Il était bien huit heures quand, ce matin-là, Noémie descendit prendre
sous la tente son café du matin. Elle s'était beaucoup fatiguée la
veille à courir dans la montagne: elle avait été cueillir pour son
herbier des euphorbes et des sceaux de Salomon à la lisière d'un
bois, très loin. Les brassées d'éthuses, de jacobées, d'anthémis,
de centaurées et de sauges qu'elle avait rapportées parfumaient
sauvagement la salle à manger de la _Truite d'or_.
Madame Moya, très grosse, les bras nus, ses poings aux hanches,
guettait sur le pas de la porte la rentrée de son mari qui était parti
s'approvisionner à la ville. Moya était de ceux de qui l'on peut dire
qu'une fois sortis, on ne sait pas quand ils rentreront.
[Illustration: AU REVOIR, M. FAUCHE... BIEN DU PLAISIR (P. 19).]
--Ah! mamzelle Noémie, fit-elle, c'est-y pas de quoi vous tourner les
sangs? Moya est parti à la montée du premier train du matin et y a pas
d'apparence qu'y revienne avant le train d'onze heures. Sûrement il est
quéque part à boire des chopes à la ville ou à regarder pêcher les gens
par-dessus les ponts. C'est-y pas un malheur? D'autant que j'ai à ce
midi M. Cortise et ses amis à dîner.
Elle cligna de l'œil.
--C'est pas M. Fauche qui manquerait sa rentrée du lundi; je l'ai vu
passer à t'à l'heure. J' sais pas pourquoi on lui en veut, à c't'homme:
ses affaires sont pas les nôtres, pas vrai?
--Et M. Fauche est de la partie, madame Moya?
--Pour sûr. M. Cortise et lui, c'est comme l'ongle avec le pouce.
Noémie finit de tremper ses dernières mouillettes. Justement passait
Tantin avec ses arrosoirs, traînant Finette derrière ses sabots; le fox
et le spitz venaient ensuite. Jamais la marine n'avait déployé plus
d'activité. Le sourd tapait des coups de brosse dans la panse de la
barque. La pointe d'un grand nuage blanc arrivait voir au-dessus de la
montagne d'en face.
--Bonjour, m'sieu Tantin! Déjà au travail?
--Bé, dame! L' bon Dieu nous a mis pour ça sur la terre. Et tout d'
même, c'est cor' pas nous qui l'avons le plus dur.
Il joignit ses mains en cornet et cria à Fré D'siré:
--Hé! D'siré! C'est-y point vrai que ça n'est pas nous qui l'avons le
plus dur.
D'un grand geste, l'autre brandissait sa brosse:
--N' dirais point ça si tu travaillais comme moi, feignant!
Noémie prit une tranche de pain et se dirigea vers le fleuve. Chez
M. Fauche, les rideaux battaient au vent dans le carré de la fenêtre
ouverte. Une bonne paix fraîche venait des chambres. La vieille
servante Manette, le dos en boule, balayait le vestibule, roulant les
petits tas de poussière au jardin.
Noémie s'avança à la pointe de l'embarcadère où abordait le passeur
et se mit à émietter du pain. Tous les petits poissons, avec leurs
bouches carrées, pointaient du fond; elles s'ouvraient roses et
claires, comme des fleurs; et chacun donnait un coup au pain qui
descendait et remontait. A la fin un gros poisson d'une goulée l'avala.
Et une bulle d'air crevait à la surface, au centre d'une infinité de
petits cercles comme un jeu de bagues. Le soleil déjà était haut;
l'ombre se reculait de l'autre côté de la montagne. On voyait sous
l'eau comme au fond d'une âme.