«J'accepte avec reconnaissance l'offre que vous me faites.... Mon coeur

est triste; je n'ai jamais eu de confident, mais j'aimerais à épancher

mes impressions, non pas raconter des faits agréables ou pénibles, et

les confidents s'inquiètent des personnes, non des sentiments. Il se

peut donc que je trouve un grand charme, une grande consolation à dire

mes tristesses ou mes espérances, ou à m'entendre plaindre si je

souffre, ou féliciter si je suis heureux, par la mystérieuse et

généreuse amie qui vient à moi.»

«LÉON DE MORVILLE.»

Ce dernier billet écrit et envoyé à son adresse, M. de Morville, absorbé

par son amour croissant pour madame de Hansfeld, ne songea plus que

rarement à sa mystérieuse correspondante, la personne inconnue (que le

lecteur a sans doute devinée) ne voulant pas abuser par une hâte

indiscrète de la permission que M. de Morville lui avait donnée.

* * * * *

CHAPITRE XX.

L'ÉMISSAIRE.

Huit jours s'étaient passés depuis que M. de Brévannes avait reconnu, à

la Comédie-Française, Paula Monti dans madame la princesse de Hansfeld.

Il était dix heures du matin: M. de Brévannes descendait de fiacre à la

porte d'une maison de médiocre apparence, située à l'extrémité de la rue

des Martyrs, rue généralement assez déserte, ainsi que chacun sait.

Il n'y avait pas de portier dans cette maison: M. de Brévannes monta

donc jusqu'au premier étage où il sonna en maître. Presque aussitôt la

porte lui fut ouverte par une femme assez âgée, modestement mais

proprement vêtue. Son visage était fortement couperosé; elle portait des

lunettes et tenait une tabatière à la main.

En deux mots nous dirons que cette femme, appelée madame Grassot, était

gardienne d'un petit appartement loué par M. de Brévannes pour y

recevoir en toute sécurité les rivales de Berthe.

--Eh bien! madame Grassot, quelles nouvelles?--dit M. de Brévannes en

entrant dans un joli salon où flambait un bon feu.

--De très bonnes, monsieur Charles--dit la vieille en ôtant ses lunettes

et en aspirant une forte prise de tabac.

--De très bonnes?--s'écria M. de Brévannes en se retournant vers elle.

--D'excellentes, monsieur Charles. Est-ce que cela vous étonne?

--Non, car je sais par expérience que vous êtes habile.... Pourtant il

s'agissait d'une chose très difficile....

--Et vous doutiez de moi?...

--Il y avait tant d'obstacles à surmonter.... Enfin que savez vous?...

--Vous m'aviez donné huit jour?... et en cinq j'ai réussi.

--Eh bien!...

--Eh bien!... commençons, comme on dit, par le commencement, et

écoutez-moi attentivement.

--Je n'y manquerai pas.

--Mardi matin, vous m'avez dit: Madame Grassot, il faut absolument que

vous trouviez moyen de vous aboucher avec un des domestiques ou une des

femmes de madame la princesse de Hansfeld, qui demeure rue Saint-Louis,

hôtel Lambert.

--Vous me faites mourir d'impatience....

--Ah! monsieur Charles, si vous m'interrompez....

--Mais vous ne savez pas à quel point ceci m'intéresse....

Laissez-moi parler. Aussitôt pris, aussitôt pendu, comme on dit. Dès que

vous avez eu tourné les talons, je suis descendue à pied jusqu'au

boulevard Montmartre, j'ai pris l'omnibus de la Bastille; de la porte

Saint-Antoine, je suis arrivée dans l'île Saint-Louis. J'ai commencé,

comme de juste, par faire le tour de l'hôtel, à partir de la grande

porte située rue Saint-Louis-en-l'Ile jusqu'à l'extrémité du mur du

jardin qui donne sur le quai d'Anjou....

--Je vous avais surtout recommandé d'observer de ce côté; il y a une

petite porte qui s'ouvre sur ce quai désert....

--Je n'ai rien oublié, soyez tranquille.... Mais pour mes premières

observations, je devais d'abord m'attacher à la porte cochère.... Comme

il n'y avait ni café, ni cabaret où j'aurais pu m'établir pour observer,

et que, dans les rues désertes, on eût bien vite remarqué ma présence,

je descendis jusqu'à la place de fiacres du quai Saint-Paul. J'y pris

une petite voiture à l'heure, et baissant bien les stores, j'allai

m'embusquer au coin de la rue Poultier, où demeure votre beau-père.

--C'est bon... c'est bon.... Eh bien!...

--De là j'apercevais parfaitement la porte de l'hôtel sans être dans la

rue; jusqu'à trois heures je ne vis personne; les jours sont si courts

que j'allais me retirer, lorsqu'une femme, vêtue d'une robe puce et d'un

chapeau brun, sortit de l'hôtel et se dirigea justement de mon côté:

c'était une jeune fille, noire comme un diable, comme qui dirait une

mulâtresse, avec des yeux bleu-clair. Je n'ai jamais vu une figure

pareille; j'ai laissé passer la moricaude, j'ai payé mon fiacre, et j'ai

suivi....

--Eh bien!

--Elle a pris la rue Poultier, le quai d'Orléans, le pont, elle a fait

enfin le tour de l'île, et est rentrée par la petite porte en question.

C'était une simple promenade.

--Lui avez-vous parlé?

--Peste! comme vous y allez, monsieur Charles; vous savez que mon fort,

c'est la prudence.... Jusqu'au moment où j'ai vu la moricaude rentrer

par la petite porte, rien ne me disait qu'elle fût de la maison de la

princesse.... Voilà pour le premier jour. Ça n'a l'air de rien, mais je

savais déjà qui demander en me présentant à l'hôtel.

--Soit. Mais ensuite!

--Le lendemain, j'ai pris mon carton avec mes échantillons de dentelles

et de guipures. Quelle bonne idée que ce carton, monsieur Charles! nous

a-t-il servi! mon Dieu... nous a-t-il servi!...

--Au fait... au fait....

--Cette fois-là, j'arrive bravement à la grand'porte; je frappe, on

m'ouvre. Vous me croirez, si vous voulez, monsieur Charles, je ne suis

pas poltronne; eh bien! je n'ai pu m'empêcher de sentir un tic-tac en

entrant là-dedans.

--Pourquoi cela?

--La cour est petite, dallée et entourée de grands bâtiments sombres.

C'est triste comme un cloître. Le soleil ne doit jamais venir là-dedans,

c'est sûr. Au fond de la cour, il y a comme un péristyle énorme et si

profond qu'il faisait noir; on y voyait pourtant, à cause de sa

blancheur, la balustre en pierre d'un immense escalier en fer à cheval

qui montait en dehors jusqu'au premier étage; le péristyle allait

jusqu'au fond.

--Mais c'est un palais.

--Oui, mais si triste, si triste, que j'aimerais autant habiter un

tombeau que de vivre là-dedans. Un vieux portier borgne, qui m'avait

ouvert, m'examinait comme s'il avait voulu me manger en me barrant le

passage.--Que voulez-vous? me dit-il.--C'est bien ici l'hôtel

Lambert?--Oui.--Habité par madame la princesse de Hansfeld?--Oui.--Eh

bien! je viens lui apporter des dentelles choisies hier par une jeune

dame très brune qui est venue à mon magasin sur les quatre heures. Comme

la mulâtresse était sortie la veille à cette heure-là, mon conte parut

vraisemblable; le cerbère me laissa passer. Je n'avais pas fait quatre

pas que j'entendis siffler derrière moi, ni plus ni moins que dans une

caverne de brigands. C'était le concierge qui annonçait.

--En effet, on m'a dit qu'il y avait encore quelques maisons du Marais

où l'on sifflait de la sorte.

--C'est un drôle d'usage toujours; moi qui ne le connaissais pas,

naturellement ça m'a surprise. Je monte cet énorme escalier qui ne

finissait pas; j'arrive au premier, et je trouve une espèce de grand

olibrius vêtu en chasseur, avec de grandes moustaches, qui baragouinait

le français. Je lui dis que j'apporte des dentelles pour la princesse;

il me prie d'attendre et il me laisse dans une antichambre à colonnes de

pierre, grande comme une maison, sonore comme une église, si grande

enfin qu'il y avait de l'écho; jugez comme c'était gai. Au bout de cinq

minutes, l'olibrius revient me dire que sa maîtresse n'avait pas demandé

de dentelles, et il me montre la porte; je réponds que c'est une jeune

mulâtresse qui est venue.--C'est donc mademoiselle Iris, la demoiselle

de compagnie de S.E. la princesse?--me dit l'olibrius.--Justement, c'est

mademoiselle Iris; j'avais oublié son nom--répondis-je. Et le chasseur

s'en va en grommelant chercher mademoiselle Iris. J'avais gagné à cela

de savoir que la moricaude était demoiselle de compagnie, et s'appelait

Iris....

--Iris?... quel nom singulier....

--Il y a bien d'autres choses singulières dans cette diable de maison.

Comme je l'avais prévu, mademoiselle Iris vient en personne pour me dire

que j'étais une menteuse, et qu'elle ne m'avait pas demandé de

dentelles. Le chasseur était resté, ce qui ne m'empêche pas de dire

rapidement et tout bas à la mulâtresse:--J'ai quelque chose de très

important à vous communiquer; il y va de la mort d'un homme. Demain à

la nuit tombante et les jours suivants, je serai sur le quai d'Anjou, à

la petite porte du jardin; je vous attendrai jusqu'à ce que vous

veniez...--Vous concevez, monsieur Charles... _la mort d'un homme_... on

dit toujours ça... c'est d'un effet sûr pour piquer la curiosité des

jeunesses.

--Qu'a répondu la mulâtresse?

--Elle m'a répondu très aigrement (je m'y attendais) qu'elle ne savait

pas ce que je voulais dire, que j'avais l'air d'une vieille intrigante;

finalement elle dit à l'olibrius en me montrant: «Qu'on ne laisse jamais

rentrer cette femme ici!» L'olibrius me fait un geste et me montre la

porte. Je prends mon carton, mon sac et mes quilles, comme on dit, et je

descends le grand escalier comme si j'avais retrouvé mes jambes de

quinze ans.... Voilà pour le second jour. Vous voyez que ça marche

joliment bon train.

--Pas trop.

--Comment, pas trop?... Ce n'était rien de donner un rendez-vous à cette

moricaude en lui annonçant qu'il y allait de la mort d'un homme?

--Mais cette jeune fille vous avait dit qu'elle ne viendrait pas.

--Mon Dieu! monsieur Charles, est-ce vous, à votre âge, avec votre

expérience, qui me faites une telle observation? Si je lui avais dit:

«Je serai seulement demain à la petite porte du jardin pour vous

apprendre quelque chose de très important.» la curiosité de la

mulâtresse aurait pu se contenir jusqu'à demain, et après-demain il

était trop tard pour y céder à cette curiosité; mais remarquez donc bien

que j'avais dit demain et les _jours suivants_... je lui laissais le

temps de succomber.

--C'est juste.

--Or, une sainte, une vraie sainte ne résisterait pas à la curiosité de

savoir, si, comme je l'avais dit, je viendrais tous les jours par un

temps d'hiver me camper à la porte; et si j'y venais, le secret était

donc bien important; il était donc possible qu'il s'agît de la mort d'un

homme. Et quelle est la sainte, je le répète, qui résisterait au désir

de connaître un tel secret?

--Allons, allons, madame Grassot, je me rétracte; vous êtes une

maîtresse femme.... Ceci est fort habile.

--Je le crois bien.

--Continuez.

--Le troisième jour, vers les quatre heures, je prends un petit fiacre,

une boule d'eau chaude pour me tenir les pieds chauds, parce que la

faction pouvait être longue, je m'enveloppe dans mon manteau, et:

Cocher, quai d'Anjou, la dernière petite porte du quai à main droite; je

m'attendais bien à ne pas voir la moricaude. Ce soir-là, en effet, je me

morfonds jusqu'à neuf heures, j'étais gelée... rien....

--Et le lendemain?

--Ah! monsieur Charles, il faut que ça soit vous.... Le lendemain, même

jeu.... J'arrive en fiacre; il s'arrête à raser la petite porte; ses

lanternes l'éclairaient comme en plein jour.... A sept heures environ,

la petite porte s'entr'ouvre et se referme brusquement. C'était chose

gagnée, la curieuse était à moi. Pourtant le lendemain, à mon grand

étonnement, je ne vis personne; j'attendis jusqu'à dix heures et demie,

rien.... Mais enfin, hier soir, j'ai été bien dédommagée....

--Et je vais l'être aussi de tous ces détails.

--Cela vous impatiente, monsieur Charles. Êtes-vous impatient! Enfin,

hier, j'arrive; on m'attendait, car la petite porte s'ouvre tout de

suite, et la moricaude, enveloppée dans un manteau, s'avance sur le pas

de la porte; j'abaisse la vitre du fiacre, et elle demande à voix basse

si c'est bien la marchande de dentelles qui est là.... Pauvre agneau!!

«C'est elle-même, ma belle demoiselle; mais si vous voulez monter avec

moi un petit moment dans le fiacre, nous causerons plus à notre aise...»

«Oh! madame, je n'ose pas.» La pauvre petite était toute effrayée; c'est

si jeune et si timide. Enfin, après des si et des mais dont je vous fais

grâce, elle consent à monter dans le fiacre auprès de moi. Je dis au

cocher de faire le tour de l'île au pas, et nous partons. La pauvre

petite tremblait si fort que j'ai eu toutes les peines du monde à la

rassurer. Je m'y connais; je vous donne la moricaude pour la plus fière

trembleuse, la plus fameuse ingénue....

--Enfin... enfin....

«Vous m'avez dit, madame, reprit-elle, que vous aviez quelque chose de

bien important à m'apprendre... qu'il s'agissait de la mort d'un homme?»

Voyez-vous, monsieur Charles, ça fait toujours son effet.

«Oui, ma belle demoiselle; mais ce qui doit vous rassurer, c'est que ce

secret ne vous regarde pas, il regarde votre bonne, votre excellente

maîtresse, que vous aimez de tout votre coeur, n'est-ce pas?--Oui,

madame.--Et à qui vous ne voudriez pas causer de chagrins?--Non,

madame.--Eh bien! mon enfant, vous lui en causeriez un bien vif en ne la

mettant pas à même d'empêcher un grand malheur.--Comment cela,

madame?--Un malheureux jeune homme.... Mais je ne puis vous en dire

davantage, mon enfant.... Ce pauvre jeune homme!... Si vous consentez à

l'écouter, il viendra à ma place demain soir, en fiacre, à la petite

porte, et il vous expliquera tout cela.--Oh! madame, je n'oserai

jamais.--Mais il s'agit de quelque chose de très grave pour votre

maîtresse.--Alors j'en parlerai à Son Excellence (vous voyez comme la

moricaude est simple, monsieur Charles).--Gardez-vous-en bien,--lui

dis-je,--écoutez d'abord ce malheureux jeune homme, et si ce qu'il vous

dit ne vous persuade pas, vous ne parlerez de rien à votre maîtresse. Il

y aurait, il est vrai, quelque chose de plus simple; ce serait que Son

Excellence vînt avec vous.... Attendez donc, ne vous effarouchez pas

ainsi, mon enfant; c'est en tout bien tout honneur.... Ne croyez pas

qu'il s'agisse d'amour, au moins, une femme comme moi ne se mêlerait pas

de tels tripotages. Non, il s'agit de sauver la vie d'un malheureux....

Mais je ne puis vous en dire davantage.... Accordez le rendez-vous que

je vous demande; au besoin même prévenez-en la princesse.--Et le prince,

madame, faudrait-il aussi le prévenir?»--me dit l'innocente.

--Diable!...

--Je vous avoue qu'à ces mots, monsieur Charles, je me repentis d'avoir

été si avant; mais je m'assurai bientôt que c'était pure ingénuité de la

part de cette petite, qui a l'air d'avoir seize ans... jugez.... Enfin,

à force de raisonnements, de promesses, je l'ai décidée à vous donner

rendez-vous, comme à moi, à la petite porte du jardin.

--Ce soir?

--Non, demain. Elle m'a dit que sa maîtresse ne sortait pas aujourd'hui;

mais qu'elle irait demain à l'Opéra, et qu'alors, sur les neuf heures,

vous pouviez venir en fiacre à la petite porte. Maintenant, monsieur

Charles, le reste vous regarde; vous voici en relation avec la petite,

et jusqu'à un certain point avec sa maîtresse; car, ingénue comme est

cette jeune fille, elle ne manquera pas probablement de tout dire à sa

maîtresse; et, si la mulâtresse reparaît avec l'agrément de la

princesse, vous êtes en bonne voie.... Si elle ne reparaît pas, c'est

mauvais signe.

--Allons, maman Grassot, vous êtes une femme incomparable. Tenez, voici

cinq louis pour vos frais de fiacre.

--Monsieur est bien bon; monsieur n'a rien de plus à m'ordonner?

--Non; mais dites-moi: avez-vous demandé au locataire du second s'il

voulait déménager? je préférerais avoir cette petite maison à moi seul.

--Que je suis étourdie, à mon âge! j'oubliais de dire à monsieur que ce

locataire consentirait à déménager sur-le-champ, si on lui donnait mille

francs d'indemnité.

--Il est fou; son loyer est à peine de quatre cents francs.

--J'ai bataillé; il n'y a pas eu moyen de le faire démordre.

--Mais c'est me mettre le pistolet sur la gorge.

--Sans doute; il faut payer la convenance, et il s'en irait tout de

suite. Dans vingt-quatre heures, son déménagement serait fait.

--Allons, tenez, voici un billet de 1,000 francs et un de 500 francs,

vous payerez six mois d'avance et vous me tiendrez compte du reste....

--Monsieur sera en effet bien plus tranquille en étant seul dans la

maison. Quant à moi, je n'en serai pas plus effrayée, quoiqu'il n'y ait

pas de portier; je n'ai peur ni des revenants ni des voleurs, moi.

--D'ailleurs le quartier est très sûr quoique solitaire.

--Sans compter le factionnaire du coin qui, de sa guérite, voit notre

porte.

--Allons, madame Grassot, faites vite déménager ce locataire du second,

j'ai hâte d'être seul ici.

--Après-demain ce sera fait, monsieur.... Allons, bonne chance.... Je

sais bien pour qui je voudrais l'étrenne de cette maison, après que le

locataire du second sera parti.... Mais je connais monsieur, ça sera

plus tôt que plus tard... quand monsieur a mis quelque chose dans sa

tête....

--Vous êtes une flatteuse, madame Grassot.

Et M. de Brévannes quitta la petite maison de la rue des Martyrs.

Après avoir attendu le lendemain soir avec une extrême impatience, il

arriva vers les huit heures quai d'Anjou; il faisait une très belle nuit

d'hiver, le froid était vif et sec, la lune brillait. Après quelques

moments d'attente, la petite porte du jardin de l'hôtel s'ouvrit: Iris

parut sur le seuil bien encapuchonnée. M. de Brévannes avait laissé sa

voiture à quelques pas; il accourut auprès de la jeune mulâtresse, qui

prit son bras en tremblant.

* * * * *

CHAPITRE XXI.

L'ENTRETIEN.

--Tenez, d'abord, ma chère enfant, voici pour vous--dit M. de Brévannes

en voulant glisser une bourse dans la main de la mulâtresse.

Celle-ci repoussa fièrement la bourse en disant:

--Vous vous trompez, monsieur.

--C'est une faible marque de mon estime--reprit M. de Brévannes en

insistant.

--De votre estime, monsieur?

A l'expression d'ironie amère qui accompagna ces mots, M. de Brévannes

s'aperçut de sa maladresse; il remit sa bourse dans sa poche, et dit:

--Vous êtes demoiselle de compagnie de madame de Hansfeld?

--Oui.

--Y a-t-il longtemps que vous êtes à son service?

--Il y a longtemps.

--Sans doute depuis son retour d'un voyage qu'elle avait fait à Florence

avec sa tante?

--Oui..

--La femme que je vous ai envoyée a dû vous dire que j'avais des choses

du plus haut intérêt à communiquer à la princesse?

--Elle me l'a dit.

--Avez-vous prévenu madame de Hansfeld des démarches de cette femme et

de l'entretien que vous m'accordiez ici?

--Non....

--Vous avez sans doute gardé le même secret à l'égard du prince?

--Je ne parle jamais à Son Excellence.

--Vous êtes donc venue....

--Pour savoir ce que vous aviez à dire à ma maîtresse, et l'en

instruire, si je le jugeais convenable....

--Vous êtes bien jeune, et je ne sais à quel point vous êtes dans la

confiance de madame de Hansfeld pour....

--Alors adressez-vous directement à elle....

--C'est ce que je vous demande: donnez-m'en les moyens.

--Cela dépend de ma maîtresse....

--Quel que soit le prix que vous mettiez à ce service....

--Je ne puis rien faire sans l'avis de la princesse.

--Remettez-lui cette lettre.

--Impossible....

--Il ne s'y trouve rien de compromettant.... Je lui dis seulement

qu'ayant les choses les plus graves à lui écrire, je la supplie de me

mettre à même de lui adresser une lettre en toute sécurité...

--Alors cette lettre est inutile.... Je lui ferai cette proposition; si

elle accepte, elle vous le fera savoir. Quel est votre nom, votre

adresse?

--Je m'appelle Charles de Brévannes; voici ma carte.... Vous entendez

bien? Charles de Brévannes.

--J'entends bien....

--Ce nom vous est tout à fait inconnu?

--Tout à fait.

--Jamais madame de Hansfeld ne l'avait prononcé devant vous?

--Jamais.

M. de Brévannes, contrarié de la réserve de la jeune fille, tenta une

autre voie pour la gagner.

--Tenez, ma chère enfant, il faut tout vous dire.... J'ai en effet des

choses intéressantes à révéler à madame de Hansfeld; mais--ajouta-t-il

avec un accent flatteur, presque tendre--j'ai quelque chose aussi à vous

dire, à vous.

--A moi?

--Sans doute. Je vous ai vue l'autre jour passer dans la rue

Saint-Louis, je vous ai trouvée charmante... trop charmante pour mon

repos....

La mulâtresse baissa la tête sans répondre.

Peut-être sera-t-elle plus sensible à des douceurs, à des cajoleries

qu'à de l'argent, pensa M. de Brévannes; il reprit:

--Oui, et depuis ce jour j'ai doublement désiré de vous voir, d'abord

pour vous parler de l'impression que vous avez faite sur moi, et puis

des choses importantes qui regardent la princesse.

--Vous vous moquez, monsieur?

--Ne croyez pas cela.... J'aurais peut-être trouvé d'autres moyens de

parvenir jusqu'à madame de Hansfeld; mais j'ai préféré avoir recours à

vous; votre physionomie expressive annonce tant d'esprit, des passions

si ardentes, si généreuses, qu'en vous parlant de la maîtresse que vous

aimez et de l'amour que vous inspirez... on doit mériter d'être bien

accueilli par vous.... Iris....

--Vous savez mon nom?

--Je sais bien d'autres choses encore.... Depuis très longtemps je ne

m'occupe que de vous.... Votre sincère attachement pour la princesse a

encore augmenté mon intérêt pour vous.

--Je ne dois pas entendre ces paroles--dit Iris d'une voix légèrement

émue.

Elle est à moi, cette petite fille ne pouvait résister à quelques

amoureuses fleurettes, c'est un enfant. Madame Grassot avait dit vrai,

pensa M. de Brévannes; il reprit tout haut:

--Mais donnez-moi donc votre joli bras, au lieu de marcher ainsi loin de

moi, ma chère Iris.

--Non, il faut que je rentre.

--Pas encore... à peine si j'ai eu le temps de causer avec vous.

--Parlez-moi de la princesse... je vous en prie, monsieur.

--C'est mon plus vif désir; mais pour cela il faut que nous soyons bien

en confiance l'un avec l'autre; alors nous pourrions peut-être à nous

deux prévenir de grands malheurs.

--Que dites-vous? la princesse risquerait....

--N'ayez pas peur... ma charmante Iris; si vous le voulez, nous

conjurerons ces malheurs.... Avec une jolie alliée comme vous, on ferait

des prodiges.... Et maintenant j'y songe, si nous nous entendions bien,

nous, il serait peut-être mieux de ne pas prévenir encore la princesse.

--Comment cela?

--Elle pourrait ne pas rester maîtresse d'elle-même, s'effrayer et

compromettre l'heureux succès des projets que je forme dans son intérêt.

--Mais, que puis-je faire, moi? Pourquoi faut-il que nous nous

entendions bien ensemble?

--Je vous expliquerai cela...; mais il faudrait d'abord répondre avec

franchise à quelques-unes de mes questions. Le voulez-vous?

--Hélas! monsieur, je ne sais pourquoi, malgré moi, vous m'inspirez

presque de la confiance.

--Parce que mon langage et mes sentiments sont sincères....

--Non, non, je ne dois pas vous croire.... Cette femme que vous m'avez

envoyée si souvent... tant de ruses, tant de persévérance....

--Mon violent désir de parvenir jusqu'à vous, jusqu'à la princesse, est

mon excuse; vous l'accepterez, charmante Iris.

--Je ne le devrais pas peut-être.... M'amener presque maigri moi à vous

donner un rendez-vous.

Décidément madame Grassot est une grande physionomiste, pensa M. de

Brévannes; cette jeune fille est ingénue et niaise autant que possible;

et il reprit:

--Quel mal y a-t-il à cela... m'accorder un rendez-vous... presque

malgré vous?... D'abord, vous n'avez pas cédé tout de suite, et puis

vous me rendez si heureux....

--Vous le dites....

--N'en doutez pas. N'est-ce rien que d'avoir ce bras charmant sous le

mien?...

--Je vous en supplie, parlons de la princesse....

--C'est maintenant vous qui me le demandez....

--Oui... puisque c'est pour elle que vous venez ici.

--Parlons encore de vous, ou plutôt laissez-moi jouir en silence du

plaisir d'être près de vous.

--Non, non, je veux rentrer.... Je vois bien que vous voulez me

tromper.... Vous n'avez aucune raison de vouloir parler à Son

Excellence: c'est un piége que vous me tendiez....

--Quand cela serait....

--Ah! cela est bien mal... de vouloir ainsi tromper une pauvre fille....

Laissez-moi.... Je veux rentrer.

--Eh bien!... voyons, voyons, calmez-vous, Iris.... Mais à quoi bon vous

entretenir de madame de Hansfeld, si vous ne voulez pas répondre.

--J'aime mieux, parler de ma maîtresse que de vous entendre ainsi parler

de moi.

Paula Monti, Tome I ou L'Hôtel Lambert - histoire contemporaine · 第 9 / 11 段