madame de Hansfeld est allée aux Français avec son mari, n'est-ce pas?
--Oui. Le prince sortait pour la première fois depuis longtemps.
--Et vous étiez restée seule, peut-être, à l'hôtel, charmante Iris....
Quel bonheur pour celui qui aurait pu partager ces douces heures avec
vous!
--Parlons de la princesse, monsieur, ou je rentre.
--Eh bien! en revenant des Français... comment s'est trouvée votre
maîtresse?
--Très inquiète, d'abord, car le prince n'a été complètement remis de
son indisposition qu'une heure après son retour à l'hôtel....
--Mon Dieu! Iris, que vos yeux sont beaux et brillants.... Bénie soit la
clarté de la lune qui me permet de les admirer!
--N'avez-vous donc plus rien à me dire sur Son Excellence?...
--Lorsqu'elle a été rassurée sur l'état de son mari... elle est
redevenue sans doute calme... comme à l'ordinaire?... Quelle jolie main
vous avez.
--Laissez-moi donc, monsieur... à quoi bon me faire des questions, vous
ne vous occupez pas des réponses?
--Voyons, je vous écoute.... Vous avez raison, de graves intérêts sont
en jeu, c'est malgré moi que je cède aux distractions que vous me
causez. Eh bien! la princesse?
--Loin d'être calme lorsque l'état du prince ne l'a plus inquiétée, son
agitation a encore augmenté; j'étais, comme d'habitude, venue avec ses
femmes, elle les a renvoyées et m'a gardée seule.... Alors elle a
pleuré, oh! bien longtemps pleuré.
--Elle a pleuré!
--Et moi-même je n'ai pu retenir mes larmes.
--Elle avait l'air bien courroucée, n'est-ce pas?
--Elle... oh non, mon Dieu! au contraire, elle était abattue, accablée;
elle levait de temps en temps les mains et les yeux au ciel, puis ses
larmes recommençaient de couler.... Vers une heure elle a sonné ses
femmes, on l'a déshabillée, elle est restée seule avec moi; alors, au
lieu de se coucher, elle s'est mise à écrire sur son livre noir à
secret, où elle écrit toujours, je l'ai remarqué, lorsqu'il lui arrive
quelque chose d'extraordinaire.... Je lui ai dit qu'elle allait se
fatiguer encore; elle m'a répondu que non, que cela la calmerait au
contraire. Je l'ai quittée vers les quatre heures du matin. Voyant
encore de la lumière chez elle, je suis entrée doucement; elle écrivait
toujours.
Ce que venait de dire la mulâtresse (elle mentait complètement à
l'endroit du livre noir et de l'_accablement_ de la princesse) était
pour M. de Brévannes d'un prix inestimable. Il se figura que sa
rencontre imprévue avait causé l'agitation, l'anxiété, les larmes de la
princesse. Il ignorait que madame de Hansfeld l'avait déjà vu au bal de
l'Opéra, il s'étonnait seulement qu'elle eût paru plus accablée
qu'irritée de cette rencontre.
M. de Brévannes était non seulement opiniâtre et égoïste, il était
singulièrement vain; malgré la froideur, l'éloignement que madame de
Hansfeld lui avait témoignés en Italie, il n'avait jamais désespéré de
s'en faire aimer. Son duel funeste, en le forçant de la quitter, n'avait
ni éteint son amour, ni ruiné ses espérances, et bien souvent il s'était
dit que, sans sa fuite, devenue nécessaire par la rigueur des lois
italiennes, il serait parvenu à intéresser Paula Monti par la violence,
les excès même de son amour pour elle... et à lui faire oublier le nom
de Raphaël, qui, après tout, l'avait provoqué.
La vanité est au moins aussi aveugle que l'amour.... M. de Brévannes
était aussi vaniteux qu'amoureux; on concevra donc qu'il eût une lueur
d'espoir en apprenant que la princesse avait été plus accablée
qu'irritée à son aspect.... Ce qui lui donnait encore beaucoup à penser
était cette circonstance:
Paula avait, ensuite de cette rencontre, longuement écrit dans un livre
auquel elle confiait ses plus secrètes pensées....
Il s'agissait évidemment et de la mort de Raphaël et des circonstances
qui l'avaient amenée.... Donc il devait être question de lui, de
Brévannes.
Posséder ce livre, y surprendre les pensées les plus intimes de madame
de Hansfeld, tel fut dès lors l'unique désir de M. de Brévannes; mais
plus la satisfaction de ce désir était importante pour lui, plus il
devait craindre d'en compromettre la réussite; il crut donc prudent et
habile d'avoir l'air de n'attacher aucune importance à la révélation
qu'Iris avait paru lui faire avec la naïveté d'un enfant.
La mulâtresse, surprise de son silence, lui dit:
--Eh bien! monsieur, à quoi songez-vous donc?
--A vous, Iris.... Encore une distraction....
--Comment, monsieur, malgré vos promesses?... Et moi qui réponds à
toutes vos questions, moi qui vous en dis plus que je ne le devrais...
vous ne m'avez pas écoutée....
--Si... très bien, mais vous le voyez, Iris, les questions que je vous
adresse sur la princesse sont bien simples, elles ne la compromettront
en rien si vous y répondez; je ne puis encore vous dire quel en est le
but.... Bientôt peut-être je vous demanderai davantage; mais alors
j'aurai, je l'espère, fait assez de progrès dans votre confiance pour
que vous ayez toute foi en moi.
--Je ne devrais pas consentir à vous revoir, monsieur... à quoi bon? Je
le vois, je ne suis là qu'un moyen de correspondance entre vous et la
princesse.... Mais pourquoi me plaindre? les malheureux n'ont-ils pas
toujours été sacrifiés... aux heureux... aux grands de ce monde?
L'imperceptible accent d'amertume avec lequel Iris sembla prononcer ces
derniers mots fit tressaillir M. de Brévannes; une idée nouvelle lui
vint à l'esprit.
Peut-être la fille de compagnie était-elle jalouse de sa maîtresse, et
mécontente de sa position, quoi de plus naturel?
Les gens de l'espèce de M. de Brévannes, si rusés qu'ils soient, sont
presque toujours dupes de leur funeste dédain pour l'espèce humaine, et
de leur propension à croire surtout aux mauvais sentiments. Au lieu de
supposer, selon toute probabilité, que la mulâtresse était dévouée à sa
maîtresse, et de se tenir prudemment sur la réserve, il suffit à M. de
Brévannes, non pas même d'un mot, mais d'une seule inflexion de voix,
pour croire Iris envieuse de madame de Hansfeld et peut-être même
hostile à sa maîtresse.
Il était d'autant plus porté à admettre cette hypothèse qu'elle servait
parfaitement ses projets. Il eût été pour lui d'une haute importance
d'avoir chez madame de Hansfeld un être à sa dévotion qui ne fût retenu
par aucun lien de reconnaissance, par aucun scrupule de dévoûment.
Voulant pourtant s'assurer de la réalité de son soupçon, il dit à Iris
d'un ton affectueux de tendre intérêt:
--Vous êtes heureuse? très heureuse auprès de la princesse... n'est-ce
pas?
La jeune fille comprit la portée de cette question, qu'elle avait très
habilement amenée. Elle ne répondit pas d'abord, elle soupira, puis
après un silence de quelques secondes, elle dit:
--Oui, oui, très heureuse; et quand bien même je ne le serais pas, à
quoi bon me plaindre?...
Puis, dégageant brusquement son bras de celui de M. de Brévannes, elle
courut vers la petite porte du jardin, restée entr'ouverte.
Étonné de cette fuite soudaine, M. de Brévannes la suivit en disant:
--Mais au moins je vous reverrai?...
--Je ne sais, répondit-elle.
--Mais quand cela? après demain? à la même heure?
--Peut-être... et encore... non, non, plus jamais, je suis déjà assez
malheureuse.
Et la porte du jardin se referma sur M. de Brévannes.
Celui-ci revint chez lui, on ne peut plus satisfait de sa première
entrevue avec Iris....
Iris, non moins satisfaite, alla rejoindre madame de Hansfeld, et lui
rendre compte de son entrevue avec M. de Brévannes.
La jeune fille se réservait, néanmoins, de supprimer certains détails se
rapportant à un projet infernal récemment éclos dans sa pensée.
* * * * *
CHAPITRE XXII.
RENCONTRE.
Quelques jours après l'entrevue d'Iris et de M. de Brévannes, au moment
où quatre heures venaient de sonner à l'église de Saint-Louis, un
brouillard, rendu plus intense par le voisinage des deux bras de la
Seine qui baignent l'île Saint-Louis, se répandit sur ce quartier
solitaire.
Environ à la hauteur de l'ancien hôtel de Bretonvilliers alors en
démolition, le quai d'Orléans, n'étant pas encore revêtu d'un parapet,
formait un talus très escarpé, qui, à cet endroit, encaissait la
rivière.
Un homme enveloppé d'un manteau se promenait lentement sur cette berge,
s'arrêtant quelquefois pour regarder le rapide courant de la Seine,
gonflée par les pluies d'hiver. Ce quartier, toujours si désert, était
plongé dans un morne silence; la brume s'épaississait de plus en plus,
cachait presque entièrement l'autre rive du fleuve, et, voilant à demi
les bâtiments abattus de l'hôtel Bretonvilliers, leur donnait une
apparence presque grandiose. Ces hautes murailles, en partie détruites,
çà et là découpées à jour par de larges baies vides de fenêtres,
dessinant leurs masses noircies par le temps sur le ciel gris,
ressemblaient à des ruines imposantes.
L'homme dont nous parlons contemplait avec tristesse l'aspect
mélancolique de ce quartier. La tête baissée sur sa poitrine, il
marchait lentement le long du talus, s'arrêtant de temps à autre pour
écouter le murmure des eaux sur la grève, ou pour regarder d'un oeil
fixe le courant du fleuve.
Il fut tiré de sa rêverie par un bruit de pas; il leva la tête, et vit
s'approcher un homme de grande stature, portant une longue barbe
blanche, et marchant d'un pas ferme, quoiqu'il parût de temps à autre
tâter le terrain avec sa canne.
Le brouillard était devenu très épais: ce vieillard (le lecteur a déjà
reconnu Pierre Raimond), dont la vue était faible et incertaine, au lieu
de suivre la ligne du quai, avait beaucoup dévié à droite, et s'avançait
directement vers l'homme au manteau, qu'il n'apercevait pas.
Ce dernier, placé sur le bord du talus, se dérangea machinalement pour
le laisser passer.
Pierre Raimond atteignit le sommet de la berge, perdit l'équilibre,
roula sur la pente de l'escarpement, et disparut dans le fleuve en
étendant les bras et en poussant un cri affreux.
Tout ceci s'était passé en moins de temps qu'il n'en faut pour l'écrire.
Se débarrasser de son manteau, se précipiter dans la Seine, et plonger
pour arracher ce malheureux à la mort, tel fut le premier mouvement du
prince de Hansfeld, car c'était lui qui se promenait sur ce quai désert,
voisin, comme on le sait, de l'hôtel Lambert.
Frêle, débile, mais d'une organisation très nerveuse, Arnold de Hansfeld
pouvait, par une violente surexcitation, trouver dans son énergie une
force passagère; après des efforts inouïs, il parvint à saisir Pierre
Raimond.
Le courant était si rapide que, pendant le peu d'instants que dura ce
_sauvetage_ inespéré, les deux hommes se trouvèrent entraînés bien loin
du talus, et heureusement vers un endroit du rivage très plane, très
accessible, car les forces de M. de Hansfeld étaient à bout.
Dans ce danger, Pierre Raimond, conservant tout son sang-froid, facilita
les efforts de son sauveur au lieu de les paralyser, ainsi que cela
arrive quelquefois dans ces luttes désespérées contre la mort.
Lorsque M. de Hansfeld et Pierre Raimond furent en sûreté sur la grève,
le vieux graveur eut, pour ainsi dire, à sauver à son tour son sauveur;
à la force factice, fébrile du prince succéda un anéantissement complet.
La nuit approchait, le crépuscule rendait la brume encore plus sombre;
en vain Pierre Raimond appela du secours, le bruit du vent et des
grandes eaux couvrit sa voix; vains appels d'ailleurs, il ne passait
presque personne sur ces quais solitaires.
M. de Hansfeld tremblait convulsivement; frêle et chétif, il lui avait
fallu être deux fois courageux pour s'exposer à un si grand péril avec
si peu de forces pour le surmonter. Le vieux graveur, encore robuste
pour son âge, prit Arnold entre ses bras comme on prendrait un enfant,
remonta la grève en marchant avec précaution, et atteignit un escalier
qui conduisait au quai.
Pierre Raimond se trouva en face de sa maison, située à l'angle de la
rue Poultier et du quai d'Anjou.
Aidé de son portier, le père de Berthe transporta M. de Hansfeld dans
son appartement, et malgré son culte pour la chambre de sa fille, il l'y
établit devant un bon feu.
M. de Hansfeld commençait à reprendre connaissance; il regardait autour
de lui avec étonnement.
--Monsieur, je vous dois la vie... vous m'avez sauvé au risque de périr
mille fois.... Les termes me manquent pour vous dire ma
reconnaissance--s'écria le graveur.
--Où suis-je!... Qui êtes-vous, monsieur?--dit Arnold de Hansfeld en
cherchant à rassembler ses idées.
--Remettez-vous, monsieur... voici ce qui est arrivé... Tout à l'heure,
trompé par le brouillard et par la faiblesse de ma vue, j'ai dévié de
mon chemin; je me suis trouvé, sans m'en apercevoir, sur le talus qui
encaisse la rivière devant les démolitions de l'hôtel Bretonvilliers; je
n'ai pu me retenir sur cette pente rapide, et je suis tombé à l'eau....
Alors, n'écoutant que votre généreux dévouement....
--Je me souviens de tout maintenant--dit le prince.--Je me souviens même
que si mon premier mouvement a été de tâcher de vous arracher au péril
qui vous menaçait, ma première pensée a été de craindre que ma bonne
volonté vous fût fatale.... Je suis si faible qu'il vous a peut-être
fallu vous défendre de mes maladroits efforts, et me sauver moi-même
après vous être sauvé--dit M. de Hansfeld en souriant.
--Non, non, monsieur, rassurez-vous; comme les coeurs braves et
généreux, vous avez été fort... tant qu'il vous a fallu être fort pour
m'arracher à une mort certaine.... Sauvé par vous, j'ai dû à mon tour
venir en aide à votre faiblesse, car vous avez plus de courage que de
force.... Je vous ai transporté ici, chez moi, Pierre Raimond, graveur.
M. de Hansfeld allait sans doute se nommer à son tour, lorsque la porte
de la chambre s'ouvrit. Pierre Raimond se retourna; Berthe, pâle, les
yeux noyés de larmes, les traits bouleversés, se jeta dans ses bras en
s'écriant:
--Mon père, je n'ai plus de refuge que chez toi!...
Berthe s'était, en entrant, si brusquement précipitée dans les bras de
son père, qui, retourné vers elle, lui cachait complètement M. de
Hansfeld, qu'elle n'avait pas aperçu ce dernier.
--Il m'a chassée... chassée de chez lui,--murmura Berthe d'une voix
entrecoupée de sanglots en tenant son père étroitement embrassé.
--Mon enfant, nous ne sommes pas seuls--dit tout bas le vieillard.
M. de Hansfeld avait tressailli de joie et de surprise à la vue de
Berthe.... Il retrouvait en elle la jeune femme qui avait fait sur lui
une si profonde impression à la Comédie-Française... impression qui
s'était changée en une sorte d'amour vague, romanesque, idéal.
On se souvient que la loge du prince était si obscure que madame de
Brévannes, malgré sa curiosité, n'avait pu l'apercevoir.
A ces mots de Pierre Raimond: «Nous ne sommes pas seuls,» Berthe,
rougissant de confusion, fit un pas vers la porte.
Mais Pierre Raimond prit sa fille par la main, et lui montrant M. de
Hansfeld:
--Ma fille... mon sauveur.
--Que dites-vous, mon père?
--Tout à l'heure, perdu au milieu du brouillard, me trompant de chemin,
je suis tombé dans la rivière.
--Grand Dieu!
Et Berthe se précipita dans les bras du vieux graveur, le serra
fortement contre son coeur, puis le regarda avec anxiété.
--Monsieur se trouvait par hasard sur le quai--reprit Pierre Raimond--il
m'a sauvé... Mais ses forces s'étaient épuisées dans la lutte, je l'ai
transporté ici....
--Ah! monsieur--s'écria Berthe--vous m'avez rendu mon père, alors que je
n'ai peut-être jamais eu plus besoin de sa tendresse... et de sa
protection!... Hélas! nous ne pouvons rien pour vous; mais Dieu se
chargera d'acquitter notre dette....
--Je suis trop payé, madame, en apprenant que j'ai rendu un père à sa
fille.
--Mais au moins que nous sachions à qui nous devons tant--dit Pierre
Raimond.
--Quel nom joindre à nos prières en priant Dieu de vous bénir?--ajouta
Berthe.
--Je m'appelle Arnold.... Arnold Schneider--dit M. de Hansfeld en
rougissant et balbutiant un peu.
Pierre Raimond attribua cet embarras à la modestie de son sauveur, et
reprit:
--Mais où pourrai-je aller, monsieur, vous rendre grâce de m'avoir
conservé pour mon enfant?
M. de Hansfeld rougit de nouveau; après un moment de silence il
répondit:
--Si vous le permettez, monsieur, c'est moi qui viendrai quelquefois
m'informer de vous, et recevoir ainsi le prix de ce que vous appelez...
ma bonne action....
--Je n'insiste pas, monsieur--dit Pierre Raimond;--je conçois le
sentiment qui vous fait nous cacher votre demeure, peut-être même votre
vrai nom. Je respecterai votre réserve... seulement, soyez assez
généreux pour venir quelquefois à moi, puisque vous ne me permettez pas
d'aller à vous.... Promettez-le-moi... épargnez-moi jusqu'à l'apparence
de l'ingratitude.
--Je vous le promets, monsieur.... Mais je me sens tout à fait remis à
cette heure; auriez-vous la bonté, si cela se peut, de me faire venir
une voiture?... je ne veux pas abuser plus longtemps de votre
hospitalité.
Le portier étant resté dans la chambre du graveur, Berthe alla lui dire
d'amener un fiacre.
Au bout de quelques instants, M. de Hansfeld sortit de la maison du
graveur.
Pierre Raimond quitta ses vêtements mouillés, et revint trouver sa
fille.
* * * * *
CHAPITRE XXIII.
CHAGRINS.
En le voyant, Berthe se jeta de nouveau dans ses bras en s'écriant:
--Maintenant je puis sans crainte me livrer à ma joie... tu es là, tu es
là.. et j'ai failli te perdre... toi... toi... pauvre père!... cela est
horrible.... Je suis si heureuse de te voir que je ne puis croire que tu
aies couru ce péril.... Non, non... quand je venais ici, quelque
pressentiment m'aurait appris qu'un grand danger te menaçait... car
enfin... ou n'est pas sur le point de perdre son père sans qu'un affreux
brisement de coeur vous en avertisse....
--Calme-toi, chère enfant, la Providence a eu pitié de nous. Aucun
pressentiment ne t'a avertie parce que sans doute je devais être
sauvé... Tu le vois--dit Pierre Raimond en souriant tristement--tu me
rends aussi superstitieux que toi... mais n'oublions jamais ce que nous
devons à ce généreux inconnu.
--Oh! jamais... jamais je ne l'oublierai; mais je crains que ma
reconnaissance se confonde et se perde dans ma joie de te revoir, bon,
excellent père... maintenant je n'ai plus que toi au monde...--s'écria
Berthe en fondant en larmes.
Pierre Raimond serra tendrement les mains de Berthe dans les siennes et
lui dit avec amertume:
--Encore de nouveaux chagrins!... malheureuse enfant!...
--Il ne m'aime plus!... je _lui_ suis à charge!... je lui suis
odieuse!...--dit Berthe en fondant en larmes.
--Oh! mes prédictions!...--s'écria douloureusement le vieillard.
--Mon père, ne m'accablez pas!...
--Ce n'est pas un reproche, pauvre petite.... Hélas! c'est un cri de
satisfaction amère.... Mon amour pour toi ne m'avait pas trompé... Mais
qu'y a-t-il donc encore?
--Vous le savez, depuis la pénible scène qui eut lieu ici le
surlendemain de notre arrivée, l'humeur de Charles s'est de plus en plus
aigrie, surtout à dater du jour où nous sommes allés aux Français.
Jusqu'alors au moins il avait gardé quelque mesure; il m'avait même
exprimé son regret de s'être montré un peu dur envers vous.... Mais à
partir de cette funeste représentation aux Français, je dis funeste,
parce que le lendemain ont commencé pour moi de nouveaux tourments....
--Et tu me les avais encore cachés? Lorsque tu es venue dimanche...
pourquoi ne m'as-tu rien dit?
--Je craignais tant de vous affliger.... Mais à présent... mes forces
sont à bout. Si vous saviez, mon Dieu... si vous saviez....
--Courage... mon enfant... courage. Explique-toi... dis-moi tout....
--Eh bien, mon père... depuis cette représentation des Français,
l'humeur de mon mari déjà très irritable... est devenue sombre et
méchante. Je le voyais à peine... il sortait toute la journée et ne
revenait qu'à une heure avancée de la nuit. A l'heure du repas, il était
taciturne, préoccupé... deux ou trois fois il se leva de table avant la
fin du dîner et alla se renfermer chez lui. Si je l'interrogeais sur les
soucis qu'il paraissait avoir, il me répondait durement que cela ne me
regardait pas... depuis je ne hasardais plus un mot à ce sujet.... Ce
matin, pourtant... lui voyant l'air plus content que de coutume, je lui
dis: Vous me paraissez mieux aujourd'hui que les autres jours,
Charles.... Voilà tout... mon père, pas autre chose, je te le jure.
--Pauvre enfant...--Continue.
--Ses traits se rembrunirent aussitôt; il s'écria avec amertume:--A quoi
cela me sert-il d'être mieux? A quoi bon espérer... si j'ai quelque
chose à espérer... lorsque vous êtes là comme une chaîne à laquelle je
suis désormais et pour toujours attaché... Maudit, maudit soit le jour
où j'ai été assez faible pour vous épouser... pour donner, comme un sot,
dans le piége que vous et votre père m'avez tendu....
Le vieillard comprima un mouvement de colère, et reprit d'une voix
ferme:--Et puis ensuite... mon enfant....
--Ce reproche était si cruel, si blessant, si peu attendu, que je n'ai
su que répondre... j'ai pleuré. Il s'est levé violemment en
s'écriant:--_Quel supplice! oh! ma liberté! ma liberté_!... Mon Dieu...
je ne le gêne en rien.... Pourtant, tout ce que je lui demande, c'est de
me permettre de venir vous voir.
--Oh! patience... patience...--s'écria le graveur d'une voix contenue.
--Voyant qu'il me traitait ainsi--reprit Berthe--je m'écriai: Charles,
voulez-vous vous séparer de moi? si je vous suis à charge, dites-le....
--Eh bien! oui--me répondit-il en fureur--oui! vous m'êtes à charge;
oui, je vous hais... car vous m'avez contraint de faire le plus sot des
mariages..., et jamais je ne vous le pardonnerai...--Mais, mon Dieu--lui
dis-je--qu'ai-je fait, qu'avez-vous à me reprocher?
--Oh! rien! vous êtes trop adroite pour cela.... Vous savez bien que si
vous me trompiez je vous tuerais, vous et votre complice. Ce n'est pas
la vertu qui vous retient dans le devoir, c'est la peur.... En disant,
ces mots, il est sorti violemment... et votre fille est venue vous
trouver, mon père... car elle n'a plus que vous au monde--s'écria Berthe
en fondant en larmes.
--Cela devait être--dit Pierre Raimond;--ce coeur égoïste, ce caractère
orgueilleux et têtu devait te faire payer cher... bien cher un jour...
les sacrifices qu'il s'était imposés pour obtenir ta main... à tout
prix. Mais cela ne peut pas se passer ainsi.. tu comprends bien qu'il
faudra que j'empêche cet homme de torturer de la sorte mon enfant
chérie; tu t'es toujours admirablement conduite envers lui.... Il ne te
brisera pas comme un jouet de son caprice.
--Mais que faire à cela? que faire?
--Sois tranquille.... Dieu merci, j'ai encore de la force et de
l'énergie.
--Oh! de grâce, pas de scènes violentes!
--Pas de violence... mais de la fermeté. J'ai le bon droit et la raison
pour moi, je défends la cause de mon enfant... je suis tranquille. Mais
d'abord, il me faut quitter ce logis.... Heureusement j'ai vécu assez
économiquement avec ce que tu m'as forcé d'accepter pour avoir mis une
petite somme de côté... Jointe à la vente de ce modeste mobilier... elle
assurera mon entrée à Sainte-Périne.
--Oh! mon père.... Jamais... jamais....
--Berthe... mon enfant..., tu sais ce que je pense au sujet de ces
asiles dus et ouverts à l'infortune honnête; et d'ailleurs, voyons,
crois-tu que dans notre position je puisse avoir la moindre obligation à
ton mari?
--Non, sans doute.... Oh! jamais.... Après ses durs et humiliants
reproches.
--Eh bien donc!... que faire? comment vivre?
--Ecoute, mon bon père.... Depuis la scène pénible qui a eu lieu ici...
il y a quelques jours, lorsque mon mari a osé vous reprocher le secours
qu'il vous accordait..., j'ai bien réfléchi à votre position, et j'ai,
je crois, trouvé un bon moyen de l'améliorer... si vous voulez toutefois
me seconder.
--Parle... parle.
--Hélas! je suis aussi pauvre que vous, mais il me reste, Dieu merci, le
talent que vous m'avez donné... Autrefois, il nous aida à vivre....
Depuis mon mariage, il a été ma consolation pendant de cruels moments de
chagrins.... Il sera aujourd'hui notre ressource.
--Chère enfant... que veux-tu dire?