--Mais...--ajouta madame de Lormoy--décidément il faut que je vous

dénonce M. de Hansfeld. Il me paraît beaucoup trop préoccupé du

_sobieska_ de madame Girard, il ne cesse de la lorgner; à moins que ce

ne soit cette jolie madame de Brévannes, que M. de Fierval nous a nommée

tout à l'heure.

--Et qui est véritablement charmante--dit la princesse en lorgnant

intrépidemment dans la loge de Charles de Brévannes.

M. de Hansfeld n'entendit pas, ou feignit de ne pas entendre sa femme,

et continua de regarder Berthe.

--Mais--reprit madame de Lormoy--savez-vous, princesse, que j'admire

beaucoup ce M. de Brévannes? D'après ce que nous a dit M. de Fierval, il

s'est montré plein de délicatesse et de générosité dans ce mariage...

épouser par amour une pauvre fille... cela se voit si rarement de nos

jours!... D'après un trait pareil, il me semble qu'on peut préjuger de

la valeur d'un homme.... Ne le pensez-vous pas? Avec l'élévation d'idées

que je vous connais, vous devez faire grand cas de M. de Brévannes, ou

plutôt de son noble désintéressement, de sa belle action, puisqu'il n'a

pas le bonheur de vous connaître....

Madame de Brévannes est si jolie--dit la princesse sans trahir aucune

émotion--elle paraît si distinguée, que le _sacrifice_ de M. de

Brévannes me paraît simplement _du bonheur_.

--Sous ce rapport, vous avez parfaitement raison; mais à voir la figure

caractérisée, presque dure, de M. de Brévannes, je ne l'aurais jamais

cru capable d'un pareil trait de tendre passion.... Et vous, princesse?

--Les physionomies sont quelquefois si trompeuses!--répondit Paula,

dont le calme ne se démentait pas.

A ce moment M. de Fierval rentra dans la loge.

--Comment! seul?--dit madame de Lormoy.

--Et Léon?

--Il me charge, madame, de vous exprimer tous ses regrets; mais après

avoir dîné au club il a fumé un cigare... et....

--Je comprends, il sait mon horreur pour l'abominable odeur du tabac.

Puisse au moins la leçon lui profiter en songeant à ce que lui fait

perdre cette habitude de corps-de-garde! Encore une fois, pardon et

regret pour lui, chère princesse.

--Nous y perdons tous, madame--reprit Paula.

On le voit, l'excuse que donnait M. de Morville pour ne pas se rendre

auprès de sa tante était conséquente à sa résolution d'éviter désormais

la rencontre de la princesse.

--Que dit-on de la pièce?--demanda madame de Lormoy à M. de Fierval.

--On ne s'attendait pas, madame, à un semblable succès, et les _amis_ de

Gercourt... en sont... consternés....

--C'est indigne! Du reste, tant mieux, il faut bien que les envieux

portent la peine de leur odieux sentiment. Je voudrais que le succès de

M. de Gercourt leur fût plus désagréable encore.

--M. de Gercourt est de vos amis, madame?--demanda madame de Hansfeld.

--S'il en est! Certainement, et des meilleurs. Au retour de ses voyages,

avant la révolution de juillet, il est entré dans le monde sous mon

patronage et sous celui de la duchesse de Bellecourt; nous étions, je

vous assure, très fières de mettre M. de Gercourt dans le monde; il

était charmant, et quoique fort jeune il devint tout de suite fort à la

mode. Avec une grande fortune, un beau nom, une jolie figure et des

manières parfaites, il n'avait qu'à vouloir plaire pour plaire..., et

parce qu'après avoir joui en jeune homme de tous les plaisirs de son

âge, il cherche maintenant des jouissances plus élevées, des occupations

plus sérieuses, il soulève un déchaînement universel. En vérité, cela

fait honte et pitié... mon Dieu! Pourquoi donc les sots ne sont-ils pas

aussi indulgents pour le mérite d'autrui qu'ils le sont pour leur propre

nullité?... On ne leur en demande pas davantage.

--Il est bon d'être de vos amis, madame,--dit Paula en souriant de

l'exaltation avec laquelle madame de Lormoy avait dit ces paroles.

--Certes--dit M. de Fierval..., et je regrette d'être de l'avis de

madame de Lormoy sur Gercourt, pour n'avoir pas le plaisir d'être

converti par elle.

--Oh! je ne prétends pas convertir, mais dire vertement leur fait aux

méchants et aux jaloux... c'est un privilège de vieilles femmes, j'en

use, et j'ai raison; n'est-il pas vrai, prince? Mais qu'avez-vous? Mon

Dieu, comme vous êtes pâle!...

En effet, M. de Hansfeld avait sa tête appuyée sur une des parois de la

loge, et semblait au moment de se trouver mal....

--Princesse, votre flacon!--s'écria madame de Lormoy.

Madame de Hansfeld se leva à demi.

Son mari la repoussa avec terreur, en disant d'une vois effrayée:

--Non..., non, pas ce flacon....

Et le prince perdit connaissance.

Malgré son impassibilité habituelle, madame de Hansfeld n'avait pu

s'empêcher de tressaillir et de froncer ses noirs sourcils au mouvement

d'effroi du prince, lorsqu'elle lui avait offert son flacon; mais ni

madame de Lormoy, ni M. de Fierval, occupés auprès du prince, ne

remarquèrent l'émotion de la princesse.

L'accident survenu au prince avait eu lieu pendant un entr'acte.

Beaucoup de personnes virent transporter M. de Hansfeld à sa voiture;

parmi ces curieux était M. Girard, que sa femme avait envoyé savoir

comment son _sobieska_ était accueilli du public.

M. Girard n'avait osé faire aucune question à ce sujet, se promettant

bien de dire à sa femme que son audacieuse casquette avait excité

l'admiration générale. Il revint donc en hâte auprès de sa femme pour

lui raconter l'évanouissement du prince. A peine eut-il entr'ouvert la

porte et dit à madame Girard:--Bonne amie...--que celle-ci, sans lui

laisser le temps de parler davantage, s'écria:

--Courez vite vous informer de ce qui vient d'arriver au prince de

Hansfeld; on vient de l'emporter, à ce qu'on dit, à la galerie, là,

devant nous.

--Mais, bonne amie....

--Allez vite, allez.

--Mais, bonne amie, je viens....

--Mais allez donc, Timoléon.

--Écoutez de grâce, je....

--Mon Dieu que vous êtes impatientant! Courez donc vite.

--Je viens justement pour....

--Il ne s'agit pas de cela, mais du prince.... Encore une fois, allez

donc vite.

--Mais, bonne amie, je viens vous raconter ce que vous désirez

savoir!--s'écria M. Girard avec une extrême volubilité.

C'est différent; entrez et fermez la porte de la loge.... Il fallait

dire cela tout de suite.

--Bonne amie, vous ne m'en avez pas laissé le temps, et je....

--Au fait, au fait.

--Est-ce que le prince a complètement perdu connaissance?--demanda

Berthe avec intérêt.

--La princesse est sans doute partie avec lui?--dit M. de Brévannes.

--Est-ce qu'on lui a donné là les premiers secours?--repartit madame

Girard-Timoléon.--Mais répondez donc, vous restez là comme un _tertre_,

sans mot dire.

--Je ne puis répondre à tant de questions à la fois.... D'après ce que

j'ai pu recueillir dans la foule, selon les uns, le prince sortait d'une

longue maladie, la chaleur de la salle l'a gravement incommodé; selon

d'autres, c'était un accès de folie qui lui avait pris lorsqu'on le

croyait pourtant complètement guéri; selon ceux-là, enfin, c'était une

émotion violente et inattendue qui a causé sa défaillance.

--Pauvre prince, si jeune et si souffrant--dit naïvement Berthe à M. de

Brévannes;--jusqu'à ses douleurs, tout est donc un mystère?...

--Ah! ma chère madame de Brévannes, comme cela est intéressant, n'est-ce

pas?--s'écria madame Girard avec exaltation.--Quel dommage que nous

n'ayons pas pu le voir! car il était tellement caché dans le fond de la

loge que nous ne pouvions distinguer ses traits.

--J'avoue--dit Berthe--que j'aurais été curieuse de voir sa figure....

M. de Brévannes avait froncé le sourcil en examinant avec intention la

physionomie de Berthe, lorsque celle-ci avait manifesté son intérêt pour

M. de Hansfeld.... Il attendit avec une certaine inquiétude la réponse

de madame Girard qui avait ajouté sentimentalement:

--En admettant que le prince fût jeune et beau, intéressant comme il

l'est, on ne choisirait pas autrement son idéal si l'on était jeune

fille et maîtresse de son coeur; n'est-ce pas, madame de Brévannes?

--Pourtant, bonne amie, il me semble que je n'ai pas contrarié votre

inclination, et que....

--Ah ça! j'espère bien, Timoléon, que vous n'avez jamais eu la

prétention d'être un être idéal, fantastique?

--Je n'ai pas la prétention d'être fantastique, bonne amie, mais....

--Silence! on lève la toile....

M. Girard se tut.

Berthe et madame Girard prêtèrent une nouvelle attention au dernier acte

de la comédie, et M. de Brévannes, dont les traits s'assombrissaient de

plus en plus, jeta plusieurs fois sur Berthe de singuliers regards; son

absurde jalousie s'alarmait de l'intérêt que Berthe venait de témoigner

en entendant parler des souffrances du prince dont elle n'avait même pas

vu les traits.

* * * * *

CHAPITRE XVIII.

LA SORTIE.

--Eh bien!

--C'est un succès.

--Un grand succès.

--Ce diable de Gercourt a du bonheur.

--C'est un beau début.

--Bah! ce n'est pas lui qui a fait cela.

--C'est l'idée qui m'est venue à mesure que le succès se décidait.

--Si cela n'avait que médiocrement réussi, on aurait pu croire à la

rigueur Gercourt auteur de cette comédie.

--Si elle était tombée on n'aurait pas eu le moindre doute.

--C'est un succès, à la bonne heure; mais le jeu des acteurs est tout

dans ces espèces de pièces-là.

--C'est très vrai; tout à l'heure je passais à côté d'un journaliste: il

disait que c'était spirituel, mais que ce n'était pas _charpenté_.

--Voilà justement le mot que je cherchais; ça n'est pas ce que l'on

appelle charpenté.

--Que diable! quand on veut se mêler d'écrire pour le théâtre, il faut

au moins savoir charpenter.

--La charpente, c'est toute une pièce.

--Mais il y a des gens qui croient avoir la science infuse.

--Moi, je sais que je trouvais Gercourt très bon garçon, très aimable

avant qu'il n'eût sa manie d'écrire.... Maintenant il a un air

mystérieux, occupé...

--C'est du dernier ridicule.

--Voilà Morville. Malgré sa mélancolie, il a l'air aussi satisfait que

s'il était l'auteur lui-même.

--Il n'y a pourtant pas de quoi.

--Eh bien, messieurs, je vous l'avais bien dit: le dénouement, quel

effet! Ça n'est pas un succès, c'est un vrai triomphe....

--Ça prouve surtout en faveur de notre amitié, nous étions tous là, nous

remplissions la salle... Ça s'est passé en famille.

--Il faudra voir cela devant un vrai public.

--Franchement, c'est malgré votre amitié que Gercourt a réussi.

--Oh! vous voilà toujours avec vos paradoxes, vous, Morville.... Dès que

quelqu'un est votre ami, il aurait tué père et mère qu'il serait

excusable à vos yeux.

--A plus forte raison, mon cher, lorsque cet ami a commis une charmante

comédie; au moins reconnaissez quelques circonstances atténuantes à son

crime. D'abord, il ne croyait pas que le succès qu'il ambitionnait pût

vous être si désagréable; il n'y a pas eu, quant à cela, préméditation,

je vous le jure.

--Vous plaisantez, Morville.

--Mais c'est la vérité...

--Tenez, si vous étiez l'ami de cette femme qui porte cette drôle de

casquette polonaise, vous seriez capable de soutenir que cette coiffure

est de bon goût.

--De quelle femme voulez-vous donc parler? où est-elle?

--Là-bas, au pied de la statue de Voltaire, à côte de madame de

Brévannes, qui a l'air toute honteuse du _compagnonnage_.

--Est-ce que M. de Brévannes est à Paris?

--Sans doute, mon cher Morville, mais de quel air vous demandez cela?

--Et depuis longtemps?

--Je ne le crois pas; je l'ai vu pour la première fois, depuis son

retour, au bal de l'Opéra.--Ah çà, qu'avez-vous donc, Morville? Vous

semblez tout préoccupé de Brévannes, est-ce que vous seriez amoureux de

sa femme? Elle en vaut la peine.

--Son seul défaut est d'avoir des amies qui portent de pareils loquets.

--Vous qui prenez tant de pari aux succès de Gercourt, mon cher

Morville, vous oubliez le plus beau.... Sa comédie a fait un tel effet

sur le prince de Hansfeld, qu'elle l'a rendu plus imbécile que jamais.

On l'a transporté dans sa voiture presque sans connaissance. Pour sa

première sortie, dit-on, il a eu du bonheur.

--Comme c'est agréable pour madame de Hansfeld!

--Oh! de celle-là nous pouvons dire tout le mal possible, Morville la

déteste, et son prétexte de sentir le cigare, qu'il a donné pour n'aller

pas répondre à sa tante et à cette belle princesse, était une défaite...

Êtes-vous original assez, Morville?

--Et vous dites qu'il n'y a pas longtemps que M. de Brévannes est à

Paris?

--Allons, vous en êtes encore à M. de Brévannes? Je vous y laisse.

Bonsoir, Morville.... Voici ma voiture.

--Décidément, Morville est timbré.

--Voilà pourtant ce que c'est que de nous, lorsque nous sommes abrutis

par la passion.

--Lady Melfort a fait là un bel ouvrage.

--Pauvre garçon!... Ah! voici Gercourt là-bas; il a l'air de se

sauver... d'échapper à son triomphe. Quelle fatuité!

--Il faut l'appeler:--Gercourt!... Gercourt!...

--Il va être ravi.

--Bravo! mon cher ami.

--C'est un beau succès.

--Un grand succès.

--Vous ne pouvez vous imaginer combien nous en sommes heureux.

--Ah! mes amis.

--Nous le disions tout à l'heure: d'un homme dont c'est le métier...

c'eût été déjà très bien; mais d'un homme du monde, c'est double mérite.

--Eh bien! vrai, ce que vous me dites là, ces témoignages de bonne

amitié me sont plus précieux que le succès en lui-même.

--Mais c'est tout simple, on a un succès autant pour ses amis que pour

soi.

--Mais à quoi pense donc Morville? Est-ce qu'il n'est pas content de ma

pièce?

--Vous savez, mon cher, combien il est difficile pour tout le monde....

Il a l'air de ne pas vous voir.

--Et moi, je me sauve, car on me regarde et je ne suis nullement curieux

de faire le _lion_, adieu....

--Adieu, mon cher, et encore bravo.

--C'est-à-dire qu'il est charmé d'avoir fait son effet.

--Quelle ridicule et insupportable vanité!

* * * * *

CHAPITRE XIX.

LA POSTE RESTANTE.

Huit jours environ s'étaient passés depuis l'entrevue de madame de

Hansfeld et de M. de Morville à l'Opéra.

M. de Morville, accablé d'une mélancolie profonde, n'avait pas quitté sa

mère, qui se trouvait de plus en plus souffrante. Il se souvenait avec

un mélange de joie et d'amertume de son entretien avec madame de

Hansfeld; le cri qui était échappé à la princesse lui donnait un fugitif

espoir d'être aimé par elle, mais rendait plus pénible encore la lutte

qu'il avait à soutenir contre le devoir.

Par une fatalité à laquelle tous les hommes obéissent, son amour

s'augmentait en raison des obstacles insurmontables qui le séparaient de

Paula.

Par cela même qu'il accomplissait un douloureux sacrifice en la fuyant,

il se consolait en nourrissant au fond de son coeur cette fatale

passion; quelquefois, mais en vain, il voulait se reprendre à son ancien

amour pour lady Melfort, il voulait faire jaillir quelque étincelle de

ces cendres refroidies.

En vain il se demandait par quel décroissement insensible il était

arrivé si vite à l'oubli complet d'un sentiment qui naguère encore

occupait toute sa pensée.... En vain il se demandait la cause de son

amour pour madame de Hansfeld. Elle était sans doute d'une beauté

remarquable.... Quant à son coeur, à son esprit, il ne pouvait en juger.

Dans son unique conversation avec la princesse, celle-ci avait été

dédaigneuse, ironique et froide....

Dans cet examen des causes de sa passion, M. de Morville oubliait la plus

essentielle... ses lettres à madame de Hansfeld, lorsqu'il avait compris

par une singulière intuition de l'amour, presque toutes les émotions

dont elle était agitée. S'il est vrai qu'on aime souvent en raison des

sacrifices que l'on a faits à l'objet aimé, certaines âmes d'élite

aiment en raison de l'élévation des sentiments qu'on leur inspire. Et M.

de Morville devait à son amour pour madame de Hansfeld les plus nobles

inspirations.

Que si l'on objecte que jeune, beau, sensible, délicat, entouré de

séductions, il fallait que M. de Morville fût une manière de Scipion

pour se vouer à un amour impossible après être resté si longtemps fidèle

au souvenir d'une femme aimée, nous répondions que si ces exemples de

constance phénoménale se rencontrent quelquefois, c'est surtout parmi

les honnies jeunes et beaux, sensibles, délicats et entourés de

séductions; ils ont eu assez de succès pour n'être pas infidèles par

fausse honte, ou pour ajouter par vanité un chiffre de plus à leurs

heureuses fortunes.

Puis la facilité même des triomphes auxquels ils peuvent prétendre les

en éloigne. Enfin, sans être absolument rassasiés de plaisirs, leur

première fougue étant dès longtemps apaisée, ils sont alors avides de

jouissances plus délicates... heureux d'y consacrer la plus large part

de leur existence....

Pour exercer ainsi leurs facultés sensitives, il n'est pas besoin d'un

amour heureux; ils trouvent un charme doux et triste aux regrets

incessants que cause un souvenir adoré, aux tendres angoisses d'un amour

sans espoir; ils comprennent enfin l'ineffable volupté de la mélancolie,

les raffinements des passions pures et élevées.

Des hommes moins bien doués, moins accoutumés au succès, sont fidèles ou

_désintéressés_ en amour... par nécessité.

Les gens comme M. de Morville le sont, si cela se peut dire, par luxe.

C'est parce qu'il ne tiendrait qu'à eux d'_avoir_, qu'ils mettent une

sorte de noble dépravation à ne pas avoir. Et puis enfin (nous voulons à

tout prix excuser la constance et la résignation de notre héros),

certains gourmets sensés savent de temps à autre rafraîchir, renouveler

la sensibilité de leur goût par une intelligente sobriété. Ceci posé, M.

de Morville disculpé (nous l'espérons du moins), des ridicules inhérents

à la position d'amant fidèle ou d'amant malheureux, nous instruirons le

lecteur d'une nouvelle particularité.

Huit jours environ après son entretien avec madame de Hansfeld, M. de

Morville reçut par la poste la lettre suivante d'une écriture inconnue:

«La démarche que l'on tente auprès de vous est étrange et folle; vous

pouvez y voir une raillerie, un badinage ou un caprice; vous pouvez y

répondre par le silence, par les plaisanteries ou par le dédain; on ne

s'abuse pas; il y a mille raisons pour que cette démarche, pourtant

aussi sérieuse, aussi solennelle qu'il en soit au monde, vous semble

ridicule ou indigne de votre attention.... Cependant on a joué toute une

existence... sur l'espoir presque insensé que l'instinct de votre coeur

vous révélerait ce qu'il y a de sincère, de grave dans la question qu'on

va vous faire: _Votre coeur est-il libre_?

«On sait qu'un souvenir chéri le remplit depuis presque deux années;

mais il ne s'agit pas de ce passé: on s'adresse à votre honneur, à votre

loyauté bien connus. Pouvez-vous répondre à un amour profond, nourri

depuis longtemps dans le silence et dans le mystère, amour passionné que

vous seul pouvez inspirer et justifier?

«Répondez.... Voulez-vous de cet amour?...

«Bien des hommes seraient fiers de le partager. On ne vous dit pas cela

par orgueil... car cet amour... on le met à vos pieds avec autant

d'humilité que de crainte.... Si vous êtes libre, si vous pouvez

consacrer... ou plutôt si vous permettez qu'on vous consacre une vie

tout entière... dites un mot... et demain vous saurez qui vous écrit

cette lettre....

«La confiance que l'on a en vous est telle que l'on vous croira

aveuglement. Rien ne vous sera plus facile que de tromper un coeur

rempli de vous. Vous pourrez prendre impunément cet amour comme un jouet

avec l'arrière-pensée de le briser bientôt; vous pourrez légèrement,

insoucieusement, porter un coup mortel à un coeur trop épris.... On vous

dit cela parce qu'on vous sait bon et généreux... parce qu'on ne présume

pas trop de votre coeur et de votre franchise en attendant une réponse

loyale.... Quelle qu'elle soit, elle sera reçue avec reconnaissance....

Votre sincérité consolera du moins l'amertume d'un refus. Ce malheureux

amour rentrera dans le mystère et dans l'obscurité dont il n'aurait

jamais dû sortir; quoiqu'il ne soit pas partagé, il ne sera pas moins

fervent et éternel; vous pouvez y être insensible, mais vous ne pouvez

l'empêcher d'exister.

«P.S. Répondre poste restante, à Paris, à madame Derval.»

Soit qu'il fût dans un milieu d'idées romanesques et mélancoliques, soit

qu'il crût à la sincérité de cette lettre, soit enfin que, décidé à

refuser l'_offre de ce coeur_, il évitât, de la sorte, le ridicule

d'être dupe d'une plaisanterie, M. de Morville répondit sérieusement à

cette proposition, et envoya ces mots: Poste restante, à l'adresse de

madame Derval.

«J'aimerais mieux mille fois être victime d'une plaisanterie que risquer

de répondre légèrement à l'expression d'un sentiment dont un honnête

homme doit toujours se montrer fier et reconnaissant. Il est un mérite

que je prétends avoir, c'est celui de la franchise; jamais je n'ai

commis une action lâche ou méchante, jamais je n'ai regardé comme vains

et frivoles les engagements de deux coeurs qui se donnent l'un à

l'autre, engagements dans lesquels une femme met presque toujours son

repos, son honneur, son avenir à la merci d'un homme; engagements dans

lesquels la femme risque tout, l'homme rien....

«Je répondrai donc: _Non, mon coeur n'est pas libre; j'aime, et j'aime

sans espoir_....

«Serai-je compris, lorsque je dirai qu'en répondant de la sorte je crois

être à la hauteur du sentiment que l'on m'exprime, et dont je suis aussi

touché qu'honoré?

«En admettant la réalité du sentiment dont on me parle, je suis absous

de présomption par cette vérité bien connue: _Être aimé ne prouve pas

qu'on mérite d'être aimé_. Mais, quant à moi, j'ai toujours pensé que

ceux qui aimaient méritaient toujours autant de respect que

d'admiration.

«LÉON DE MORVILLE.»

Le lendemain, M. de Morville reçut cette réponse par la poste:

«On vous avait bien jugé, noble et généreux coeur; votre lettre a fait

couler des larmes sans amertume. Votre rare délicatesse aurait encore,

si cela était possible, augmenté la folle passion que vous avez

inspirée.... Folle passion!... oh! non... non... jamais amour n'a été

plus réfléchi, plus médité, plus sage... car vous êtes digne de répondre

à toutes les exigences de l'âme la plus pure, la plus élevée.

«Non, ce n'est pas une folle passion que celle que vous inspirez; on

s'en honore, on s'en pare comme d'une vertu.... Maintenant on a une

dernière grâce à vous demander; on sait que si vous ne l'accordez pas

elle est inopportune; si, au contraire, vous l'accordez, c'est que vous

comprendrez de quelle immense consolation elle peut-être pour un coeur

rempli de vous. On voudrait de temps à autre vous écrire, non pas pour

vous parler d'un amour qui désormais n'élèvera plus la voix, mais pour

vous faire entendre quelquefois les accents d'une voix amie.

«_Votre coeur n'est pas libre, et vous aimez sans espoir_.

«On a cru que cette confidence imposait des devoirs parce qu'elle vous

présageait des chagrins. Ceux qui ont souffert doivent venir à ceux qui

souffrent; si votre amour continue d'être malheureux, peut-être au

milieu de vos tristesses accueillerez-vous avec reconnaissance la

consolation d'un coeur tendre et dévoué qui, mieux que tout autre, saura

compatir à votre douleur.

«Si vous êtes heureux, vous serez généreux, et vous aurez quelques

bonnes et douces paroles pour l'amie inconnue qui oubliera ses chagrins

en songeant à vos souffrances ou à votre bonheur.... Vous êtes si loyal

que vous ne suspecterez pas la loyauté des autres. Le but de cette

correspondance n'est pas de tendre un piége à votre affection, ou de

profiter d'un moment de dépit pour vous offrir de nouveau un coeur que

vous avez repoussé; vous croirez cela parce que vous savez qu'il est des

âmes dignes de la vôtre; vous croirez cela parce que, quoi qu'il arrive,

jamais vous ne saurez qui vous écrit.

«Enfin, vous ne verrez dans cette résolution ni orgueil froissé, ni

amertume. L'élévation du sentiment qui dicte cette lettre le met hors

d'atteinte de ces misérables passions. Le sort a voulu que cette offre

d'un coeur dévoué vous fût faite trop tôt ou trop tard.... Ce coeur n'en

est pas moins à vous, c'est-à-dire toujours digne de vous.

«Répondez poste restante, à la même adresse.»

Le calme et la dignité de cette nouvelle lettre frappèrent M. de

Morville; il en fut touché, malgré les préoccupations que lui causait

son amour pour madame de Hansfeld. Il répondit avec sa sincérité

habituelle:

Paula Monti, Tome I ou L'Hôtel Lambert - histoire contemporaine · 第 8 / 11 段