les
aspérules et les spirées. Ensuite des moellons faisaient un escalier
par lequel les gens d'une ferme perchée sur la butte arrivaient puiser
au ruisseau. On voyait, à travers la rondeur feuillue des pommiers
accrochés au versant, le grand toit d'ardoises en auvent bleuir à
l'ombre de deux noyers. Personne ne passant le long des obiers,
l'herbage s'étendait dans une solitude de nature. Noémie s'asseyait
au bord du flot jaseur, feuilletait son livre de botanique ou, les
paupières mi-closes, avec une paix profonde de tout son être, observait
sur le talus la vie gracieuse des méliques, des houlques, des bromes et
des fléoles. Le vent léger lui chatouillait la paume des mains.
Une après-midi, à pas de flânerie, son bâton aux doigts, elle avait
monté la côte. Le soleil chauffait les vergers: il faisait grand
silence: les pruniers regardaient tourner lentement leur ombre à leur
pied.
Comme elle longeait l'eau, elle remarqua tout à coup qu'il y avait
quelqu'un près du buisson. L'homme, un dos large sous une cloche de
paille, était assis sur un pliant, une boîte près de lui, dans l'herbe.
Elle ne voyait pas ce qu'il peignait, à cause de la largeur de ses
épaules. Mais la cloche se levant et s'abaissant toujours du même côté,
elle conjectura qu'il peignait le petit escalier de moellons grimpant
au long du versant. Et puis ses paupières battirent; elle demeurait une
seconde à se demander si elle irait jusqu'au ruisseau. Noémie, dans le
grand garçon aux fortes épaules, venait de reconnaître Jean Fauche.
Elle avança la tête, fit un pas. Les herbes s'accrochaient à sa robe
comme pour l'avertir de ne pas aller plus loin. Cependant elle aurait
bien voulu savoir quelle espèce de peinture pouvait faire un homme qui
passait les meilleures heures du jour à arroser ses plantes et à lever
ses nasses.
Elle eut un hochement de tête décidé et sur la pointe des pieds, arriva
près du peintre. Sa robe devant elle répandit un reflet rose; la toile
sous le pinceau s'éclaira d'aurore; et maintenant Fauche entendait son
souffle comme un vent léger par-dessus son épaule.
Il se retourna.
--Vous, mademoiselle?
Et il se soulevait à demi, touchait son chapeau de la main qui tenait
un pinceau chargé de laque verte.
--Allez, m'sieu Fauche, ne vous dérangez pas. L'endroit est à celui
qui y vient le premier... pas vrai?
Il se rassit et, cette fois, elle pouvait regarder par-dessus la cloche
de paille.
--C'est bien ce que j'avais pensé, fit-elle. De loin je m'étais dit:
«En voilà un qui peint le sentier de la ferme, par delà le ponteau.»
Excusez, je ne savais pas que c'était vous, m'sieu Fauche.
Un silence, et puis elle avait un cri:
--Ah! mais... ah! mais... c'est que c'est tout à fait ça!
--Peuh! dit Jean Fauche.
Encore une fois, elle se taisait et, les yeux finement plissés, avec
le tremblement d'une lumière d'or sur la rétine, elle comparait
la peinture à la réalité. «Mais non, s'avoua-t-elle, je lui mens
effrontément: la nature est bien plus claire et plus transparente que
ce qu'il en a fait.»
--Je ne vous dérange pas au moins? dit-elle, ennuyée qu'il ne lui
parlât plus.
--Mais pas du tout... Enchanté...
Lui aussi était un peu gêné; il eût préféré être là seul, comme tout à
l'heure.
--C'est que, reprit-elle en riant, je l'avais trouvé avant vous,
ce petit coin du bon Dieu. Voilà plus d'une semaine que j'y viens.
Sûrement je ne m'attendais pas à vous y rencontrer.
Il enlevait à la pointe du pinceau sur sa palette un grumeau de grenat
et délicatement en réchauffait un trou d'ombre dans la haie.
--C'est drôle, disait-il. J'ai passé ici plus de cent fois et pourtant
ce n'est qu'hier matin, en quittant mon plant de tabac là-haut, que je
me suis aperçu qu'il y avait quelque chose à faire de cela.
[Illustration: PAR PETITS COUPS, IL METTAIT DE LA COULEUR SUR SA TOILE
(P. 28).]
On n'entendit plus, pendant un peu de temps, que le glouglou du
ruisseau sous le pont, comme un éclat de rire. Noémie se demandait s'il
allait encore mettre du grenat dans le trou d'ombre. «Sûrement il va
tout gâter,» songeait-elle. Jean Fauche, la tête sur le côté, reculait
un peu sa toile pour juger de l'effet. Il sifflotait doucement entre
ses dents. L'odeur de l'essence s'évaporait à travers la senteur mûre
des graminées.
Noémie, d'un élan, lui dit singulièrement:
--Alors c'est donc vrai, monsieur Fauche, que vous êtes un artiste? On
en parle bien au village, mais je ne l'aurais point cru.
Fauche hocha la tête et fit claquer sa langue.
--Un artiste, mademoiselle? Non. Je ne puis dire cela de moi quand je
pense que c'est un don de Dieu, et l'un des plus beaux, que de savoir
exprimer avec des couleurs l'infini de nos sensations devant la nature.
Allez, ce n'est pas le goût qui m'a manqué. Mais voilà, j'ai aimé tout
jeune la peinture comme j'aimais la chasse, la pêche et le reste. J'ai
aimé la peinture pour le plaisir que ça me procurait, je ne l'ai pas
aimée comme quelqu'un qui, à l'occasion, accepterait de mourir pour ce
qu'il aime.
Il appuyait à son genou la main qui supportait la palette et il
regardait la terre gravement. On sentait que le plaisir qu'il éprouvait
à peindre, comme il disait, ne le rendait pas heureux.
Noémie l'écoutait, toute sérieuse à son tour. Jamais elle n'aurait
soupçonné que ce grand garçon taciturne eût un jour enfilé tant de
mots l'un après l'autre. Sa voix était douce, profonde, la voix avec
laquelle on se parle à soi-même. Même elle avait légèrement tremblé
aux dernières paroles, comme si toujours on dût un peu trembler quand
on parle de la mort. Cependant ce n'était là qu'un simple homme des
villages.