VII

Noémie maintenant savait par Tantin que cet ours de M. Fauche après

tout était un brave cœur. En le prenant à son service, il lui avait

acheté un lopin de terre avec une petite maison. Tantin, dans ce pays

de rocs, avait été carrier: un éboulement lui avait cassé les reins; il

n'y avait pas d'autres raisons; et il répétait:

--Ça c'est un homme! Y en a pas comme ça! Pour sûr, en a pu!

[Illustration: TIENS, M'SIEUR FAUCHE, VOUS VOILA DONC? DIT-ELLE

(P. 18).]

Dans sa ferveur, encore une fois, il renversait son arrosoir dans ses

sabots.

Tout de même Noémie restait un peu troublée. L'autre fois, la vieille

Hollemechette lui avait révélé que ce n'était pas pour rien que M.

Fauche partait tous les quinze jours pour la ville, avec sa sacoche et

son panier de poissons.

--Ce qu'i va-t-i faire à la ville, c'est point moi qui vous le dira, et

pour sûr, i vous le dira point non plus.

Cette commère de Hollemechette avait eu alors un gloussement comme une

poule qui a laissé tomber son œuf.

On ne savait plus depuis combien de temps elle habitait sa maison du

bord de l'eau, à dix mètres au-dessus de Jean Fauche. Le bon Dieu

de l'église était moins vieux qu'elle; et elle vivait là, seulette,

sarclant son jardin, nettoyant son carreau, une cendrinette par-dessus

ses cheveux, aux écoutes du bruit qui venait des ménages.

Noémie n'aurait jamais cru qu'un homme pût avoir une vie à la fois plus

dissimulée et plus franche. Il se levait à trois heures, détachait sa

barque, allait jeter la ligne aux endroits où il avait amorcé la veille

ou bien il partait relever ses nasses et ses verveux. Le soleil n'était

pas levé, le matin frisquet lui coulait dans le sang comme du lait. Il

goûtait là une sensation qu'ignoraient les pauvres diables harassés des

labeurs de la veille et pour qui le sommeil est toujours trop court. Le

brouillard remontait, une petite chaleur passait et M. Fauche rentrait

amarrer sa barque, comme un homme qui a gagné sa journée. Après cela,

il ne lui restait plus qu'à arroser ses parcs et à regarder passer les

bateaux. Quelquefois, dans l'après-midi, on le voyait enfiler la route

et marcher jusqu'au chalet du grand Cortise. Ils ne manquaient pas de

sujets d'amusement. On vidait des bouteilles, au frais sous la tonnelle

épaulée au mur en moellons de la terrasse. De là, la vue s'étendait

au large, jusqu'aux îles: ils riaient des pauvres petits pêcheurs

assis sur la berge et qui, après des heures, finissaient par attraper

un grévis. Ceux-là ne payaient pas licence: ils ne possédaient pas

de sûrs engins, achetés bon prix chez le marchand. Les barbeaux, les

chevennes, les brochets avec leur rire aux dents de scie venaient à un

pas les narguer. Et l'un et l'autre, grands draîneurs de poissons, se

racontaient leur pêche du matin. Tous deux par habitude trichaient un

peu sur le poids. Il y avait là aussi à quelques brasses du chalet, un

grand fond où, à la chauffe de l'après-midi, ils aimaient tirer leur

coupe. L'eau verte frangeait leur nage, soyeuse, berçante et lourde.

Tout le fleuve roulait sur leurs plongées. Ils fendaient les nuages

d'argent, les chevelures vertes des monts, l'énorme criblée de soleil

qui piquetait le fleuve d'un frétillement d'ablettes. Après des heures

à jouer comme des marsouins, enfin ils remontaient se sécher, échoués

dans les joncs de la rive. On pouvait dire que c'étaient là de pleines

journées de fainéants.

Noémie estima que de ce train-là, M. Fauche ne devait pas faire

beaucoup de peinture. Et c'était la vérité: M. Fauche, comme Fré

D'siré avec son mât, était toujours sur le point de commencer quelque

chose. Et puis il attendait au lendemain: ensuite arrivait le samedi.

Hollemechette invariablement était sur le pas de sa porte quand Jean

Fauche, avec sa sacoche et sa bourriche à poissons, partait pour la

ville.

Comme va le ruisseau · 第 12 / 49 题