Sans lui répondre, le vieillard la regardait avec bonheur.

--Te voilà donc.. Depuis six mois... six mois!...

--Pauvre père... le temps t'a bien duré....

--Mais tu étais heureuse?...

--Oui, oh! oui....

--Bien heureuse?...

--Comme toujours....

--Jusqu'à présent ton bonheur a fait mon courage.... Ainsi ton mari...

est pour toi toujours bon, prévenant, dévoué?...

--Sans doute....

--Et pendant ton séjour en Lorraine?... Ces six grands mois passés dans

le tête-à-tête ont été plus doux encore pour toi, s'il est possible, que

le temps de ton séjour à Paris?

--Oui, mon père.

--Tu es toujours fière d'être sa femme?

--Toujours.... Mais pourquoi ces questions?

--Brévannes est enfin tel que tu l'avais jugé lorsque tu m'as déclaré

que tu n'épouserais que lui?

--Oui, certainement--répondit Berthe de plus en plus étonnée des paroles

de son père, paroles qui prouvent du moins qu'elle lui avait

soigneusement caché ses chagrins.

--C'est toujours enfin l'homme digne d'inspirer la passion dont tu

serais morte, malheureuse enfant, si j'avais persisté dans mes refus?...

--Oui, mon père.... Charles n'a pas changé.

--Dieu soit loué! Eh bien! je l'avoue... je me suis trompé....

--Trompé?... Et sur qui, bon père?

--Tu ne sais pas pourquoi, cette année, j'attendais ton retour avec plus

d'impatience encore que les autres années?

--Mon Dieu, non.

--Tu ne sais pas pourquoi je suis doublement ravi de te voir

aujourd'hui?

--Explique-toi donc.... Mais, mon Dieu!... tu pleures... tu pleures!

--Et tu ne sais pas pourquoi je pleure... mais c'est de joie, vois-tu...

oh! bien de joie.

--Oh! tant mieux!

--Mon enfant... l'épreuve a assez duré.

--Quelle épreuve?

--Je souffrais tant! vieux, infirme, réduit à passer mes jours seul...

moi, qui depuis ta naissance n'avais pas manqué de t'embrasser le matin

et le soir... j'avais reporté sur toi la tendresse que j'avais pour ta

mère.... Quelle amertume d'être condamné à ne te voir que quelques

heures par semaine et à ne pas te voir pendant des mois entiers.

--Bon père... je souffrais bien aussi....

--Ce n'est pas tout encore: le temps que tu as passé ici pendant que ton

mari était en Italie m'avait rendu notre nouvelle séparation plus

pénible encore; c'était te perdre une seconde fois.

--Mais, mon père....

--Je sais ce que tu vas me dire... aux premiers jours de ton mariage,

Brévannes m'avait offert un petit appartement dans sa maison.... Bien

souvent depuis tu étais revenue sur cette proposition... je t'avais

constamment refusée....

--Hélas! oui.

--C'est que, vois-tu, je doutais de Brévannes; je doutais de la durée de

cet amour, d'abord si violent.... Je n'aurais pu être tranquille

spectateur de tes chagrins; ma défiance même aurait troublé ton ménage.

Je me suis donc imposé un rigoureux devoir... je me suis dit:

J'attendrai.... Berthe ne m'a jamais menti.... Si, après quatre années

de mariage, elle est aussi heureuse qu'elle le dit, je verrai là une

garantie certaine pour l'avenir et une preuve de la bonté du coeur de

Brévannes. Ce moment est arrivé. Ton mari est digne de toi; aujourd'hui

je lui dirai: J'ai douté de vous, j'ai eu tort... je vous en demande

pardon.... Maintenant j'ai foi et confiance en vous... j'accepte l'offre

que vous m'avez faite... je ne vous quitterai plus, ni vous ni Berthe.

--Tu dis, père?--s'écria Berthe.

--Je dis, mon enfant chérie, que je n'ai plus assez d'années à vivre

pour les passer loin de toi.... Ma foi, je me laisse être heureux tout à

mon aise; ton mari, toi et moi, nous ne nous quitterons plus...

désormais.

Berthe se jeta en pleurant au cou du vieillard.

Il se méprit sur ce mouvement, sur ces larmes, et pressa tendrement la

jeune femme dans ses bras.

--Allons, allons, folle... qu'adviendra-t-il donc des chagrins si la

joie t'agite et t'éplore à ce point....

--Entre nous--ajouta Pierre Raimond en souriant--je fais le brave, le

Brutus, et je suis aussi ému que toi... en pensant que je ne te

quitterai plus.

Il passa sa main tremblante sur ses yeux humides.

La position de Berthe était cruelle.

M. de Brévannes, non content d'avoir comblé la mesure de ses torts

envers elle, venait encore de lui reprocher durement la modique pension

qu'il faisait à son père. A ce moment même Pierre Raimond, abusé par les

généreux mensonges de sa fille, s'apprêtait à aller vivre chez M. de

Brévannes dans la plus complète intimité.

Berthe avait pu jusqu'alors dissimuler à son père ses chagrins

croissants, attribuer sa tristesse à ses regrets de vivre éloignée de

lui; mais les espérances de Pierre Raimond contrastaient tellement avec

la scène cruelle qui s'était passée la veille entre Berthe et M. de

Brévannes, que la jeune femme resta frappée de stupeur, presque de

crainte.

Au lieu d'accueillir la résolution de son père avec la joie la plus

vive, par un mouvement involontaire elle se jeta en pleurant dans ses

bras.

Pierre Raimond connaissait le coeur de sa fille; il attribua d'abord ses

pleurs à la joie, à une surprise inespérée; mais ces larmes se

changèrent en sanglots. Berthe reposa sa tête sur l'épaule du vieillard,

et de temps en temps elle serra ses mains dans les siennes par un

mouvement convulsif.

Pierre Raimond comprit une partie de la vérité; ses anciens soupçons

revinrent, il repoussa presque brusquement sa fille, et s'écria d'une

voix sévère:

--Berthe... vous me trompiez.... Vous n'êtes pas heureuse!...

Berthe, rappelée à elle-même par ces paroles, frémit de son imprudence,

et regretta malheureusement trop tard l'émotion qu'elle n'avait pu

cacher.

Elle allait rassurer son père, lorsque la porte s'ouvrit:

--Mon mari!...--s'écria Berthe avec crainte. M. de Brévannes entrait

chez le graveur.

* * * * *

CHAPITRE XII.

LE BEAU-PÈRE ET LE GENDRE.

L'apparition de M. de Brévannes fit régner un silence de quelques

instants entre les trois acteurs de cette scène.

Berthe frémit en lisant sur les traits de son mari l'ironie et la

dureté.

L'austère figure de Pierre Raimond, jusqu'alors douce et bonne, prit

tout à coup un caractère d'énergie hautaine. Redressant sa grande

taille, et mettant sa fille derrière lui comme pour la protéger, il

marcha deux pas à la rencontre de M. de Brévannes:

--Que voulez-vous, monsieur?

--Je voulais savoir, monsieur, si madame ne m'en imposait pas, si elle

venait passer la matinée chez vous, ainsi qu'elle me l'a dit; j'ai mes

raisons pour en douter.

--Ah! Charles!--dit tristement madame de Brévannes.

--Je vous défends de soupçonner ma fille de mensonge, monsieur.

--Mon père...--s'écria Berthe.

--Je n'ai, monsieur Raimond, de compte à rendre à personne.... Si je

soupçonne ma femme de mensonge, c'est que....

--Si elle a menti... ce n'est pas à vous, c'est à moi--s'écria Pierre

Raimond en interrompant son gendre.

--Comment cela, monsieur?--dit celui-ci en regardant Berthe avec

étonnement.

--Charles, je vous en conjure.... Et vous, mon père....

--Elle m'a menti--reprit le vieillard d'une voix forte;--tout à l'heure

encore, elle se disait heureuse....

--Ah! j'y suis--reprit froidement M. de Brévannes--madame est venue

parler ici de son bonheur avec des gémissements hypocrites.... C'est

fort adroit....

--Monsieur de Brévannes--s'écria Pierre Raimond--il y a quatre ans, ma

fille se mourait dans cette chambre.... Je vous disais: J'aime mieux

perdre maintenant cette enfant... que la perdre un jour par suite des

tortures que vous lui causerez.... J'avais raison, vous la tuerez!

--Mon père--dit Berthe--je ne dois pas vous laisser dans une fâcheuse

erreur.... Il m'en coûte, mais je dirai la vérité; je ne justifierai pas

par mon silence les reproches peu mérités, je vous l'assure, que vous

adressez à mon mari.... J'ai pu vous cacher quelques contrariétés

domestiques auxquelles les meilleurs ménages n'échappent pas. Vous

étiez si content de me savoir complètement, absolument heureuse, que je

voulais vous laisser cette illusion; elle ne nuisait à personne, et

j'espérais vous rapprocher de celui que vous jugez trop sévèrement.

--Ma fille, je connais votre faiblesse; c'est à moi d'être sévère....

--D'être sévère!--s'écria M. de Brévannes avec un éclat de rire

sardonique...--d'être sévère.... Ah cà! est-ce que je suis ici à

l'école, monsieur Raimond? A qui croyez-vous parler, s'il vous plaît?

--Au bourreau de ma fille....

--Ceci tombe dans l'exagération, monsieur Raimond... vos souvenirs

révolutionnaires vous égarent....

--Berthe... emmène cet homme...--dit froidement le graveur.

--Charles, je vous en prie, venez... venez. Mon père, à jeudi...

pardonnez-moi de vous quitter sitôt... peut-être reviendrai-je

demain,--dit Berthe en voulant à tout prix rompre cette fâcheuse

conversation.

--Puisque vous êtes en train de donner des leçons, monsieur--dit M. de

Brévannes--dites donc à votre fille qu'il est toujours maladroit de

témoigner à son mari de méprisantes froideurs lorsqu'il aurait peut-être

le droit d'être jaloux....

--Berthe, que veut-il dire?

--Ah! Charles... est-ce à vous de rappeler cette scène....

--Je ne suis pas dupe, madame, de votre feinte délicatesse... de vos

beaux scrupules.... Il y a là-dessous... quelque intrigue... je la

pénétrerai....

--De grâce, Charles, ne parlons pas de cela ici.... Adieu, mon père.

Après un moment de silence, Pierre Raimond dit à sa fille:

--Berthe... méritez-vous ce reproche?

--Non, mon père...--répondit Berthe avec dignité.

--Je vous crois, mon enfant.... Maintenant, monsieur, écoutez-moi.

Pendant quatre ans j'ai été votre dupe, j'ai cru ma fille heureuse;

aujourd'hui je sais la vérité... Berthe n'a pas au monde d'autre appui

que moi... je suis infirme, pauvre, vieux... il n'importe, prenez

garde....

--Des menaces, monsieur....

--Oui, notre position sera nette.... Dès aujourd'hui... je renonce aux

secours que j'avais acceptés à la seule instance de ma fille....

--Il vous est plus commode d'être ingrat....

--Ingrat... parce que j'ai bien voulu ménager votre orgueil....

--Mon père....

--Ainsi, monsieur--dit Pierre Raimond--c'est de vous à moi, d'homme à

homme, que vous me rendrez compte du bonheur de ma fille.... Je vous

donne quinze jours pour abjurer vos torts....

--Quinze jours? Pas davantage?...

--Et si au bout de quinze jours vous n'êtes pas pour Berthe ce que vous

devez être....

--Eh bien! monsieur, que ferez-vous?

--Vous le verrez.

--Venez, madame--dit M. de Brévannes en prenant Berthe par le bras.

--Mon père, adieu.... Je reviendrai; de grâce, calmez-vous.

--Vous reviendrez si je vous le permets--dit M. de Brévannes avec

ironie.

--Sois tranquille, mon enfant, je veillerai sur toi--dit Pierre Raimond.

Berthe suivit son mari en pleurant.

Le vieillard resta seul.

* * * * *

CHAPITRE XIII.

UNE PREMIÈRE REPRÉSENTATION.

On donnait ce soir-là à la Comédie-Française la première représentation

du _Séducteur_, comédie en cinq actes et en vers.

Cette oeuvre était le début littéraire de M. le vicomte de Gercourt.

Très jeune encore et fort à la mode, d'une figure extrêmement agréable,

il passait à bon droit dans le monde pour un homme d'esprit, gracieux,

de manières charmantes, et du caractère le plus honorable.

La première représentation de sa comédie avait nécessairement attiré la

meilleure compagnie de Paris, à laquelle il appartenait.

Grâce à son naturel aimable et bienveillant, et surtout à quelques

revers de fortune qui avaient suffisamment contenté l'envie, pendant

longtemps M. de Gercourt n'avait pas eu d'ennemis. Malheureusement son

ambition littéraire (ambition louable, noble, grande, s'il en est pour

un homme de cette sorte) lui créa d'innombrables et d'hostiles

jalousies. Quelques rares amis lui restèrent fidèles, mais une chute

humiliante et ridicule aurait seule pu lui rendre la bienveillance

générale.

La majorité des gens de lettres voyait avec jalousie les débuts de cet

intrus, de ce profane.

Nous n'avons jamais compris cette aigreur des gens du monde et des

écrivains contre un homme dont le seul tort est de vouloir élever ses

loisirs à la dignité des lettres.

Nous conduirons le lecteur dans quelques loges différentes, où il

rencontrera plusieurs personnages de cette histoire que la curiosité

générale avait attirés à cette _solennité dramatique_.

* * * * *

CHAPITRE XIV.

PREMIÈRES LOGES N° 7.

Berthe de Brévannes occupait une des places de cette loge; son mari

était derrière elle; les deux autres places étaient vacantes.

Berthe, coiffée en cheveux, portait une robe de crêpe noir; sa belle

chevelure blonde, son teint pur et transparent, son cou et ses épaules

d'ivoire brillaient d'un doux éclat; ses traits étaient empreints de

mélancolie, car, trois jours auparavant, son mari avait eu avec Pierre

Raimond le pénible entretien que nous avons raconté; elle aurait désiré

rester chez elle; mais, craignant d'irriter M. de Brévannes, elle avait

consenti à l'accompagner.

Ce dernier, par un de ces contrastes fort naturels à l'homme, était

profondément blessé de la froideur de sa femme, et il s'obstinait à en

triompher, moins par repentir du passé, que pour obéir à l'opiniâtreté

naturelle de son caractère. Mais en vain il tâchait de lui faire oublier

les torts dont il devait rougir; elle avait été trop cruellement

ulcérée pour se guérir si vite.

M. de Brévannes avait loué une loge pour cette curieuse représentation,

dans le but d'être agréable à sa femme.

La toile n'était pas encore levée, peu à peu la salle se garnissait.

Berthe allait fort rarement dans le monde; malgré sa tristesse, elle

regardait avec une curiosité d'enfant les personnes qui arrivaient dans

les loges, puis retombait dans de pénibles préoccupations.

M. de Brévannes, impatienté du silence de sa femme, lui dit en

contraignant sa mauvaise humeur:

--Berthe, qu'as-tu donc?

--Je n'ai rien, Charles....

--Vous n'avez rien, vous n'avez rien, et vous êtes triste à périr. En

admettant que j'aie eu des torts... vous me les faites cruellement

sentir....

--Je voudrais pouvoir les oublier... peut-être un jour....

--La perspective est agréable.

--Ce n'est pas ma faute, mais ne parlons plus de cela. Vous savez que

les motifs de tristesse ne me manquent pas.

--Est-ce pour votre père que vous dites cela?... Avouez au moins qu'il a

été bien violent envers moi....

--Il m'aime tant... qu'il s'est encore exagéré vos torts.... Il n'a que

moi au monde.... Aussi, Charles, je ne puis croire que vous me refusiez

désormais la permission d'aller le voir comme de coutume.

--Ma petite Berthe, vous êtes trop jolie pour que je ne mette pas des

conditions à cette promesse.

--Mon ami, soyez généreux tout à fait.

--Ce que vous dites là est flatteur, dit brusquement M. de Brévannes;

puis il reprit doucement: Allons, voyons, vous faites de moi tout ce que

vous voulez; j'y consens.

--Vrai... vrai... je pourrai retourner chez mon père, dit Berthe en se

retournant vers lui les yeux brillants, la physionomie presque radieuse.

M. de Brévannes, placé dans le fond de la loge, se mit en riant la main

sur les yeux et dit:

--Je ne veux pas te voir pour pouvoir tenir ma promesse.

--Oh! merci! merci, Charles! me voilà heureuse pour toute la soirée.

--C'est-à-dire jolie... et tant mieux, car mon amour-propre de mari

n'aura pas à craindre pour toi le voisinage de madame Girard.

--Je n'ai pas la prétention de lutter avec elle. Mais comme elle arrive

tard... Êtes-vous sur qu'elle aura reçu le coupon que vous lui avez

envoyé il y a deux jours?

--Sans doute, on l'a remis à Girard lui-même; mais en sa qualité de

merveilleuse... surnuméraire, madame Girard ne peut arriver qu'après

tout le monde... pour produire son effet.

--Charles, vous êtes méchant.

--Parce que madame Girard est ridicule, parce qu'elle gâte une jolie

figure par les plus sottes prétentions du monde.... Elle n'a qu'une

pensée, celle d'imiter, ou plutôt de parodier en tout la mise de madame

de Luceval, parce que celle-ci est la femme la plus à la mode de Paris.

--En effet, vous m'avez déjà parlé de ce travers de madame Girard. Je

voudrais bien voir madame de Luceval... la marquise de Luceval, je

crois? on la dit charmante.

--Charmante, très originale, risquant des toilettes qui ne vont qu'à

elle, et que cette petite sotte de madame Girard copie avec acharnement,

sous le prétexte qu'elle lui ressemble.

--Est-ce qu'en effet?...

--Oui--reprit M. de Brévannes--comme une oie ressemble à un cygne....

A ce moment la porte de la loge s'ouvrit, et madame Girard entra suivie

de M. Girard, manufacturier enrichi, portant l'éventail, le flacon de sa

femme; de plus, il avait, en manière de plastron, entre son habit et sa

redingote, une petite chancelière en maroquin doublée d'hermine, madame

Girard ayant toujours très froid aux pieds, disait-elle, ce qui n'était

pas vrai; mais elle avait vu un des valets géants et poudrés de la

marquise de Luceval la suivre en portant une pareille chancelière, et, à

défaut d'un valet de pied géant et poudré, le pauvre M. Girard se

chargeait de la fourrure.

Madame Girard était une petite femme brune, rougeaude, assez bien faite,

qui eût été jolie sans d'insupportables affectations. La pauvre Berthe

ne put cacher sa surprise en voyant la singulière coiffure de madame

Girard.

Voici en quoi consistait cette _chose_, bien faite pour exciter

l'étonnement.

Qu'on se figure une espèce de casquette polonaise en velours noir et à

petite visière, ornée d'un bouquet de plumes blanches attachées sur le

côté par un gros chou de satin ponceau, le tout crânement posé un peu de

travers sur la tête de madame Girard, dont les cheveux bruns étaient

crêpés en grosses touffes.

Avec cette _chose_ madame Girard portait une robe montante de velours

nacarat à corsage juste comme un habit de cheval et ornée de

brandebourgs de soie assortis à la couleur.

Cet habillement n'avait rigoureusement rien de ridicule; mais complété

par la casquette à plumes, il devenait si extraordinairement étrange,

qu'il fit, pour ainsi dire, événement dans la salle... et toutes les

lorgnettes commencèrent à se diriger sur madame Girard, qui ne se

possédait pas d'aise, tandis que Berthe rougissait de confusion.

M. de Brévannes se mordit les lèvres de dépit en se voyant, lui et sa

femme, pour ainsi dire affichés par l'inconcevable casquette de madame

Girard; il ne put s'empêcher de dire tout bas au Girard:

--Quelle diable de coiffure a donc choisie votre femme, elle qui se met

toujours si bien?

Le pauvre mari donna un coup de coude à M. de Brévannes d'un air effaré,

en lui disant tout bas:

--Chut!...

Pendant ce temps-là, madame Girard, se penchant hors de sa loge,

regardait de tous côtés avec une expression d'impatience.

--Alphonsine--lui dit tendrement M. Girard--est-ce que tu cherches

quelqu'un?

--Sans doute--reprit Alphonsine d'un petit air agaçant, malicieux et

triomphant--je cherche la marquise de Luceval, elle va être joliment

furieuse..

--Pourquoi donc cela, madame?...--demanda Berthe, qui ne savait quelle

contenance garder.

--Il s'agit d'un excellent tour--reprit madame Girard--que j'ai joué à

la marquise; vous savez combien elle tient à avoir la primeur des modes,

et à ce qu'on ne porte rien qu'après elle. Je vais, il y a deux jours,

chez Barenne, notre marchande de modes à la marquise et à moi, et je lui

demande, comme toujours, si la marquise n'avait rien commandé pour ce

soit, tout Paris devant être aux Français. Après des difficultés sans

nombre je lui arrache le grand secret. La marquise de Luceval s'était

commandé une coiffure ravissante, originale, mais qui ne pouvait aller

qu'à elle...--Aller qu'à elle!--dit madame Girard en piaffant fièrement

sous sa casquette.--Enfin, à force de promesses et de câlineries,

j'obtiens de cette chère Barenne de me montrer cette délicieuse coiffure

et de m'en faire une pareille à celle de la marquise, et... la voici....

Cela s'appelle un _sobieska_. Vous jugez du dépit de madame de Luceval,

qui, croyant avoir l'étrenne de cette coiffure, me la verra portez ainsi

qu'elle.

--Vous me permettrez, madame, d'être d'un avis contraire--dit Berthe en

souriant à demi.--Je crois qu'elle sera très contente de ne pas être la

seule coiffée ainsi.

--Je vous assure, ma chère, qu'elle sera furieuse--riposta madame

Girard.

--Je pense comme toi, bonne amie--dit M. Girard.

--Monsieur Girard... je vous prie de ne pas me tutoyer--dit Alphonsine

avec dignité.--Vous avez l'air d'un portier.

--Je voulais dire, Alphonsine, que vous aurez peut-être à vous reprocher

d'avoir fait perdre à votre marchande de modes la pratique de madame la

marquise de Luceval. Car, permettez-moi de vous le dire, bonne amie, il

y a abus de confiance; n'est-ce pas, Brévannes, il y a abus de

confiance?...

--Timoléon--dit madame Girard à son mari sans lui répondre autrement--il

n'y a plus que trois loges vides aux premières. Allez demander si l'une

d'elles n'est pas louée à la marquise de Luceval....

Timoléon se leva comme s'il avait été mû par un ressort et partit

précipitamment.

--Connaissez-vous M. de Gercourt, l'auteur de la pièce? On dit qu'il est

charmant--dit madame Girard.

--Je l'ai souvent rencontré; il est fort aimable.

--Mais pourquoi se mêle-t-il d'écrire?

--Quand ce ne serait, madame--répondit M. de Brévannes--que pour avoir

le plaisir de vous voir assister à la première représentation de son

ouvrage avec un si délicieux sobi... sobé...

--Sobieska...--dit vivement madame Girard.

--A ce moment la porte de la loge s'ouvrit, et M. Girard reparut.

--Eh bien?--lui demanda sa femme.

--Alphonsine, vous ne vous êtes pas trompée... il y a une de ces loges

louée à madame la marquise de Luceval.

--Bravo! dit Alphonsine.

--Ce n'est pas tout: vous qui êtes curieuse de nouvelles, je vais vous

en donner une fameuse.

--Comment?

--Pendant que je questionnais l'ouvreuse, il est arrivé un chasseur

galonné sur toutes les coutures, demandant où était la loge louée à

madame la princesse de Hansfeld.... C'était justement la loge voisine de

celle de madame de Luceval... là, juste en face de nous.

--Quel bonheur! je ne l'ai jamais rencontrée, la princesse; on la dit

si belle!...--dit madame Girard.

--Ma foi, je suis tout aussi ravi que vous, madame--reprit M. de

Brévannes--de voir enfin cette mystérieuse beauté. L'autre jour, au bal

de l'Opéra, on ne parlait que d'elle, des étrangetés de son invisible

mari.

--Il ne sera du moins pas invisible ce soir--dit M. Girard.

--Pourquoi cela?--demanda sa femme.

--Par une raison toute simple, bonne amie, c'est que le chasseur est

venu demander si l'on ne pourrait pas avoir un fauteuil pour S.E., qui

est, dit-on, fort souffrante, et qui sort pour la première fois depuis

une longue maladie.

--Quelle idée! venir au spectacle!--dit madame Girard.

--Fantaisie de malade, sans doute--reprit Brévannes.

--L'ouvreuse a répondu au chasseur qu'il fallait demander cela au

contrôleur--reprit M. Girard.--Là-dessus le chasseur est descendu, et je

suis bien vite revenu vous apporter, bonne amie, mon petit butin de

nouvelles.

--Enfin, c'est heureux--dit Brévannes--nous allons donc voir ce couple

singulier, étrange, fantastique.

--Quelle est donc cette princesse, mon ami?--demanda Berthe à M. de

Brévannes.

--Une très belle et admirable personne, dit-on, à la mode cet hiver, et

auprès de qui tous nos élégants ont perdu leurs galanteries.... Quant au

prince, on se perd dans les suppositions les plus extraordinaires et la

plus contradictoires; mais....

--Ah! mon Dieu!--s'écria madame Girard en interrompant M. de

Brévannes--voilà la marquise de Luceval dans sa loge... elle n'a pas son

sobieska!

Nous conduirons le lecteur dans la loge de la marquise de Luceval, où il

apprendra peut-être pourquoi elle n'a pas son sobieska.

* * * * *

CHAPITRE XV.

LOGE DE PREMIÈRE, N° 29.

Madame la marquise de Luceval n'avait pas en effet de sobieska.

Elle était mise avec autant de goût que de simplicité. La seule

innovation qu'elle se fût permise consistait dans un très haut peigne

d'écaille à l'espagnole qui rattachait à ses beaux cheveux bruns un

demi-voile de blonde noire (la marquise était en deuil).

Paula Monti, Tome I ou L'Hôtel Lambert - histoire contemporaine · 第 6 / 11 段