Une bouffée de tabac tout à coup tournoya, parfuma l'air derrière elle.
Elle se retourna; c'était Jean Fauche qui était sorti de sa maison et à
pas légers dans ses pantoufles, venait jusqu'au débarcadère.
--Tiens, m'sieur Fauche, vous voilà donc rentré? disait-elle.
Il la regarda de côté comme si elle aussi allait avoir le rire sournois
des femmes qui sur le seuil des portes, faisaient danser leur savate
au bout de l'orteil quand, rentrant de la ville, il passait dans les
ruelles.
Il fut surpris de la voir toute sérieuse, les yeux posés droits sur les
siens avec honnêteté. Il tira sur sa pipe; il était un peu gêné, les
paupières plissées, et maintenant il avuait vers l'autre rive.
--Bien oui... On va, on revient, dit-il.
Il parlait comme un homme qui n'attache pas plus d'importance à la
réponse qu'à la question.
Le grand silence bleu du matin les enveloppait; une voix dans la
montagne semblait descendre du ciel. Chez Hollemechette la pendule
sonna dix coups.
Il eût bien voulu lui dire quelque chose à son tour, mais il ne
trouvait pas les mots. Il regardait monter du fond les goujons qui
arrivaient piquer au pain. Comme elle se penchait un peu, la clarté
rose de son visage sous le grand chapeau de paille tremblait en longs
vermicelles dans l'eau. Le frétillement d'argent des poissons ensuite
glissait sur son image, et ressemblait au rire de ses dents. Après tout
mieux valait peut-être se taire: il n'aimait bavarder qu'avec son ami
Cortise. Celui-là, d'ailleurs, savait parler pour trois.
M. Fauche serait resté ainsi longtemps à observer le manège des
poissons si tout de même à la longue il ne s'était senti devenir
ridicule. Une onde de sang lui courut sous la peau. Il retira sa pipe
de sa bouche.
--Ça ferait déjà une friture, dit-il enfin, en riant timidement.
D'un tour de bras, elle jetait très loin un dernier morceau de croûte,
et elle disait:
--Oh! moi, je n'aurais pas le courage. C'est bien trop joli en vie.
La croûte plongea.
--C'est un chevenne, fit Jean Fauche, je reconnais la touche. Mais le
pain, ça n'est pas de son goût. Lui faut de l'avoine, du sang caillé ou
du fruit, n'importe quel fruit, cerise, groseille, raisin.
Maintenant il ne tarissait plus: il aurait discouru pendant des heures
sur les diverses manières de capturer le poisson. Il amorçait avec
du pain de chènevis s'il s'agissait du barbeau. Mais tout de même le
barbeau est têtu: à l'arrière-saison, quand l'eau se froidit, il ne
mord plus au chènevis: alors le ver est préférable. Le goujon, lui, se
pêche sur fin gravier à 50 ou 60 centimètres d'eau. On gratte un peu le
gravier. C'est des vers aussi qu'il lui faut.
Quant au brochet, on l'amorce au poisson mort; on descend au milieu du
fleuve; on tape à droite et à gauche. Le brochet a des yeux d'homme
pour voir au-dessus de l'eau. Il faut lui donner confiance, pas de
ligne trop grosse, un fin crin marin, ou un fil de cuivre mou, bien
recuit. Une fois, par un temps de grand vent, il en avait pris un de
vingt-cinq livres. Il avait déroulé trente mètres de ligne. Pendant
plus d'une heure il avait dû travailler à l'amuser et à le flatter pour
le noyer.
--Noyer le poisson? fit Noémie.
[Illustration: LA LESSIVE FRAICHE TOUTE AZURÉE DE CIEL (P. 22).]
--Ça se dit. On noie le poisson à force de le lasser. Mais allez! il
sait se défendre: c'est une vraie lutte à qui aura le dernier mot.
Et quelquefois c'est le pêcheur qui se noie... Il y a là-dessus des
histoires. Tout le monde vous contera celle de Jean le Châlé, le plus
vieux pêcheur du pays et qui connaissait tous les tours. Le Châlé
n'avait jamais moins de cent livres de poisson dans sa bannette. Il se
levait à trois heures du matin l'été, au petit jour l'hiver; y avait
personne pour attraper comme lui des brochets. Eh bien! une fois, c'est
le brochet qui a tiré le plus fort. On a vu au matin la barque filer à
la dérive. Quand on repêcha le Châlé dans la journée, il était enficelé
dans ses trente mètres de ligne.
Noémie l'écoutait parler, les sourcils hauts.
--M. Fauche, dit-elle singulièrement, est-ce que le vieux Châlé aussi
allait porter son poisson à la ville dans un petit panier?
Elle était sans ironie; un pli lui fronçait les sourcils, une légère
ride d'impatience, comme si elle se vengeait d'avoir été jouée par lui.
--Pourquoi me demandez-vous cela? fit-il.
--Parce qu'alors il y a peut-être quelqu'un qui l'aura regretté.
Elle partit en sautant sur un pied, puis sur l'autre. Sa robe rose se
gonflait comme un petit nuage au matin. Son chapeau de paille lui était
tombé dans la nuque, rond comme un soleil. Quand elle fut un peu loin,
elle se retourna et cria dans ses mains, en traînant la voix.
--Au revoir, monsieur Fauche... Bien du plaisir.
Elle avait une grâce gamine et envolée de petite fille en vacances. Son
rire sonnait la gaîté du merle dans les pommiers.
Et, à son tour, avec la main, il la saluait, ennuyé que la vieille
Hollemechette se fût avancée sur sa porte pour mieux les voir l'un
et l'autre. «Quelle sotte idée j'ai eue de lui envoyer des roses,
songeait-il. A présent elle se moque de moi.»
Il remonta vers sa maison et comme là-haut il ouvrait la fenêtre de son
atelier, il entendit la petite chanson qu'elle chantait en tournoyant
aux lacets de la montagne. Il ne comprenait pas les paroles de la
chanson.
X
Cette bonne âme simple de Noémie avait une grâce de nature à laquelle
on ne résistait pas. Les gens tout de suite l'avaient aimée comme une
enfant du pays. Ah! elle n'était pas fière, celle-là! Et brave donc,
et honnête! Tout le monde maintenant savait que les médecins l'avaient
envoyée dans la montagne pour se remettre d'une grave anémie.
Si du moins elle avait pu emmener sa petite classe de la ville pour
courir ensemble les bois! C'est ça surtout qui la tourmentait! Elle
leur aurait appris les essences, la germination, la vie des bêtes. Avec
de la couture, des notions ménagères et de la sagesse, il n'en fallait
pas plus pour faire de bonnes femmes. Noémie exprimait là des idées qui
n'avaient rien de commun avec la pédagogie. C'était une petite tête
personnelle et volontaire et elle la portait droite sur ses épaules,
aussi haut qu'elle pouvait.
Il arriva que tout de même, au bout de la troisième semaine, elle eut
une petite classe qu'elle s'était faite avec les petits garçons et les
petites filles d'en haut qui n'en avaient pas.
Ils avaient poussé là comme la graine des terrains incultes, au hasard
du vent et de la vie. Les parents disaient qu'après tout eux-mêmes
avaient bien vécu sans savoir signer autrement que d'une croix les
papiers que leur apportait le garde champêtre. Et pour ce qui était
de chiffrer, ils taillaient des encoches dans un bâton: le compte se
faisait aussi bien qu'avec de la craie sur une ardoise.
C'étaient surtout les carriers d'un hameau à mi-côte, perdu derrière un
bois de seigneur, qui raisonnaient ainsi. La vie leur était rude: ils
habitaient sous des toits de chaume, avec un petit champ conquis sur le
schiste et qui leur donnait des fèves et des pommes de terre.
Noémie tous les matins montait jusqu'au hameau. Elle frappait dans ses
mains et de derrière les haies, à petits talonnements de pieds nus, il
sortait des enfants à la file comme les gorets roses que le pastoureau
mène à la pâture. Cela s'était fait à petites fois, en causant avec les
mères: les fèves non plus ne poussaient pas tout d'un coup.
Une, deux, une, deux, tous les petits pieds ensemble battaient le
sol; et en bande on partait pour la lisière du bois. Ensuite elle les
asseyait sur un rang, les mains aux genoux, et elle leur contait des
histoires, leur apprenait à compter jusqu'à vingt. Elle leur enseignait
aussi qu'il fallait aimer l'oiseau qui mange les mouches, le chat qui
prend les souris, le chien qui est le compagnon de l'homme.
C'étaient là, après tout, des choses un peu nouvelles pour ces
petites têtes sauvages aux yeux noirs comme des baies de prunellier.
Quelquefois elle disait, comme à l'école là-bas:
--Que celui-là qui a compris lève la main.
Et elle levait elle-même la main.
Presque toujours les filles avaient compris avant les garçons, plus
lourds et distraits, regardant bouger des proies dans le taillis.
Il fallait voir comme elles étaient toutes là, le cœur tendu et la
bouche ouverte, avec un feu dans leur prunelle ronde. Toutes les
petites mains sales se levaient à la fois comme les oisillons au bord
du nid lèvent leur bec jaune quand la mère oiselle leur apporte la
becquée.
Noémie s'était prise de bonne amitié pour ces petites pauvres qui
sentaient la bruyère et la fumée des âtres. C'étaient aussi de petites
pauvres que se composait sa classe à la ville, mais elles n'avaient
pas, comme celles-ci, l'air libre de la montagne: elles inclinaient sur
l'épaule de pâles visages de souffrance. Elles lui en étaient d'autant
plus chères. Il avait vraiment fallu l'ordre des médecins pour qu'elle
se décidât à les quitter. Et elle se rappelait le jour, où elle leur
annonça qu'elle allait être momentanément remplacée par une autre
maîtresse. Elles se pendaient à sa robe, lui baisaient voracement les
mains en pleurant et criant comme si jamais elle n'eût dû revenir. Ah!
la bonne et tendre humanité que celle qui, pour avoir le courage de
vivre, ne possède que son cœur!
[Illustration: IL Y AVAIT TOUJOURS UNE MÈRE QUI GUETTAIT NOÉMIE POUR
UNE ENFANT MALADE (P. 24).]
La classe au hameau durait une heure. Il était temps de finir quand
l'une après l'autre, les filles se mettaient à battre de l'œil et que
les garçons se talochaient. Alors Noémie encore une fois tapait dans
ses mains et la bande comme un vol de moineaux se dispersait. Il y
avait toujours une jatte de lait frais pour la petite robe rose avant
qu'elle redescendît de la montagne.
Le bâton ferré à la main, Noémie se lançait sur les pentes, chantant
sa petite chanson. Ses brodequins à clous, lacés étroitement,
s'emboîtaient aux saillies. En piquant la roche à la pointe du bâton,
elle allait, sautillait de bosse en bosse.
Les gens d'en bas levaient la tête et lui faisaient signe de prendre
attention. Elle agitait comme un drapelet son mouchoir, toute petite et
volante comme les demoiselles aux ailes bleues qui ondulent au-dessus
des roseaux.
Et toujours la petite chanson vibrait, frémissait comme le chant de
l'alouette dans la nue.
Va, va, petite chose de la vie
Comme la graine sortie du van,
Tourne au vent de la folie,
Sois la chose folle qui tombe d'un ciel.
Quelquefois la voix tremblait un peu comme le pied aux passages
dangereux; et de nouveau ensuite, l'alouette filait son clair
grisollis, et c'était vraiment la petite chose folle qui semblait
tomber du ciel.
--Ah! mamzelle, disait madame Moya quand, toute chaude de sa course,
les cheveux en cardées, des échardes plein les mains, elle rentrait
enfin dîner, pour sûr il vous arrivera malheur! Pensez donc, si le
tournis vous prenait!
--Que nenni! ma bonne mâme Moya, j'ai la tête solidement plantée sur
les épaules. Vous savez bien que je suis un garçon.
--Tout de même...
C'était plaisir ensuite de la voir à petites quenottes féroces dépecer
sa côtelette, avec deux filets de jus lui mouillant les coins de la
bouche.
--Ah! que c'est bon, mâme Moya! riait-elle. J' mange! j' mange! Je m'
fais du beau sang rouge. Il me semble que je l'entends chanter en moi
comme les petits ruisseaux à bouillons clairs qui descendent de la
montagne. Allez! Je n'ai pas toujours le temps de manger à ma faim à la
ville! Faut se lever au petit matin, galoper dans la pluie, la neige.
Il y a des fois que mes jupes fument comme une lessive, quand je me
sèche près du poêle! Et quand vient midi, l'appétit s'en va de songer
qu'il y en a parmi mes petites qui ont à peine une bouchée à se mettre
sous la dent. Tout n'est pas rose dans le métier!
Et un peu de mélancolie lui venant à la pensée de la rentrée, elle
tenait droits ses yeux devant elle.
--Bon! bon! Vous tourmentez pas d'ici-là! disait l'hôtelière. C' sera
toujours assez tôt quand le moment sera venu.
--Allez! vous avez bien raison. Mais voilà, mes petites, vous le savez,
c'est comme une part de moi restée en arrière. Et alors, de demeurer
ici ou de repartir, je ne sais plus ce qui me tient le plus au cœur.
Elle avait pris l'habitude de patoiser, avec l'accent brusque et
chantant qu'ils avaient tous et qui leur roulait aux dents comme les
pierres de la montagne leur roulaient sous le pied. Elle se sentait
ainsi plus près de leur humanité cordiale, dans leur vie confiante et
courageuse. Eux aussi, avec leurs gros cœurs simples, s'apprivoisaient
plus facilement à cette musique rude qui leur sonnait aux oreilles des
airs connus.