L'INTERPRÈTE _lisant_.--_Diane.--Le comte est un fou, et chargé d'or..._

PAROLLES.--Ce n'est pas la lettre du duc, monsieur: c'est un

avertissement à une honnête fille de Florence, nommée Diane, de se

défier des séductions d'un certain comte de Roussillon, un jeune et

frivole étourdi, mais avec tout cela fort débauché.--Je vous en prie,

monsieur, remettez cela dans ma poche.

L'INTERPRÈTE.--Non: il faut d'abord que je le lise, avec votre

permission.

PAROLLES.--Mes intentions là-dedans, je le proteste, étaient fort

honnêtes en faveur de cette jeune fille; car je connais le comte pour un

jeune suborneur très-dangereux: c'est une baleine pour les vierges, qui

dévore tout le fretin qu'elle rencontre.

BERTRAND.--Maudit scélérat! double scélérat!

L'INTERPRÈTE _lit la note_.--«Quand il prodigue les serments, dites-lui

de laisser tomber de l'or, et prenez-le. Dès qu'il porte en compte, il

ne paye jamais le compte. Un marché bien fait est à demi-gagné; faites

donc un marché, et faites-le bien. Jamais il ne paye ses arriérés;

faites-vous payer d'avance, et dites, Diane, qu'un soldat vous a dit

cela. Il faut épouser les hommes, il ne faut pas embrasser les garçons;

car comptez bien que le comte est étourdi: je sais, moi, qu'il payera

bien d'avance, mais non pas quand il devra. Tout à vous, comme il vous

le jurait à l'oreille.

«Parolles.»

BERTRAND.--Je veux qu'il soit fustigé à travers les rangs de l'armée,

avec cet écrit sur le front.

SECOND OFFICIER, _avec ironie_.--C'est votre ami dévoué, monsieur, ce

savant polyglotte[34], ce soldat si puissant par les armes.

[Note 34: _Linguist._]

BERTRAND.--Je pouvais tout endurer auparavant, hormis un chat; et

maintenant il est un chat pour moi.

L'INTERPRÈTE, _à Parolles_.--Je m'aperçois, monsieur, aux regards de

notre général, que nous aurions envie de vous pendre.

PAROLLES.--La vie, monsieur, à quelque prix que ce soit; non pas que

j'aie peur de mourir, mais uniquement parce que mes péchés étant en

grand nombre, je voudrais m'en repentir le reste de mes jours.

Laissez-moi vivre, monsieur, dans une prison, dans les fers, ou partout

ailleurs, pourvu que je vive.

L'INTERPRÈTE.--Nous verrons ce qu'il y aura à faire, pourvu que vos

aveux soient francs: ainsi, revenons à ce capitaine Dumaine: vous avez

déjà répondu sur l'opinion qu'en avait le duc, sur sa valeur aussi: et

sa probité, qu'en dites-vous?

PAROLLES.--Monsieur, il volerait un oeuf dans une abbaye[35]: pour les

rapts et les enlèvements, il égale Nessus. Il fait profession de manquer

à ses serments; et pour les rompre, il est plus fort qu'Hercule. Il vous

mentira, monsieur, avec une si prodigieuse volubilité, qu'il vous ferait

prendre la vérité pour une folle. L'ivrognerie est sa plus grande vertu;

car il boira jusqu'à s'enivrer comme un porc; et dans son sommeil il ne

fait guère de mal, si ce n'est aux draps qui l'enveloppent: mais on

connaît ses habitudes, et on le couche sur la paille. Il me reste bien

peu de chose à ajouter, monsieur, sur l'honnêteté, il a tout ce qu'un

honnête homme ne doit pas avoir, et rien de ce que doit avoir un honnête

homme.

[Note 35: C'est-à-dire, il se ferait pendre pour un liard.]

PREMIER OFFICIER.--Je commence à l'aimer pour ce qu'il dit de moi.

BERTRAND.--Pour cette description de votre honnêteté? Que la peste

l'étouffe pour ce qui me concerne, moi! Il devient de plus en plus un

chat!

L'INTERPRÈTE, _à Parolles_.--Que dites-vous de son expérience dans la

guerre?

PAROLLES.--En conscience, monsieur, il a battu le tambour devant les

tragédiens anglais. Le calomnier, je ne le veux pas. Et je n'en sais pas

davantage sur sa science militaire, excepté que dans ce pays-là il a eu

l'honneur d'être officier dans un endroit qu'on appelle _Mile-end_[36],

avec l'emploi d'apprendre à doubler les files[37]. Je voudrais lui faire

tout l'honneur que je puis, mais je ne suis pas certain de ce fait.

[Note 36: Hôpital et manufacture de Londres.]

[Note 37: Équivoque sur _file_, fil d'archal et file de soldats.]

PREMIER OFFICIER.--Il dépasse tellement la scélératesse ordinaire, que

son caractère se rachète par la rareté.

BERTRAND.--Que la peste l'étrangle! c'est toujours un chat.

L'INTERPRÈTE, _à Parolles_.--Puisque vous faites si peu de cas de ses

qualités, je n'ai pas besoin de vous demander si l'or pourrait le

débaucher?

PAROLLES.--Monsieur, pour un quart d'écu il vendra sa part de salut et

son droit d'héritage dans le ciel; il renoncera à la substitution pour

tous ses descendants et l'aliénera à perpétuité sans retour.

L'INTERPRÈTE.--Et son frère, l'autre capitaine Dumaine?

SECOND OFFICIER.--Pourquoi le questionne-t-il sur mon compte?

L'INTERPRÈTE.--Répondez: qu'est-il?

PAROLLES.--C'est un corbeau du même nid. Il n'est pas tout à fait aussi

grand que l'autre en bonté, mais il l'est bien plus en méchanceté. Il

surpasse son frère en lâcheté, et cependant son frère passe pour un des

plus grands poltrons qu'il y ait; dans une retraite, il court mieux que

le moindre valet; mais, ma foi, quand il faut charger, il est sujet aux

crampes.

L'INTERPRÈTE.--Si l'on vous fait grâce de la vie, entreprendrez-vous de

trahir le Florentin?

PAROLLES.--Oui, et le capitaine de sa cavalerie aussi, le comte de

Roussillon.

L'INTERPRÈTE.--Je vais le dire à l'oreille du général et savoir ses

intentions.

PAROLLES.--Je ne veux plus entendre de tambours: malédiction sur tous

les tambours! C'était uniquement pour paraître rendre un service et pour

en imposer à ce jeune débauché de comte que je me suis jeté dans le

péril; et cependant qui aurait jamais soupçonné une embuscade là où j'ai

été pris?

L'INTERPRÈTE, _revenant à lui comme avec la réponse du général_.--Il n'y

a point de remède, monsieur: il vous faut mourir. Le général dit que

vous, qui avez si lâchement dévoilé les secrets de votre armée et fait

de si indignes portraits d'officiers qui jouissent de la plus haute

estime, vous n'êtes bon à rien dans le monde: ainsi il vous faut mourir.

Allons, bourreau, abats-lui la tête.

PAROLLES.--O mon Dieu! monsieur, laissez-moi la vie, ou laissez-moi du

moins voir ma mort.

L'INTERPRÈTE.--Vous allez la voir; et faites vos adieux à tous vos amis.

(_Il lui ôte son bandeau._) Tenez, regardez autour de vous.

Connaissez-vous quelqu'un ici?

BERTRAND.--Bonjour, brave capitaine.

SECOND OFFICIER.--Dieu vous bénisse, capitaine Parolles!

PREMIER OFFICIER.--Dieu soit avec vous, noble capitaine!

SECOND OFFICIER.--Capitaine, de quoi me chargez-vous pour le seigneur

Lafeu? Je pars pour la France.

PREMIER OFFICIER.--Digne capitaine, voulez-vous me donner une copie de

ce sonnet que vous avez adressé à Diane en faveur du comte de

Roussillon? Si je n'étais pas un poltron, je vous y forcerais: mais

adieu, portez-vous bien.

L'INTERPRÈTE.--Vous êtes perdu, capitaine: il n'y a plus rien en vous

qui tienne encore que votre écharpe.

PAROLLES.--Qui pourrait ne pas succomber sous un complot?

L'INTERPRÈTE.--Si vous pouviez trouver un pays où il n'y eût que des

femmes aussi déshonorées que vous, vous pourriez commencer une nation

bien impudente. Adieu, je pars pour la France aussi; nous y parlerons de

vous.

(Ils sortent.)

PAROLLES.--Eh bien! je suis encore reconnaissant. Si mon coeur était

fier, il se briserait à cette aventure.--Je ne serai plus capitaine;

mais je veux manger et boire et dormir aussi à mon aise qu'un capitaine.

Ce que je suis encore me fera vivre. Que celui qui se connaît pour un

fanfaron tremble à ce dénoûment, car il arrivera que tout fanfaron sera

convaincu à la fin d'être un âne. Va te rouiller, mon épée; ne rougissez

plus, mes joues; et toi, Parolles, vis en sûreté dans ta honte. Puisque

tu es dupé, prospère par la duperie; il y a de la place et des

ressources pour tout le monde, je vais les chercher.

Tout est bien qui finit bien · 第 40 / 50 题