Et puis c'étaient les bonnes après-midi de soleil. Elle enfilait l'une
des trois venelles qui partaient de la marine, longeait les murs bas
en moellons du pays qui bornaient les clos, s'arrêtait un instant à
humer la fine odeur des pois fleurissant les ramettes. Çà et là, Noémie
poussait une barrière: un vieil homme doux, sa cloche de paille dans la
nuque, en bras de chemise, binait ses salades, sarclait ses plants de
carotte ou de pourpier.
--Tiens, c'est-y ben vo, mamzelle? Mais n' tez donc pas dans l' mitan
de la porte, la femme est là qui défourne; s' ra ben contente d' vo
dire eun' petite parole d'amitié.
--Laissez donc, j' fais qu'entrer en passant. Ah! y a promesse de
rapport... Pour sûr, vous aurez de l'agrément de votre jardin, c'te
année.
--Y pousse dà! y n' fait que c' qu'y doit faire, pas vrai, mamzelle?
C'te garce de terre n' vous rend jamais qu'approchant tout le mal
qu'on s' donne pour en retirer l'argent et la graisse qu'à vous coûte.
Si tant est seûment qu'y pourrait tomber un peu d'eau à cause d' la
sécheur!
Tous les petits champs s'émaillaient comme des chemins de procession,
avec des cœurs de pensées, des iris bleus et des lys safran entre
les groseilliers, les cassis et les poiriers en pyramide. Des plants
de fraisiers déjà se nouaient. Les choux commençaient à rondir.
C'était une bénédiction comme tout montait! La terre légère et blonde
bleuissait dans l'ombre. Les derniers pommiers ressemblaient à des
mariées avec leurs bouquets roses et blancs. Et de la prairie il venait
une senteur d'herbes mûrissantes.
Tout le monde au village, malgré ses peines, était heureux. On ne
pensait plus qu'à regarder travailler le bon Dieu. Par-dessus les
petits murs, les vieux fumaient leur pipe en causant avec les femmes
qui buandaient ou coupaient de la fourrée pour la vache. La lessive
fraîche, toute azurée de ciel, herbait sur l'épine en fleur des haies.
La lumière était jeune, fluide, amoureuse et semblait avoir été aussi
lavée à la rivière. C'étaient les chats qui étaient contents, le dos en
boule au soleil!
[Illustration: ELLE LE REGARDA DANS LES YEUX PROFONDÉMENT (P. 25).]
Noémie était une connaissance partout où elle passait. Elle poussait en
riant la tête dans les chambres. Elle écartait les feuillages derrière
lesquels une aïeule dans sa cahière tenait ses mains ouvertes sur ses
genoux. Un vent chaud doucement soufflait sur les berceaux. Tout était
prêt pour l'été qui arrivait par les chemins d'en haut. Les perches à
haricots en faisceaux s'appuyaient au tronc du noyer, près des hangars
où s'épuisait le bois de l'hiver. Les échelles près des chêneaux du
toit attendaient que la poire fût mûre. On vivait là comme en de
petites arches de Noé. Et les courtils sentaient bon les ramons et les
bottes de genêts fraîchement coupés pour la chauffe des fours à pains.
Une odeur tiède de miel et de résine levait par bouffées. Noémie, du
battement fin de ses narines, s'en grisait, les yeux à demi fermés,
avec une sensualité de petite chatte qui boit du lait. C'était si
lointain, cela venait du fond des âges, ce fumet de bois et de soleil,
comme l'âme antique de la terre! Elle redevenait la petite paysanne de
sa race à le sentir passer dans l'air. Et des souvenirs remontaient:
elle se rappelait que, toute petite, sa mère quelquefois l'amusait
de l'histoire d'une grand'tante, tante Pépète, qui avait des cochons
et vivait, très vieille, toute seule, ayant perdu les siens, dans un
village de l'Ardenne. Sa mère était morte et elle n'avait jamais connu
la grand'tante Pépète.
Noémie visitait l'enfant au berceau. Elle apprenait aux fillettes à
tresser de légers ouvrages de sparterie. Une fois elle avait coupé une
robe pour une fille pauvre, la fille aux Mangombrou qui se mariait.
Elle avait l'art de s'utiliser pour les vieilles et les jeunes,
toute bruissante de vie claire, avec un peu de tristesse qui parfois
reperçait.
--Bien, mamzelle, qu'avez? disait-on en s'apercevant de la petite ombre
qui lui ennuageait les yeux. Avez-t-y de la peine?
Aussitôt elle se reprenait d'un bon rire vaillant et avec une petite
secousse de la tête, répondait:
--Bien une idée... On a toujours tort, pas vrai, de penser à ce qui
n'est pas la minute présente.
--Bien sûr... Avec ça que la vie n'est déjà pas si longue!
C'était la philosophie des pauvres et elle s'efforçait de l'avoir comme
eux. Sa vie doucement tremblait en elle à l'idée de toute la joie qu'il
y a sur la terre pour ceux qui n'ont rien et qui trouvent le moyen
d'être riches de bon cœur et de bonnes œuvres envers d'autres qui ont
encore moins qu'eux. Elle mettait toute sa force à se guérir rapidement
pour recommencer là-bas l'existence. Elle ne ressentait plus qu'à
intervalles irréguliers le brisement physique qu'elle traînait à la
ville. C'était comme la griserie d'un grand courant de vie fraîche qui
la renouvelait.