et donnait un nouvel attrait à la piquante physionomie de madame de
Luceval. Elle était accompagnée de son frère et de sa belle-soeur, M. et
madame de Beaulieu.
--Alfred... regardez, j'ai gagné mon pari--s'écria gaiement la marquise
en s'adressant à son frère.--Madame Girard porte mon sobieska... Ma
chère Alix, votre lorgnette, je vous en supplie!--ajouta-t-elle en
s'adressant à sa belle-soeur.
--Quel pari avez-vous donc fait avec Alfred?--demanda madame de
Beaulieu,--et qu'est-ce que madame Girard?
--Alix, je vous en prie, ne riez pas trop, et regardez juste en face de
nous aux premières... une femme en robe montante, de couleur nacarat....
Naturellement madame de Beaulieu était très rieuse; la figure
contractée, courroucée de madame Girard, qui fronçait les sourcils sous
sa casquette à plumes, lui donnait une physionomie si burlesque, que la
belle-soeur de madame de Luceval eut grand'peine à se contenir.
--Cette Girard doit sans doute, en sortant d'ici, représenter la Pologne
dans un bal patriotique, fantastique et allégorique...--dit madame de
Beaulieu.
--Mais, ma chère Émilie,--reprit madame de Beaulieu en contraignant son
envie de rire,--quel rapport a donc votre pari avec cet adorable
toquet?
--Rien de plus simple,--dit madame de Luceval;--je ne pouvais avoir une
coiffure sans me voir à l'instant imitée, ou plutôt parodiée par cette
madame Girard. Cela m'impatientait tellement que j'ai parié avec Alfred
que j'imaginerais la coiffure la plus ridicule du monde, que
mademoiselle Barenne la montrerait en secret à madame Girard, comme
m'étant destinée, et que madame Girard la supplierait de lui en faire
une toute semblable.... J'ai inventé le sobieska. Mademoiselle Barenne
s'est mise à l'oeuvre. Vous voyez madame Girard ornée du sobieska; j'ai
gagné mon pari, et mon cher frère me doit une garniture de fleurs
naturelles.
--Le tour est parfait; et comme la pièce ne commence pas encore,--dit M.
de Beaulieu,--je vais aller répandre cette malice pour doubler l'effet
du sobieska de madame Girard.
--Mais savez-vous,--reprit madame de Luceval,--qu'il y a une charmante
personne dans la loge de cette ridicule Girard? Alfred, tâchez donc de
savoir qui elle est.
--En effet,--dit madame de Beaulieu en regardant attentivement
Berthe,--elle est on ne peut plus jolie... et mise si simplement....
Voilà qui contraste avec le sobieska;... je ne puis concevoir qu'on
n'aime pas la simplicité, et par conséquent le bon goût. C'est si
commode, et il faut toujours se donner tant de peine pour se rendre
ridicule....
--Est-ce que vous dites cela à propos de M. de Gercourt et de sa
comédie, ma chère Alix?
--Méchante!... un de vos amis, un de vos anciens adorateurs.
--Il lui était si facile de ne pas faire cette comédie.
--Mais attendez au moins... pour la juger....
--Pas du tout, je serais influencée. Maintenant mon jugement est bien
plus indépendant....
--Folle que vous êtes!... et vous avez encouragé M. de Gercourt dans
cette tentative....
--Il est si bon d'avoir à consoler ses amis dans leur infortune!
--Vous êtes un peu comme ces gens qui, au risque de vous noyer, vous
jettent à l'eau pour avoir le plaisir de vous sauver....
--Votre comparaison n'est pas juste, ma chère Alix; car je ne pourrais
pas sauver la comédie de ce pauvre M. de Gercourt.
--Émilie, Émilie, prenez garde,--dit en souriant madame de Beaulieu.--M.
de Gercourt vous a longtemps admirée.... Vous feriez croire qu'il y a
chez vous du dépit et....
--Mais, sans doute, je lui en veux de ce qu'il a renoncé trop tôt à
l'espoir de me plaire. Ses soins m'amusaient; voyez comme je suis
franche.
--Oh! l'infernale coquette! elle ne pardonne pas même qu'on renonce à
elle.... Il faut que sa victime reste là pour souffrir.
--Hélas! M. de Gercourt va bien se venger ce soir.... Je n'ai demandé ma
voiture qu'à onze heures.
Ce charitable entretien fut troublé par M. de Beaulieu et par M. de
Fierval.
--Ma chère Émilie,--dit M. de Beaulieu à sa soeur,--je vous amène un
renseignement vivant sur la charmante femme qui est à côté du sobieska.
--Vous connaissez cette jolie personne, monsieur de Fierval?--demanda
madame de Luceval.
--Je ne la connais pas, madame, mais je connais son mari.... C'est M. de
Brévannes.
--Brévannes? N'est-ce pas le fils d'un ancien homme d'affaires?
--A peu près.... Le père était environ comme fournisseur... agioteur.
--Et cette jeune femme?
--Une pauvre fille sans fortune. Elle donnait des leçons de piano pour
vivre....
--Il est impossible d'avoir l'air plus distingué,--reprit madame de
Luceval.
--Elle est mise à ravir.... C'est donc un mariage d'amour?...
--Certainement... mais Brévannes est très infidèle, dit-on.
--Comment! ce gros homme à lunettes?
--Non, ma chère; ceci doit être au moins le Sobieski de la
Sobieska,--dit M. de Beaulieu à sa soeur.
--M. de Brévannes--reprit Fierval--est cet homme très brun à figure
expressive; la casquette de madame Girard vous le cache... tenez....
--Dieu! quelle mauvaise physionomie!... Il a l'air méchant.
--Mais non, je vous assure; Brévannes est ce qu'on appelle un très bon
garçon; seulement il a un caractère de fer... et ce qu'il veut, il le
veut....
Au bruit de quelques chaises que l'on dérangea dans la loge voisine,
madame de Luceval avança un peu la tête et reconnut madame de Lormoy,
tante de M. de Morville.
--Ah! madame, quel heureux voisinage?--dit madame de Luceval--êtes-vous
seule dans votre loge? j'irai vous faire une visite....
--J'attends madame de Hansfeld, et par extraordinaire son mari
l'accompagne--dit madame de Lormoy.
--Vraiment?... quel malheur! d'ici je ne pourrai pas voir ce mystérieux
personnage.... Tâchez qu'il reste jusqu'à la sortie....
--S'il vous avait aperçue, ma chère Émilie, je n'aurais pas à le lui
demander... mais malheureusement....
Madame de Lormoy, entendant du bruit, s'interrompit, retourna la tête,
et dit à madame de Luceval:
--Le voici.
C'était en effet le prince et la princesse de Hansfeld qui entraient
dans la loge.
* * * * *
CHAPITRE XVI.
LES STALLES D'AMIS.
--Que de monde!... que de monde!...
--A la place de Gercourt, moi, j'aurais à cette heure une furieuse
émotion; et vous?
--Moi aussi....
--Mais quelle fantaisie lui a pris?
--Il ne peut rien faire comme tout le monde.
--Ah! bah! Est-ce que sa comédie est vraiment très extraordinaire?
--Non, non, je veux dire que les gens du monde ne font pas de comédies;
il n'avait qu'à faire comme eux et se tenir tranquille.
--Je croyais que vous aviez vu une répétition générale.
--Oui.
--Eh bien!
--Je suis arrivé au troisième acte, et, ma foi, je me suis trouvé à côté
de mademoiselle ***, que je n'avais jamais vue hors la scène; j'ai causé
tout le temps avec elle, et je n'ai rien écouté du tout de la pièce de
Gercourt. Elle est très gentille, cette demoiselle ***.
--Alors vous ne savez rien de la pièce?
--Saint-Clair, qui a vu deux répétitions, dit que c'est très faible.
Moi, je voudrais que sa pièce réussît, bien certainement; mais quant à
applaudir comme un claqueur.... Vous entendez bien....
--Dieu nous en préserve!
--Il n'y a rien de plus mauvais goût que d'applaudir.
--Tout le club sera ici.
--Ils viendront gris.... Ce sera drôle.
--Ah! voilà l'ambassadeur turc....
--Allons, bon! voilà la petite marquise de Luceval qui se démanche le
cou pour voir l'ambassadeur ou pour en être vue....
--Pardieu! elle qui ne recherche que ce qui est excentrique, elle doit
avoir la plus grande envie de coqueter avec ce Turc....
--Je déteste cette femme-là... elle est si moqueuse....
--Et si mauvaise langue!
--Est-ce que vous la trouvez réellement très jolie?
--Hen... hen! elle a du piquant, de la physionomie, voilà tout.
--Quelle différence avec madame de Longpré, qui entre dans cette
loge!... Voilà une femme réellement ravissante.
--Elle est avec cette petite bête de madame de Dinville.
--Il faut toujours que cette sotte créature s'accroche à une femme à la
mode....
--Tiens, à propos de madame de Longpré... où est donc Maubray?
--Le voilà qui entre dans leur loge.... Est-ce que monsieur de Longpré
peut se passer de lui?...
--Malheureux Longpré!...
--Ah! voilà mademoiselle Dumoulin avec son baron.... Qu'elle est
jolie!... Avouez qu'il y a encore bien peu de femmes du monde qui la
vaillent.
--C'est vrai.
--Et c'est bien moins ennuyeux... c'est bien plus commode.... Il n'y a
pas de soins à avoir, on n'est pas forcé à des égards.
--Sans doute; mais on est si bête.... On préfère à tout la vanité.
--Décidément, la princesse de Hansfeld est en beauté... Cette robe de
velours grenat lui sied à ravir.... Quelles admirables épaules!... Je ne
l'ai jamais vue mieux qu'aujourd'hui.... Avec qui est-elle donc là?
--Avec madame de Lormoy, la tante de Morville.
--Mais on dirait qu'il y a encore quelqu'un dans le fond de la loge....
--Non.
--Si... je vous assure.
--Ces loges sont si obscures!
--C'est peut-être le prince....
--Est-ce qu'on le lâche maintenant?
--Il paraît.... Mais on ne peut voir sa figure, la tante de Morville le
cache.
--A propos de Morville, comment n'est-il pas ici... lui, l'ami intime de
Gercourt?
--Il viendra tout à l'heure, je l'ai rencontré; sa mère va mieux.
--Et lui, comment va-t-il?
--Comment, lui?
--Il ne guérit pas de son Anglaise?
--Non.... Voilà une fidélité incurable.
--Madame de Luceval aurait bien voulu s'en faire adorer par esprit de
contradiction, mais il n'y a pas eu moyen, Morville a tenu bon....
--A-t-elle dû être vexée! elle est si coquette... elle aime tant à
tourmenter les autres femmes....
--Oh! je voudrais la voir tomber entre les mains de quelqu'un qui la
mène durement!
--Elle a rendu ce pauvre Saint-Renant à moitié fou.
--Est-ce que leur liaison dure toujours?
--On le dit, car il s'abrutit de plus en plus.
--Silence... le voilà... Bonjour, Saint-Renant....
--Bonjour, très chers.... Avez-vous vu la femme en casquette polonaise,
en sobieska?
--Non. Qu'est-ce que c'est que ça?
--Tenez, là... aux premières, à côté d'une très jolie femme blonde.
--Ça?... mais c'est un homme!
--C'est un écuyer du Cirque.
--C'est une dame colonelle des hussardes chamborannes.
--Dites plutôt de _lancières_ polonaises.
--Moi, je demande le nom de la petite femme blonde... elle est
ravissante.
--C'est madame de Brévannes.
--La femme de ce grand brun qui s'avance!...
--Oui....
--Ah! voilà Morville.
--Dites donc, Morville, le fameux prince invisible est ici; mais ça
n'avance guère, il est retranché dans sa loge, avec votre tante et la
princesse de Hansfeld; on ne peut l'apercevoir.
--Madame de Hansfeld est ici?
--Oui, là... tenez, Morville.
--En effet....
--Allez donc saluer votre tante. Vous nous direz comment est de près la
figure du prince; d'ici on ne voit rien.... Voyons, faites cela pour
nous, Morville.
--Impossible, je n'oserais pas approcher de ma tante: j'ai fumé un
cigare.... Il y a de quoi la faire évanouir. Je vais tâcher au contraire
de n'être pas vu par elle, puisque je ne puis aller dans sa loge. Ah çà!
j'espère que nous allons soutenir Gercourt, je suis ému pour lui.
--Est-ce que vous comptez applaudir beaucoup, vous, Morville?
--Mais sans doute. La pièce le mérite, d'abord.... Et puis il faut
encourager Gercourt. S'il réussit, on ne nous appellera plus des gens
oisifs, inutiles; et il réussira, il a tant d'esprit!
--Oui; mais s'il tombe, nous serons pour ainsi dire responsables de sa
chute.
--Pas plus que vous ne serez responsables de son succès.
--Mais voici les trois coups....
--Le moment solennel....
--Malheureux Gercourt....
--Silence, messieurs, écoutons....
--Soyez tranquille, Morville.
--Nous sommes tout oreilles.
--Tiens! ça se passe sous Louis XV!...
--Moi, d'abord, je déteste les pièces du temps de la Régence....
--Quel affreux habit a ce père noble!
--Mais, par exemple, mademoiselle *** est mise à merveille.
--Elle a trop de rouge....
--On en mettait alors beaucoup.
--Certainement, et très près des yeux....
--Comme la poudre lui va bien!
--Est-ce que vous savez son aventure avec Octave?... Elle est très
piquante.... Figurez-vous....
--Messieurs, pour ce pauvre Gercourt, écoutez donc un peu la pièce.
--C'est très joli! très joli!
--Les décors sont charmants.
--Le fait est que pour une première pièce....
--Pour quelqu'un qui n'en fait pas son état....
--Oh! un monologue?... Moi, je n'écoute jamais les monologues... c'est
assommant.
--Ni moi non plus....
--Eh bien! pour en revenir à Octave, imaginez-vous qu'il voit plusieurs
fois mademoiselle *** dans son dernier rôle... vous savez la pièce de
Scribe.... Il en devient très amoureux... quand je dis amoureux....
--Parbleu....
--Il connaissait... dans la maison de....
--Mon cher Auguste, de grâce, écoutez donc un peu.... Gercourt est de
nos amis.
--Nous parlons justement d'une actrice de sa pièce....
--Et puis les monologues... sont toujours du remplissage....
--Bravo! bravo!
--Diable! ceci est un peu risqué. Ça ne se dit pas en bonne
compagnie....
--Oui, mais sous la Régence....
--Ah! voilà madame d'Hauterive et sa soeur dans la loge du ministre....
Quand on peut aller quelque part gratis on est bien sûr de les y voir.
--Si ce n'est pas honteux! avec deux cent mille livres de rente.
--Il y a des gens si avares!
--Voyons, écoutons; je vous raconterai une autre fois l'histoire
d'Octave, ça désolerait ce pauvre Morville.
--Oui, écoutons....
--Ah!... ah!... ah!... Charmant ce mot-là...
--Il est dommage que mademoiselle *** ait le cou si long....
--Et l'amoureux, comme il parle du nez....
--Ah! voilà les deux loges du club qui se garnissent....
--Ils ont trop dîné...
--Ils vont se faire mettre à la porte....
--Regardez donc d'Orville, il est écarlate....
--Bon! voilà qu'il parle aux acteurs....
--Je le reconnais bien là... il est si spirituel!... Je parie qu'il va
leur dire de drôles de choses....
--On le fait se tenir tranquille....
--C'est dommage.... Une fois nous avons été ensemble à la Gaîté: il y
avait un mouton dans la pièce; nous étions dans une avant-scène de
baignoires; d'Orville a tiré le mouton par les pattes de derrière....
--Ah! ah! cela devait être bien drôle.
--Je vous en réponds.... Mais voyons, écoutons, écoutons.... Hum....
Dites donc, ça me paraît très embrouillé... cette intrigue.
--Le fait est que je n'y comprends rien....
--De qui est-il père, celui-là?...
--L'habit ponceau?
--Non, l'autre à gauche du théâtre, le maigre, celui du monologue.
--Je ne sais pas.
--Est-ce que vous trouvez ça très amusant?
--C'est glacial.
--Quelle diable d'idée a eue Gercourt de faire une comédie?
--Pourtant ce mot-là est joli.
--Oui, mais qu'est-ce que cela, des mots?
--C'est égal, voyez comme on applaudit. Allons, ça réussit... mais c'est
faible....
--Le premier acte est enlevé; au second maintenant.
--Eh bien! messieurs, que vous avais-je dit?
--Entre nous, mon cher Morville, c'est dommage que cela commence si
bien.
--Pourquoi donc?
--Le reste de la pièce ne pourra certainement pas se soutenir à cette
hauteur.
--Nous verrons bien; moi qui la connais, je ne doute plus maintenant du
succès.
--Oh! vous, Morville, vous êtes toujours optimiste. Le fait est que
l'exposition est très embrouillée.
--Vous n'écoutez pas.
--Oh! parbleu! s'il faut faire des efforts d'attention pour comprendre,
c'est un vrai travail alors.
--Et l'on ne vient pas au spectacle pour se fatiguer à chercher des
explications....
--Si c'est embrouillé... ça regarde l'auteur.... Je ne peux pas, pour
son plaisir, m'empêcher de parler à mon voisin....
--C'est juste... le triomphe de l'art est de se faire comprendre sans
être écouté...
--Diable de Morville, est-il fanatique de Gercourt!
* * * * *
CHAPITRE XVII.
ENTR'ACTES. LOGE N° 7.
Cette loge était, nous l'avons dit, occupée par M. de Brévannes et par
sa femme.
Dans la princesse de Hansfeld, il venait de reconnaître Paula Monti....
Heureusement l'attention de Berthe était occupée, car la profonde
altération des traits de son mari ne lui aurait pas échappé. Malgré la
trempe énergique de son caractère, M. de Brévannes se sentit défaillir.
Il eut besoin de s'appuyer aux parois de la loge pour se soutenir; il
sentit se réveiller avec une nouvelle violence la folle passion que lui
avait inspirée Paula.
Il revoyait cette femme plus belle que jamais, admirée par tous les
hommes, enviée par toutes les femmes, dans la position sociale la plus
éminente; et cette femme pouvait lui demander un terrible compte du
sang qu'il avait répandu, du moyen infâme qu'il avait employé pour
donner une apparence à ses lâches calomnies.
Dans la crainte des poursuites qui devaient lui être intentées après son
duel avec Raphaël (duel où celui-ci succomba), M. de Brévannes avait
précipitamment quitté Florence. Depuis lors, il avait cherché à
s'étourdir, par des amours coupables, sur son indigne conduite et sur sa
passion indomptable, qui, malgré lui, couvait toujours au fond de son
coeur.
Son aigreur, sa brusquerie, sa dureté envers Berthe, n'avaient pas
d'autre cause que le ressentiment de ce passé qu'il ne pouvait chasser
de sa mémoire.
Que devint-il lorsqu'il se retrouva face à face avec madame de Hansfeld
et qu'il se vit reconnu par elle! car les regards de la princesse,
d'abord attirés par le sobieska de madame Girard, s'arrêtèrent ensuite
sur M. de Brévannes au moment même où, reconnaissant en elle Paula
Monti, il la contemplait avec stupeur....
Il la vit tressaillir, porter vivement la main à ses yeux, puis
redevenir bientôt impassible.
* * * * *
Berthe avait été très intéressée; allant peu au spectacle, elle y
apportait des émotions jeunes et fraîches. Tout entière à l'action de la
comédie, fort indifférente à ce qui se passait dans la salle, le
commencement du second acte du _Séducteur_ l'absorba complètement.
Le second acte eut un succès peut-être encore plus complet que le
premier. Les amis de M. de Gercourt commencèrent à s'impatienter de cet
_heureux hasard_, et l'un des plus dévoués dit:
--Maintenant je suis tranquille; si cela tombe, malgré le talent qu'il y
a dans ces deux actes, ce pauvre Gercourt sera bien innocent de cette
chute.... Je le dis à présent, sans savoir ce qui arrivera... tant mieux
ou tant pis pour lui. Gercourt n'est pas l'auteur de cette pièce; ça
n'est pas son esprit.
Pendant cet entr'acte, nous conduirons le lecteur dans la loge de madame
de Hansfeld.
Madame de Lormoy qui l'accompagnait, femme de cinquante ans environ,
était une grande dame dans toute l'acception du mot.
Maintenant quelques mots du prince de Hansfeld, que le lecteur a déjà
entrevu dans la galerie de l'hôtel Lambert.
M. de Hansfeld, si enfoncé dans sa loge que de la salle on ne pouvait
l'apercevoir, était de taille moyenne, frêle, mince, et âgé de
vingt-deux ou de vingt-trois ans; ses traits étaient d'une extrême
délicatesse, ses cheveux blonds; une moustache et une barbe peu
fournies, mais fines et soyeuses et d'une nuance cendrée, s'harmonisaient
avec la pâleur transparente de son visage. Ses yeux très grands, très
doux, étaient d'un bleu si lumineux que, malgré la demi-obscurité de la
loge, on distinguait la transparence du regard d'Arnold; la lumière
semblait ne pas s'y réfléchir, mais le traverser, et lui donnait la
limpidité bleuâtre d'un saphir.
Son sourire était plein de mansuétude, de finesse et de grâce. Il
manquait à ce charmant visage la chaude coloration de la vie et de la
santé; de même que les fleurs qui végètent à l'ombre et loin des rayons
salutaires du soleil perdent la vivacité de leur coloris et se nuancent
de teintes pâles d'une délicatesse extrême, de même les traits d'Arnold
avaient quelque chose d'étiolé et de languissant.
Depuis quelques moments il était profondément préoccupé.
Lorsque madame de Lormoy avait fait remarquer à la princesse la ridicule
coiffure de madame Girard, portant machinalement les yeux de ce côté, M.
de Hansfeld était resté en contemplation devant Berthe.
Madame de Brévannes n'était pas d'une beauté étourdissante; mais son
doux et joli visage avait une si touchante expression de mélancolie,
qu'Arnold se sentit ému.... A ce moment même de l'entr'acte, Berthe, par
un retour involontaire sur sa position et sur celle de son père, trop
fier pour accepter désormais le moindre secours de M. de Brévannes, et
trop pauvre pour s'en passer; Berthe, disons-nous, n'étant plus
distraite par l'intérêt du spectacle, se laissait aller à la tristesse
de ses pensées; la taille un peu courbée, la tête inclinée sur sa
poitrine, effeuillant machinalement un bouquet de camélias roses
qu'elle tenait à la main, elle semblait plier sous le poids de quelque
chagrin.
M. de Hansfeld se sentait attiré vers cette jeune femme par la
mystérieuse et puissante sympathie de la souffrance.... Il lui était
presque reconnaissant d'être, ainsi que lui, étrangère au bruit, au
mouvement joyeux de cette salle brillante.... Voulant juger si la
perfection des traits de Berthe répondait à leur gracieux ensemble, il
prit sa lorgnette.
A cet instant, madame de Lormoy se tourna vers lui.
--Eh bien! prince, comment vous trouvez-vous?
--Mille grâces, madame!--répondit le prince en français et sans aucun
accent, mais d'une voix faible et douce,--je me trouve très bien.
--La lumière vous fatigue peut-être, mon ami?--demanda la princesse à
son mari.
--Un peu... mais il faut que je m'y habitue... je vais devenir si
mondain!--ajouta-t-il en souriant.
--A la bonne heure, prince,--reprit madame de Lormoy.--Il n'y a rien de
tel pour les maladies nerveuses que le mouvement.... Je ne vous
recommande pas les plus aimables distractions, madame de Hansfeld est
auprès de vous.
--C'est elle qui aurait au contraire besoin de se distraire,--dit le
prince avec bonté; mais j'ai une peine extrême à obtenir d'elle qu'elle
aille davantage dans le monde.
--Mon Dieu, prince, j'ai mon neveu, M. de Morville, que je poursuis des
mêmes reproches.... Ma pauvre soeur, sa mère, a été si longtemps malade,
et il l'a si affectueusement soignée, qu'il s'est déshabitué du monde.
Dieu merci! elle va mieux maintenant, mais mon neveu n'en persiste pas
moins dans sa sauvagerie. Il devient bizarre, capricieux; et j'ai été
obligée de l'excuser auprès de vous, chère princesse, car après m'avoir
demandé la grâce de vous être présenté, sa sauvagerie a repris le
dessus, et il a prétexté de son éloignement du monde pour renoncer à
cette faveur d'abord si désirée.
Madame de Hansfeld resta impassible en entendant ainsi parler de M. de
Morville, qu'elle avait depuis longtemps aperçu aux stalles de
l'orchestre. Elle répondit en souriant:
--J'ai entendu attribuer à une cause très romanesque la sauvagerie de M.
de Morville. On parlait d'une peine de coeur très profonde... d'une
fidélité qui n'est plus de ce temps-ci.
--Et on disait vrai.... Les tantes doivent toujours avoir l'air
d'ignorer ces amoureuses faiblesses; sans cela, je vanterais la
constance héroïque de mon neveu.... Ah! mon Dieu! mais c'est lui, le
voilà aux stalles...--dit tout à coup madame de Lormoy en apercevant M.
de Morville.
--Monsieur de Fierval, puisque Léon ne veut pas me voir, ayez donc la
bonté d'aller lui dire que je suis ici.... Il ne nous échappera pas
cette fois.
M. de Fierval, qui était venu faire une visite à madame de Lormoy et à
la princesse, quitta aussitôt la loge pour se rendre aux ordres de la
tante de M. de Morville.
--Mais vraiment, madame, dit en riant madame de Hansfeld lorsque M. de
Fierval fut sorti, je serais désolée de faire tomber M. de Morville dans
un véritable piège et de surprendre ainsi une présentation qu'il désire
peut-être éviter.
--Ma chère princesse, s'il a ses bizarreries j'ai les miennes, et entre
autres celle d'être fière de mon neveu, et son plus beau succès serait
de mériter votre bienveillance.
--Je n'ai pas le droit de la refuser à quelqu'un qui vous appartient
d'aussi près que M. de Morville; seulement je regrette que cette
bienveillance n'ait pas la valeur que vous voulez bien lui donner.
--Permettez-moi de vous dire que quant à cela vous vous trompez
complètement.