--Oh! ce n'est pas de la haine... il m'aime, mon enfant; il m'aime aussi

passionnément que je l'aime... quoique je lui aie caché ce sentiment.

Mais, je te le répète... un obstacle insurmontable... nous sépare à

jamais.... Te dire ce que j'ai souffert à cette révélation, la force

qu'il m'a fallu pour me contraindre... ce serait impossible.... Eh bien!

pourtant j'aurais accepté cette position presque avec bonheur, sans cet

infernal Brévannes.

--Comment cela?

--Consacrée tout entière à cet amour triste et pur, je n'aurais jamais

revu M. de Morville; mais au moins j'aurais su qu'il m'aimait... autant

que je l'aimais.... L'humanité est si fantasque, que les raisons qui

s'opposaient à ce que cet amour fût heureux, en auraient peut-être

assuré la durée; mais si M. de Brévannes parle... malheur... malheur à

moi!... Le mépris succède à l'adoration dans le coeur de M. de

Morville.. Cet homme si franc, si loyal, n'aura pas assez de dédain pour

m'accabler.... Méprisée par lui... ah! je sais ce que j'ai souffert...

lorsque je l'ai cru possesseur de ce fatal secret.... Et songer que

Brévannes peut me porter ce coup affreux en répandant de nouveau la

calomnie infâme qui a causé la mort de Raphaël; oh! c'est à en devenir

folle!...

--De tout cela, marraine, il résulte deux choses.... Il faut connaître

le mystère qui force Morville à vous fuir... il faut réduire Charles de

Brévannes au silence....

--Oui, il le faudrait; mais comment faire? hélas!... oh! je suis bien

malheureuse!...

--Iris n'est rien pour vous?--dit la jeune fille avec une farouche

amertume.

La princesse en fut frappée et lui répondit avec bonté:

--Si, mon enfant; je puis tout te dire, à toi... cela me soulage....

A ce moment un bruit grave, sonore, puissant, plein de suave harmonie,

mais affaibli par la distance, arriva aux oreilles des deux femmes.

C'était le son d'un orgue dont on touchait avec un rare talent et une

expression mélancolique. A ce son la princesse tressaillit et s'écria:

--Oh! c'est lui... il veille encore... tiens, maintenant ma tête est si

faible, que le bruit de cet orgue me semble effrayant, surnaturel... ce

ne sont plus les sons de cet instrument que j'entends, mais les voix

mystérieuses d'un monde invisible, répondant au prince qui les

interroge.... Oh! grâce!... grâce!... cela m'épouvante!...

Par un hasard singulier, et comme si le voeu de la princesse eût été

entendu, le chant de l'orgue expira lentement dans le silence de la

nuit, en s'exhalant comme une plainte....

--Cet entretien m'a abattue, je frissonne,--dit Paula.

--Il faut vous coucher, marraine.

Après avoir présidé au coucher de madame de Hansfeld avec la plus

grande sollicitude, et baisé respectueusement sa main, Iris ferma la

porte de la chambre de sa marraine, plaça en travers un divan qui,

découvert, formait un lit, et, après avoir verrouillé l'entrée de

l'escalier secret, s'endormit profondément.

* * * * *

CHAPITRE X.

LE PRINCE DE HANSFELD.

Une pièce immense, occupant une aile de l'hôtel Lambert, formait à elle

seule l'appartement d'Arnold de Glustein, prince de Hansfeld, personnage

mystérieux dont l'existence prêtait à de si étranges commentaires.

L'aspect de cette galerie suffisait de reste pour justifier tant

d'accusations d'originalité. Nous y conduirons le lecteur, un peu après

le moment où les sons de l'orgue avaient cessé, au grand plaisir de la

princesse... c'est-à-dire alors que la pâle clarté d'un jour d'hiver

commençait à dissiper la brume du matin....

Qu'on se figure une salle longue de cent pieds environ, un plafond rayé

de solives saillantes, autrefois peintes et dorées, ainsi que les

caissons qui les séparaient. Par un caprice du prince, toutes les

fenêtres avaient été bouchées, sauf une haute, longue et étroite ogive,

garnie de vitraux de couleurs, et placée à l'extrémité de la galerie. Le

jour, pénétrant par cette étroite ouverture, produisait un effet

bizarre, car il luttait contre la clarté des six bougies d'un petit

lustre de cuivre rouge gothique, suspendu à l'une des poutrelles du

plafond par un cordon de soie, très près du vitrail.

Grâce à ce mode d'éclairage, dont le foyer, factice ou naturel, se

concentrait en cet endroit, qu'il fît nuit ou qu'il fît jour, la

lumière, d'abord rassemblée dans la partie avoisinante de la croisée,

s'amoindrissait de telle sorte, que le premier tiers de la galerie se

trouvait dans un clair-obscur assez lumineux, mais que le reste de cette

salle immense se perdait dans l'ombre.

Rien de plus étrange que la décroissance successive de cette lumière

qui, d'autant plus vive qu'elle était d'abord filtrée par une haute

fenêtre, s'éteignait insensiblement dans de profondes ténèbres. La

coloration des divers objets qu'elle frappait, participant aussi de cet

affaiblissement gradué, semblait prendre des formes étranges.

Ainsi, vers l'extrémité de la galerie où venait mourir la lumière, ces

dernières lueurs s'accrochant aux reliefs de quelques armures d'acier

damasquinées, de rares étincelles de lumière scintillaient ça et là dans

l'obscurité.

Presque à côté de l'unique petite porte qui communiquait à cette

galerie, dans un coin sombre, on distinguait une forme blanchâtre.

C'était un squelette bizarrement accoutré: sur son crâne il portait une

mitre épiscopale, il s'appuyait d'une main sur un glaive du plus beau

temps de la renaissance; de l'autre main il tenait un luth d'ivoire à

sept cordes, dont la base reposait sur la rotule; par un caprice

bizarre, une couronne de roses (rareté pour la saison) d'une fraîcheur

et d'un parfum adorables surmontait ce luth; un manteau de drap blanc,

constellé d'X et d'M entrelacés, brodés en rouge, se drapait en plis

majestueux sur la cage obscure de la poitrine du squelette, et ne

laissait voir que l'extrémité du tibia et du pied droit. Ce pied, d'une

petitesse remarquable, était (amère dérision!) chaussé d'un soulier de

satin blanc, dont les cothurnes de soie flottaient en longue rosette sur

l'os de la jambe, poli comme l'ivoire.

Si l'oeil, s'habituant aux ténèbres, pouvait percevoir certains détails,

on remarquait sur ces cothurnes de soie et sur ce soulier de satin

quelques taches d'un brun rougeâtre... que l'on reconnaissait facilement

pour des traces de sang.

Ce singulier _objet de curiosité_ était posé sur un socle d'ébène

merveilleusement rehaussé de bas-reliefs et d'incrustations d'argent et

d'ivoire.

Par un étrange contraste, car là tout était contraste, les ornements de

ce piédestal ne participaient en rien de la tristesse de l'_ossuaire_

qu'il supportait; tout ce que l'art florentin du XVe siècle

a de plus gracieux, de plus pur et de plus charmant, semblait revivre

dans ce délicieux ouvrage, véritable chef-d'oeuvre de ciselure et de

sculpture. Néanmoins ces ornements enchanteurs n'étaient pas absolument

étrangers au lugubre objet dont ils décoraient la base; la figure du

squelette, s'appuyant d'une main sur une épée nue, de l'autre sur une

lyre, et portant une mitre épiscopale en tête, et un soulier de femme au

pied; cette figure, disons-nous, se retrouvait partout au milieu des

plus charmantes combinaisons artistiques.

Ainsi, des amours supportés par ces fabuleux oiseaux de la renaissance,

qui tenaient de l'aigle par la tête, par les ailes, et de la syrène par

les capricieux enroulements de leur queue, semblaient enlever dans leurs

petits bras cette lugubre image.

Ailleurs, des nymphes, dont les poses remplies d'une élégance à la fois

chaste et voluptueuse eussent été avouées par les Grecs, se jouaient

sous l'attique d'une salle du plus beau style, en s'occupant des apprêts

de la toilette du fantôme; l'une portait le glaive, l'autre la lyre,

celle-ci la mitre.

Dans un coin de cet admirable bas-relief, deux ravissantes nymphes,

tenant chacune un des cothurnes du soulier, le balançaient entre elles,

tandis qu'un petit amour, niché dans l'intérieur de cette chaussure de

Cendrillon, s'en servait comme d'une escarpolette....

Pendant ces apprêts, la sinistre figure à demi-couchée sur un lit grec à

draperies traînantes, accoudée sur son bras gauche, regardait en

souriant (comme une tête de mort peut sourire) les folâtres jeux des

nymphes, tandis que de ses phalanges osseuses elle effeuillait un

bouquet de roses que lui présentait un groupe d'adorables enfants.

Un petit trépied de vermeil d'un travail exquis, placé auprès de ce

socle, pouvait à la fois servir de lampe et de cassolette à parfums.

Si les autres objets qui meublaient la galerie n'offraient pas cette

bizarre alliance des sujets les plus funèbres et des idées les plus

riantes, ils n'en étaient pas moins singuliers et remarquables, les uns

par leur rareté, les autres par les incroyables mutilations qu'ils

avaient subies.

Un tableau, placé dans une des zones de la galerie où n'arrivait qu'un

demi-jour, représentait une femme d'une beauté rare; à la fraîcheur du

coloris, à la transparence voilée du clair-obscur, à la grâce divine du

dessin, à la suavité de la touche, on reconnaissait la main inimitable

de Léonard de Vinci.... Mais, hélas! au lieu de ce regard fluide,

transparent, auquel le peintre avait sans doute donné la vie, les yeux,

barbarement, outrageusement crevés, dardaient deux lames de stylets,

fines, aiguës, étincelantes.

Était-ce une triste et sauvage raillerie de ce vieux dicton

mythologique: _Les yeux de la beauté lancent des traits mortels_.

On ne pouvait voir sans indignation cet outrage à l'un des

chefs-d'oeuvre de l'art, et pourtant, un peu plus loin, on admirait une

sorte de petit monument de marbre blanc aux ornements empruntés aux

mythologies païenne et chrétienne.

Dans un cartouche supporté par des amours et par des anges, on lisait en

lettres d'or: _Phidias_, _Raphaël_; puis au bas une sorte de prie-Dieu

(qu'on pardonne cette profanation de l'adoration due au seul Créateur en

faveur de la créature) dont le coussin de velours usé prouvait un

fréquent usage, comme si quelque fervent et religieux admirateur de ces

deux génies immortels venait souvent leur demander à genoux de hautes

inspirations, ou les remercier des ineffables jouissances que la science

du beau donne à l'homme.

En effet, des gravures ou des copies des plus beaux cartons de Raphaël,

placées tout auprès de quelques fragments des bas-reliefs du Parthénon,

choisis avec un goût excellent, annonçaient un amour et un sentiment de

l'art qui semblaient incompatibles avec la barbarie des mutilations dont

nous avons parlé.

A mesure que l'on se rapprochait de la zone la plus lumineuse de cette

galerie, étrange retraite du prince de Hansfeld, les objets changeaient

aussi de caractère.... Plus ils devaient être éclairés, plus ils

augmentaient de splendeur.

Ainsi, près de la fenêtre, on voyait une rare collection d'armes

indiennes et orientales, des sabres d'argent incrustés de corail, des

poignards au fourreau de velours rouge brodé d'or, à la poignée enrichie

de pierres précieuses; le bleuâtre acier de Damas se recourbait sous sa

garde d'or étincelante de rubis et d'émeraudes; des boucliers indiens

aux reliefs de vermeil étaient constellés de pierreries.

Près de la fenêtre, c'était un fourmillement lumineux, coloré,

scintillant, éblouissant, auquel la lumière prismatique des vitraux

donnait encore des tons plus chauds et plus riches; il est impossible de

nombrer les curieux objets d'orfèvrerie émaillés, ciselés, entassés sur

des étagères de nacre qui avoisinaient la fenêtre.

A voir tomber de la haute fenêtre cette éblouissante cascade de lumière

irisée par les lueurs chatoyantes des objets qui la reflétaient, on eût

dit une de ces nappes d'eau que le soleil colore de toutes les nuances

du prisme.

Cette comparaison semblait d'autant plus vraie que, immédiatement

au-dessous de la croisée, et occupant toute la largeur de sa baie, on

voyait un grand buffet d'orgue: deux figures d'anges de trois pieds de

haut, sculptées en ivoire, supportaient le clavier de l'instrument, de

même matière; le reste du buffet, dont le sommet atteignait l'appui de

la fenêtre, se composait de panneaux gothiques, aussi d'ivoire;

travaillés à jour comme une dentelle, ils n'altéraient en rien la

sonorité de l'instrument; quatre sveltes cariatides d'argent, émaillées

de couronnes d'or, ornées de pierreries, comme des ostensoirs,

séparaient ces légers panneaux, et supportaient une frise en pierres

dures, représentant une guirlande de feuilles, de fleurs et de fruits...

cerises de cornaline, prunes d'améthyste, abricots de topaze, bluets de

lapis, feuilles de malachite, jacinthes d'aigues marines, luttaient

d'éclat et de vérité relative.

Cet orgue, de dix pieds de haut et de cinq pieds de large, remplissait

le soubassement de la longue fenêtre à vitraux coloriés, percée à l'une

des extrémités de la galerie.

L'espace qui restait de chaque côté de cette fenêtre pour atteindre les

parois latérales de la galerie, était rempli, encombré des innombrables

richesses dont nous avons parlé.

Le prince de Hansfeld était assis devant cet orgue d'ivoire; il portait

une longue tunique de laine noire serrée autour de sa taille; une sorte

de berret de velours de même couleur laissait échapper de longues mèches

de cheveux blonds qui tombaient en profusion sur ses épaules un peu

courbées.

Ses larges manches étaient presque relevées jusqu'au coude par la

position que prenaient ses mains en parcourant le clavier. Ses bras

amaigris, ses mains fluettes, effilées, étaient d'une blancheur de

marbre; mais les ongles longs, durs, polis comme des agates, n'avaient

pas cette nuance rose, signe certain de la santé; ils étaient cerclés

d'un pâle azur; la position de la tête un peu repliée en arrière

annonçait que le prince de Hansfeld avait les yeux levés au plafond.

Après s'être interrompu un moment, il recommença à jouer de l'orgue,

mais _pianissimo_.

Était-ce la qualité supérieure de cet admirable instrument, était-ce la

puissance du talent de l'exécutant? jamais orgue n'exhala des sons à la

fois plus suaves, plus sonores, plus mélancoliques, d'une tristesse, si

cela peut se dire, plus passionnée!

Il serait impossible de deviner quel était le motif de ces chants d'une

expression à la fois plaintive comme un soupir... ineffable comme le

sourire d'une mère à son enfant... harmonie vague, indécise, capricieuse

comme la pensée qui, flottant au milieu des nuages d'une imagination

attristée, aperçoit quelquefois l'azur d'un ciel pur, éclairci,

serein....

Le coeur le plus bronzé se fût amolli, détendu à ces mélodies

pénétrantes, douces comme une rosée de larmes.

Au milieu, du silence de la nuit, les sons déjà si graves de l'orgue

augmentaient encore de solennité; ils montaient au ciel... comme

l'encens....

Il y avait surtout une phrase d'une pureté charmante qui revenait

souvent et comme par intermittence dans le chant de l'orgue.

Pour rendre les idées qu'éveillait cette phrase enchanteresse, jouée sur

les notes les plus élevées, les plus _cristallines_ de l'instrument, il

faudrait évoquer les idéalités les plus riantes, les plus jeunes, les

plus fraîches;

Tout ce qu'il y a de perles humides sur la mousse et de lueurs roses

dans l'aube d'un beau jour de printemps;

Tout ce qu'il y a de mystère, de rêverie dans les clartés argentines de

la lune, lorsqu'au milieu d'une tiède nuit d'été elles se jouent dans la

pénombre des grands bois qui semblent frissonner amoureusement aux

solitaires accents du rossignol;

Tout ce qu'il y a de bonheur, de joie candide, d'espérance ingénue dans

le doux refrain d'une jeune fille de seize ans qui chante, parce qu'elle

se sent heureuse en regardant sa mère et en voyant le soleil dorer la

cime des arbres au moment où les fleurs redressent leur calice embaumé;

Tout ce qu'il y a enfin de doux, de grave, d'élevé dans la contemplation

où nous plonge souvent l'incommensurable scintillation des astres qui

décrivent leurs cours dans l'immensité;

Oui, à peine cette évocation de riantes poésies donnerait-elle une idée

de la mélodie pleine de grâce et de sérénité qui, à d'assez longs

intervalles, revenait se dessiner, pour ainsi dire, rose, lumineuse et

sereine, sur la couleur sombre du morceau que jouait le prince....

Quant à ce morceau que l'on pourrait considérer comme l'expression

constante du caractère d'Arnold de Hansfeld, c'était l'idéalisation de

la rêverie allemande, ou la douce fantaisie de Mignon, non celle qui

fait éclore de gracieux mirages, mais celle qui, dans sa noire

tristesse, évoque le pâle fantôme de Lénore.

La tristesse d'Arnold était caractéristique en cela qu'elle était

résignée, mais non pas amère et irritée.

Il semblait se complaire à moduler avec amour la phrase musicale dont

nous avons parlé, comme on s'abandonne à un souvenir chéri de sa

jeunesse.

Le tintement aigu, strident et prolongé d'un timbre le fit tressaillir

douloureusement.

A ce bruit aigre, il interrompit de nouveau son chant.... Les dernières

vibrations de l'orgue s'exhalèrent dans la vaste galerie comme un long

soupir.

Arnold inclina avec accablement sa tête sur sa poitrine; ses mains

blanches et effilées, se détachant du clavier, retombèrent inertes sur

ses genoux. Sa taille mince et frêle se courba, la force factice,

fiévreuse, qui l'avait jusqu'alors soutenu, l'abandonna; il s'affaissa

sur lui-même....

Les premières lueurs d'une matinée d'hiver, se joignant à la clarté des

bougies du lustre gothique, formaient une lumière fausse, lugubre comme

celle des cierges qui brûlent pendant le jour autour d'un lit mortuaire;

cette lumière tombait d'aplomb sur le front et sur la saillie des joues

d'Arnold, car il avait la tête inclinée sur sa poitrine.

A travers ses longs cils baissés, on aurait pu voir la prunelle immobile

perdre l'humide éclat de son bleu limpide, et devenir fixe, presque

terne.

Ses doigts se roidirent par l'intensité du froid; car depuis longtemps

le feu était éteint dans la vaste cheminée....

A ce moment, le tintement du timbre retentit de nouveau... et par deux

fois.

Le prince sembla sortir d'un sommeil léthargique, se leva péniblement

et alla au fond de la galerie, dans laquelle on ne pouvait entrer que

par une petite porte épaisse et bardée de fer.

Arnold ouvrit à moitié et d'un air soupçonneux un guichet pratiqué dans

cette porte, et dit d'une voix faible:

--C'est vous, Frank?

--Oui, Arnold... voici le jour.... Tiens... prends la cassette, mon cher

enfant--répondit une autre voix un peu cassée.

--C'est bien vous.... Frank?--répéta le prince.

--Par tous les saints, qui veux-tu que ce soit, sinon le vieux Frank?...

ouvre la porte... tu me verras en pied....

--Oh! non, non, pas aujourd'hui....

--Calme-toi... mon cher enfant... tu as tes vapeurs... je le sais...

mais prends donc la cassette... j'ai acheté le pain d'un côté... les

fruits de l'autre....

Le prince allongea la main, et prit avidement une petite caisse de bois

d'acajou cerclée d'acier qu'on lui passa par le guichet....

--Bonne nuit... ou plutôt bonjour, Arnold.

--Adieu, Frank....

Et le guichet se referma.

Non loin de la porte était un lit composé de deux épaisses et soyeuses

peaux d'ours étendues sur un vaste divan. Arnold s'assit sur ce lit et

mit la cassette sur une petite table d'ébène d'un curieux travail où

était déposée une paire de pistolets chargés.

--Il prit une clef sur cette table et ouvrit la cassette; elle

contenait un petit pain sortant du four et quelques fruits d'hiver.

Le prince regarda ces comestibles dignes d'un anachorète avec une sorte

de défiance, ses soupçons luttaient contre son appétit; pourtant il

cassa le pain en deux morceaux, et après avoir longtemps examiné,

flairé, il le porta enfin à ses lèvres....

Mais tout à coup il le jeta loin de lui avec épouvante....

Alors, cachant sa figure dans ses mains, Arnold de Hansfeld se renversa

sur son lit en pleurant avec amertume.

* * * * *

CHAPITRE XI.

LE PÈRE ET LA FILLE.

Berthe de Brévannes allait ordinairement passer chez Pierre Raimond, son

père, les matinées du dimanche et du jeudi. Il demeurait toujours île

_Saint-Louis_, rue _Poultier_, près de l'hôtel Lambert, habité par le

prince de Hansfeld.

Depuis le retour de sa fille à Paris, le vieux graveur ne l'avait pas

revue; mais, prévenu de son arrivée, il l'attendait le dimanche matin,

car les différentes scènes que nous venons de raconter s'étaient passées

dans la nuit du samedi.

Pierre Raimond, tout heureux de cette visite, tâchait, selon sa coutume,

de donner un air de fête à son pauvre logis, composé d'une petite

cuisine et de deux chambres situées au quatrième étage.

Des fenêtres on dominait le quai, la Seine; à l'horizon s'élevaient les

massifs d'arbres du Jardin-des-Plantes, et plus loin encore le dôme du

Panthéon.

La chambre autrefois occupée par Berthe était pour le graveur l'objet

d'une sorte de culte. Rien n'y avait été changé; on y voyait encore le

petit lit de bois peint en gris, les rideaux de coton blancs, l'antique

commode de noyer qui avait appartenu à madame Raimond, un vieux et

mauvais piano en merisier où Berthe avait étudié et appris son art;

enfin, sous verre et renfermées dans un cadre, les couronnes que la

jeune fille avait remportées au Conservatoire.

Pierre Raimond avait soixante-dix ans; sa grande taille était courbée

par l'âge; son crâne chauve, sa barbe blanche, qu'il ne rasait plus

depuis plusieurs années, ajoutaient encore à l'austérité de ses traits;

ses paupières toujours à demi baissées témoignaient du mauvais état de

sa vue affaiblie par l'excès du travail; cette infirmité, jointe à un

léger tremblement nerveux, suite d'une longue maladie, l'avait obligé de

renoncer à la gravure de la musique, et à accepter, malgré sa

répugnance, une pension de douze cents francs de M. de Brévannes.

La chambre de Pierre Raimond, qui lui servait autrefois d'atelier, était

d'une scrupuleuse propreté. Au-dessus de la fenêtre on voyait son établi

de graveur, ses burins depuis longtemps abandonnés, et quelques planches

préparées pour la gravure de la musique; une couchette de fer, une

table, quatre chaises de noyer, composaient cet ameublement d'une

simplicité stoïque.

Un vieux sabre d'honneur, gagné par Pierre Raimond, ancien volontaire

des armées de la république, ornait son alcôve. Au-dessous de ce sabre

était encadré un exemplaire de ce fameux appel fait par la Convention au

peuple lors de l'assassinat des envoyés français:

_Le neuf floréal de l'an sept_,

_A neuf heures du soir_,

_Le gouvernement autrichien a fait assassiner les ministres_

_la république française:_ _Bonnier_, _Roberjot et Jean_

_Debry_, _chargés par le Directoire exécutif_

_de négocier la paix de Rastadt_.

LEUR SANG FUME... IL DEMANDE... IL OBTIENDRA VENGEANCE!

Pierre Raimond conservait religieusement ce curieux spécimen de la

farouche éloquence de cette époque sanglante, terrible, mais non pas

sans gloire. Il est inutile de dire que le graveur était resté fidèle à

l'utopie républicaine, dans ce qu'elle avait de généreux, de

patriotique.

Probe et rude, juste et loyal, on ne pouvait reprocher à Pierre Raimond

que des idées trop absolues sur les différences morales qui existaient,

selon lui, entre les riches et les pauvres. S'il poussait jusqu'à

l'exagération l'orgueil de la pauvreté, il faisait excuser ce travers

par le plus noble désintéressement.

Ainsi, pouvant épouser la fille d'un riche éditeur de gravures, il avait

refusé, parce qu'il aimait la mère de Berthe, aussi pauvre que lui.

Après trente ans de travail et d'économie, il était parvenu à amasser

vingt-cinq mille francs qu'il destinait à sa fille. Un notaire

banqueroutier lui vola cette somme; il redoubla de labeur afin de donner

au moins à sa fille, très jeune encore, une profession qui la mît à

l'abri du besoin.

On pense avec quelle inquiétude Pierre Raimond attendait Berthe.

Enfin une voiture s'arrêta sur le quai; il entendit dans l'escalier un

pas léger, rapide et bien connu.

Quelques secondes après, Berthe embrassait son père.

--Enfin... te voilà, te voilà--répétait le vieillard d'une voix émue, en

serrant sa fille dans ses bras.

--Mon bon père!... disait Berthe en pleurant.

Pierre Raimond débarrassa lui-même la jeune femme de son chapeau, de

son manteau, qu'il porta sur son lit; puis, la faisant asseoir dans son

fauteuil, au coin du feu, il prit ses mains qui étaient froides.

--Pauvre petite... tu es glacée, réchauffe-toi....

--Père.. tu gâtes toujours ton enfant....

Paula Monti, Tome I ou L'Hôtel Lambert - histoire contemporaine · 第 5 / 11 段