Les anciennes habitations comme l'hôtel Lambert avaient toujours de

mystérieux petits escaliers aboutissant à l'alcôve ou aux cabinets des

chambres à coucher. L'habitude d'un grand apparat, les exigences de la

représentation et d'une rigoureuse étiquette, le nombre immense de

domestiques de tous grades, sans cesse allant et venant pour leurs

services variés, laissaient si peu de liberté qu'on était généralement

réduit aux expédients nocturnes.

On ne s'étonnera donc pas de voir madame de Hansfeld, en arrivant à

l'aile gauche de l'hôtel, ouvrir une petite porte cachée dans un massif

d'arbres, et gravir lestement un escalier étroit et rapide qui la

conduisit en peu d'instants dans un vaste cabinet qui précédait sa

chambre à coucher.

A peine entrée, la princesse se jeta dans un grand fauteuil, comme si

elle eût été épuisée de fatigue.

Pendant ce temps, la personne qui l'avait suivie verrouilla la porte de

l'escalier secret, se débarrassa de son manteau et de son chapeau

d'homme à larges bords.

C'était une femme.

Elle ranima le foyer à demi éteint, alluma deux bougies et entra dans la

chambre de madame de Hansfeld pour s'assurer que rien n'avait pu faire

soupçonner son absence.

La princesse, après un moment d'abattement, arracha son masque, se leva

brusquement, dénoua la ceinture de son domino, et le foula aux pieds

avec colère.

Sous ce premier vêtement elle portait une robe noire à manches courtes,

qui laissait voir ses épaules, ses bras et sa taille dignes de la Diane

antique.

Sa physionomie hautaine, froide, imperturbable pendant son entretien

avec M. de Morville, était alors agitée par la violence des plus

furieuses passions.

Ses yeux, un peu creux, étincelaient comme deux diamants noirs. Debout

devant la glace de la cheminée, elle semblait vouloir pétrir le marbre

du chambranle sous ses mains convulsives. Emportée par le flot de ses

tumultueuses pensées, elle ne s'aperçut pas du retour de la personne qui

l'avait accompagnée.

L'aspect de cette jeune fille était étrange.

Une couleur chaude, brune comme le bronze florentin, couvrait son teint

mat et faisait ressortir la blancheur nacrée du globe de l'oeil et le

bleu clair de la pupille; ses cheveux châtains, épais, courts, frisés,

se séparaient sur son front à la manière des hommes qui, de nos jours,

portent leur chevelure très longue; ses traits, assez réguliers, avaient

quelque chose de viril, de résolu; lorsqu'elle entr'ouvrait ses lèvres

rouges et charnues, on voyait des dents très blanches, mais écartées les

unes des autres.

Cette jeune fille, presque aussi grande que madame de Hansfeld, était

beaucoup plus mince; elle portait une robe noire montante, et une petite

cravate de soie serrait autour de son col sa collerette à plis très

fins.

Coiffée d'un chapeau rond, enveloppée d'un long manteau, cette jeune

fille avait pu passer pour un homme et accompagner madame de Hansfeld,

qui craignait de revenir seule la nuit dans ce quartier désert et de se

trouver presque à la merci d'un cocher.

Pendant l'entrevue du bal de l'Opéra, la jeune fille avait attendu la

princesse dans un fiacre et l'avait ensuite ramenée.

Elle s'aperçut de la préoccupation de madame de Hansfeld, et lui dit:

--Marraine, il est bien tard... il faudrait vous coucher....

--Je l'ai vu! il peut me perdre!--s'écria impétueusement la princesse,

le visage enflammé de colère, en se retournant vers sa filleule (nous

l'appellerons Iris, en nous excusant de cette mythologie).

--Qui donc avez-vous vu, marraine?--dit la jeune tille, effrayée de

l'exaspération de madame de Hansfeld.

--Charles de Brévannes.

--Il est ici?

--Tout à l'heure... à l'Opéra... je l'ai vu.... Oh! c'était bien lui....

La présence de cet homme m'annonce quelque nouveau malheur....

--Je ne connais pas cet homme, marraine.... Je ne sais pourquoi vous le

haïssez... mais je le hais parce que vous m'avez dit qu'autrefois il

vous avait causé de grands chagrins.

En prononçant ces mots: Je ne sais pourquoi vous haïssez cet homme, Iris

ne put vaincre un léger tressaillement qui ne fut pas remarqué par

madame de Hansfeld.

--Pourquoi je le hais, tu me le demandes!--s'écria la princesse presque

avec égarement.

--Je ne vous le demande pas par curiosité, marraine; si vous haïssez...

vous voulez vous venger....

--Me venger... oh! oui.... Je voudrais une vengeance éclatante,

terrible... comme le mal qu'il m'a fait....

--Si je puis vous servir, parlez.

--Toi, pauvre fille?

--Ordonnez, j'obéis; Iris est à vous, c'est votre bien; elle vit par

votre vie, elle respire par votre souffle, elle voit par vos yeux, elle

veut par votre volonté.

Sans lui répondre, madame de Hansfeld tendit sa belle main à Iris;

celle-ci en approcha ses lèvres rouges et humides avec une expression de

respect et de dévouement filial: puis elle se redressa vivement et

s'écria:

--Mon Dieu! marraine, votre main est glacée... vous frissonnez.... Il

faut vous coucher....

--Pas encore... mais écoute.... Je ne sais ce que me présage l'arrivée

de Charles de Brévannes; de grands malheurs peuvent s'ensuivre.... Tes

services me seront peut-être plus nécessaires que jamais.... Il faut que

tu saches... tout... oui... le crime de cet homme.... Alors tu

comprendras que la vengeance devient aujourd'hui pour moi... une

expiation....

Et la princesse s'assit près de la cheminée.

Iris prit un manteau de velours doublé d'hermine, et en enveloppa

soigneusement sa marraine; car, malgré le feu qui brûlait dans l'âtre,

ces pièces immenses devenaient glaciales à la fin des nuits d'hiver.

Madame de Hansfeld resta quelques moments rêveuse avant de parler.

Iris aimait madame de Hansfeld avec une sorte de tendresse à la fois

respectueuse, farouche et passionnée.

C'était un de ces attachements aveugles, sauvages, on dirait presque

impitoyables, tant ils sont exclusifs.

La princesse croyait s'être à jamais attaché par une profonde

reconnaissance cette jeune fille, qu'elle avait presque élevée; elle ne

se trompait pas, mais elle ignorait avec quelle violence ce sentiment,

absorbant tous les autres, s'était développé dans le coeur de sa

filleule.

Celle-ci avait toujours soigneusement caché les accès de jalousie féroce

que lui causaient les moindres préférences de sa maîtresse....

Sombre, taciturne, impérieuse avec les autres domestiques de la

princesse, Iris était généralement crainte ou détestée à l'hôtel

Lambert.

Sa fonction de demoiselle de compagnie lui permettait de s'isoler

complètement et de se vouer à cette idée fixe, absolue, incessante:

_Vivre pour sa marraine_.

Son chagrin de tous les instants était de ne pas se trouver assez utile,

assez nécessaire à madame de Hansfeld, qui, riche, titrée, libre de ses

actions, pouvait se passer du secours ou du dévouement de sa

filleule....

Alors quelquefois, dans la funeste exagération de son attachement, Iris

formait des voeux détestables: elle désirait presque voir sa maîtresse

malheureuse pour avoir l'ineffable bonheur de la consoler, de la

secourir, de lui consacrer ses jours et ses nuits, pour pouvoir enfin

développer dans toute sa puissance le sentiment qui la dominait.

D'après cet aperçu du caractère d'Iris, enfant abandonnée, bohémienne ou

Maure, on doit penser qu'elle poursuivait d'une haine amère les ennemis,

non seulement de madame de Hansfeld, mais encore toutes les personnes

auxquelles celle-ci témoignait quelque bienveillance. Sa haine

augmentait toujours en raison de la vivacité des sentiments qu'on

inspirait à sa marraine.

Ainsi, la sachant passionnément éprise de M. de Morville, elle exécrait

celui-ci autant... plus même que M. de Brévannes... car elle ressentait

une sorte de bizarre reconnaissance envers ceux qui inspiraient de

l'aversion à la princesse.

Iris sortait à peine de l'enfance; elle s'entourait d'une impénétrable

dissimulation. Jamais madame de Hansfeld ne l'avait crue capable de

cette exaltation sauvage; et cependant cette jeune fille, poursuivant

son but avec une inflexible énergie, égarée par une jalousie féroce,

avait frappé sa maîtresse dans ses affections les plus chères..

Après un assez long silence, madame de Hansfeld, sortant de sa rêverie,

fit signe à Iris de s'approcher d'elle.

Celle-ci, s'agenouillant et s'accroupissant, ainsi que font les

Espagnols à l'église, croisa les bras, attacha ses grands yeux clairs,

fixes et perçants sur les yeux de madame de Hansfeld avec ce mélange

d'intelligence, de soumission et de dévoûment particulier à la race

canine; et, de crainte de perdre un mot, un geste, une nuance de la

physionomie de sa marraine, dès que celle-ci eut commencé de parler,

elle se suspendit à ses lèvres... pour nous servir de l'expression

consacrée.

* * * * *

CHAPITRE IX.

LE RÉCIT.

--Tu te souviens qu'il y a deux ans, avant mon mariage, je te laissai à

Venise pour aller à Florence avec ma tante Vasari et Gianetta notre

camériste; tu venais d'être longtemps malade et tu ne pouvais nous

accompagner.

--Je m'en souviens.... Gianetta m'écrivit quelquefois par votre ordre,

afin de me donner de vos nouvelles....

--Cette Gianetta était curieuse, indiscrète, sans fidélité; je crains de

l'avoir trop longtemps gardée à mon service.

--Pendant votre séjour à Florence elle m'écrivait à peine quelques

lignes... pour me dire que vous vous portiez bien... cette tâche

semblait lui coûter--ajouta Iris avec une assurance incroyable. Elle

mentait.... Gianetta l'avait au contraire tenue parfaitement au courant

de ce qui s'était passé à Florence, pendant le voyage de sa marraine.

--Au bout de six mois d'absence--reprit la princesse--je revins à

Venise.

--Alors vous eûtes cette longue maladie de langueur dont vous avez

failli mourir.

--Et pendant laquelle tu m'as donné tant de preuves de dévouement et

d'affection, Iris, que de ce moment-là je t'aimai comme une soeur, comme

une fille....

Iris prit la main de sa marraine et la porta silencieusement à ses

lèvres.

--Ma tante Vasari--reprit Paula--se rendait à Florence pour suivre un

procès; elle sortait toute la journée pour solliciter ses juges. Le

soir, nous allions à la promenade; là, je rencontrai plusieurs fois un

Français.... M. Charles de Brévannes. Bientôt il fut toujours sur mes

pas; ses poursuites devinrent incessantes, obstinées; alors mon

indifférence se changea en aversion.

--Était-il donc fait pour inspirer tant d'éloignement?

--Que dis-tu?--s'écria la princesse en regardant Iris avec surprise.

Puis elle ajouta:

--Tu étais si jeune alors que tu n'auras pas remarqué.... Oui, cela

était naturel à ton âge.... Tu te rappelles mon cousin Raphaël Monti...

fils du frère de mon père?

Iris contracta imperceptiblement ses sourcils et répondit d'une voix

brève:

--Oui, à chaque retour de mer il venait passer son congé à Venise....

N'est-il pas en Orient? Avez-vous eu de ses nouvelles? A notre départ

d'Italie, sa mère commençait à s'inquiéter de son absence.

--Il est mort...--dit madame de Hansfeld avec un calme effrayant.

--Raphaël... mort!!--s'écria Iris en feignant l'étonnement.

--Charles de Brévannes l'a tué!!

--Et votre tante ignore?...

--Écoute... l'heure est venue de tout te dire.... J'avais été, tu le

sais, élevée avec Raphaël; enfant, je l'aimai comme un frère; jeune

fille, comme mon fiancé, ou plutôt ces deux sentiments se fondirent en

un seul.... Tu étais alors si étourdie que notre amour a dû t'échapper.

--En effet, marraine, maintenant je me souviens de quelques

circonstances qui auraient du m'éclairer. Mais est-ce possible....

Raphaël mort!... Et quand cela? où cela?

--Écoute encore: je devais l'épouser à mon retour de Florence.... Tu

comprends maintenant pourquoi M. de Brévannes m'inspirait tant

d'aversion.

--Je comprends....

--Ses poursuites redoublèrent: instruit du sujet de notre séjour à

Florence, à force de persévérance, d'adresse, il parvint à se lier avec

les personnes qui pouvaient servir ma tante dans son procès, et à

prendre tellement d'influence sur elles, qu'il fut bientôt en état de

nous être du plus grand secours.

Les voies ainsi préparées, il se fit un jour audacieusement annoncer

chez ma tante, sous le prétexte qu'il logeait dans notre hôtellerie.

Notre accueil fut glacial; mais cet homme se montra bientôt si

insinuant, si flatteur, il prouva si clairement à ma tante de quelle

utilité il pouvait lui être pour le gain de son procès, qu'elle le pria

instamment de revenir. En s'en allant il me jeta un regard

significatif.... Il n'avait tant fait que pour se rapprocher de moi.

Je fis part à ma tante de mes soupçons; elle me répondit que j'étais

folle... qu'il fallait se servir de la bonne volonté de M. de Brévannes,

puisqu'il pouvait nous être si utile.... Tu le sais, ma tante avait été

très belle, elle n'avait pas quarante ans. M. de Brévannes s'aperçut un

jour qu'elle prenait au sérieux quelques galanteries qu'il lui adressait

par plaisanterie. Il redoubla de soins, bientôt elle ne put se passer de

lui. Il nous accompagnait partout, à la promenade, au théâtre. Je fis

observer à ma tante qu'il était jeune, riche, que cette intimité pouvait

me compromettre. Elle me dit alors avec autant de joie que d'orgueil que

je m'alarmais à tort. Elle était veuve, libre; M. de Brévannes lui avait

déclaré son amour, et avoué qu'il ne s'était si vivement intéressé à

notre procès qu'afin d'avoir accès auprès d'elle. Je voulus faire

quelques observations à ma tante; elle ne me laissa pas achever, se

récria avec aigreur sur la vanité des jeunes filles, et me reprocha

d'avoir pu croire que M. de Brévannes s'occupait de moi. Il nous voyait

chaque jour, envoyait souvent des musiciens sous nos fenêtres, nous

offrait des bouquets toujours pareils, disait-il à ma tante, pour ne

pas blesser mon amour-propre.

Un jour, me trouvant seule, il me déclara son amour, se faisant un

mérite à mes yeux de l'habileté avec laquelle il avait, disait-il,

trompé, égaré l'opinion, en paraissant s'occuper de ma tante: sacrifice

énorme, dont je lui devais savoir gré.

--Et votre tante ne fut pas instruite de l'aveu de Charles de Brévannes?

--Le soir même elle sut tout.

--Le voilà démasqué.

--Enfant..., tu connais peu la faiblesse et la vanité des femmes!

--Elle ne vous crut pas?

--Si, d'abord..., ce soir-là, notre porte fut refusée à M. de Brévannes.

Il devina tout, écrivit une longue lettre à ma tante... le lendemain il

fut reçu plus affectueusement encore que d'habitude.--En le quittant, ma

tante vint me gronder sévèrement.--Jalouse, me dit-elle, de la passion

de M. de Brévannes, je l'avais calomnié, afin de lui faire interdire

l'entrée de la maison.

--Malheureuse femme...; elle était folle....

--Les choses reprirent leur marche accoutumée.... Charles de Brévannes

ne me dit plus un mot d'amour, mais il passait des journées entières

avec nous.... Le 13 avril..., oh! jamais je n'oublierai cette date, ma

tante me dit, après déjeuner, que le bruit de la cour de l'hôtellerie

l'incommodait, et qu'elle changerait le soir même de logement avec moi.

Ma chambre donnait sur la rue, et avait un balcon. Ce qui me reste à te

dire est affreux.... Ce jour-là, nous avions fait une longue promenade

en voiture avec M. de Brévannes. Au retour, la veillée s'était prolongée

fort tard; ma tante paraissait préoccupée. Il se retira. Je me couchai.

La princesse devint horriblement pâle, tressaillit, puis continua d'une

voix émue....

--Le lendemain je voulus aller, comme d'habitude, souhaiter le bonjour à

ma tante: Gianetta me dit d'un air embarrassé que madame Vasari était

souffrante et qu'elle ne pouvait me recevoir.

Au moment où je rentrais chez moi, un inconnu me demanda. Cet homme,

sombre, pâle... me remit une lettre... sans me dire un mot.... Je ne

sais pourquoi un frisson me saisit. J'ouvris cette lettre, elle

renfermait un anneau que j'avais donné à Raphaël.

--Et cette lettre, marraine, cette lettre?

--Elle était de Raphaël mourant.

--De Raphaël?

--Oui. Elle contenait ces mots, que je crus voir tracés en caractères de

sang:

«Je suis à Florence depuis deux jours. Je sais tout. Cette nuit j'ai vu

Brévannes descendre de votre balcon... vous avez ensuite fermé la

fenêtre. Je me suis battu avec lui... tout à l'heure... cela était

convenu. J'ai cherché la mort: il me l'a donnée. Soyez maudite....

Osorio vous dira... lorsque vous retournerez à Venise.... Cachez à ma

mère.... Ma vue se...»

--Puis plus rien--s'écria madame de Hansfeld avec une expression

déchirante... rien que quelques caractères sans forme.

--Quel mystère! dit Iris en joignant les mains--qui avait donc paru à la

fenêtre de votre chambre?...

--Ne t'ai-je pas dit que ma tante avait pris le soir la même chambre que

j'occupais encore le matin? Sans doute Charles de Brévannes en avait

obtenu un rendez-vous pour servir ses affreux desseins... tu vas voir

comment.... Elle est de ma taille, brune comme moi: de là cette fatale

méprise de Raphaël.

--Oh! c'est horrible....

--Après avoir lu cette lettre, j'étais comme folle, je croyais rêver....

Osorio m'apprit le reste.... Raphaël, à son retour d'un voyage à

Constantinople, vint à Venise.... Il ne passa qu'un jour dans cette

ville... mais, trompé par je ne sais quelle abominable calomnie venue

jusque-là de Florence, il partit subitement pour cette ville avec

Osorio, auquel il dit:--«On m'assure que Paula me trompe indignement; si

cela est vrai, je tuerai mon rival ou il me tuera.»

--Mais qui avait ainsi pu vous calomnier à Venise?

--Le sais-je?... Raphaël n'y avait pas même vu sa mère; tout le monde a

ignoré sa courte apparition à Venise; en vain j'ai interrogé Osorio à ce

sujet, il est resté muet.

--Cela est étrange....

--Malheureusement il partageait les préventions de Raphaël.... Ce que

j'avais prévu était arrivé: les assiduités de M. de Brévannes,

interprétées par ses infâmes calomnies, m'avaient affreusement

compromise. Je passais à Florence pour être sa maîtresse; et lorsque

Raphaël s'informa de moi, il n'y eut qu'une voix pour m'accuser.

Pourtant, ne voulant pas se fier aux apparences, il était allé trouver

loyalement M. de Brévannes, lui avait dit son amour pour moi, que nous

étions fiancés... que souvent les jeunes filles, sans être coupables,

étaient légères, inconsidérées... le monde méchant; il supplia M. de

Brévannes, au nom de l'honneur, de ne pas cacher la vérité; quelle

qu'elle fût, il le croirait.

--Et Charles de Brévannes?

--Loin d'être touché de ce langage, il traita Raphaël avec hauteur et

lui dit:

«--Puisque vous épiez Paula Monti depuis deux jours, vous devez savoir

où est sa chambre.--Je le sais; sans qu'elle me vît, ce matin même je

l'ai aperçue à son balcon.--Eh bien! trouvez-vous cette nuit à trois

heures du matin devant ce balcon, vous aurez ma réponse.»--Tu sais le

reste.... Brévannes dit alors insolemment à Raphaël: «Êtes-vous

satisfait?»

Dans sa rage, Raphaël le frappa au visage; un duel s'ensuivit au point

du jour, il succomba.... Son dernier voeu fut de cacher sa mort à sa

mère. Il préférait la laisser dans l'incertitude où l'on demeure

souvent de longues années au sujet du sort des marins, que de lui faire

savoir que ma trahison l'avait tué. Voilà ce que m'apprit Osorio. Cette

funeste mission terminée, il repartit sans vouloir entendre un mot de

mes protestations.... J'ai entendu dire depuis qu'il était mort en

Orient... et la mère de Raphaël attend toujours son fils.... Et il est

mort en me maudissant... mort en m'appelant et me croyant infâme et

parjure.... Mort... tué par Charles de Brévannes, calomniateur et

meurtrier!

--Oh! c'est affreux.... Et votre tante Vasari?... Après un instant de

silence pendant lequel la princesse paraissait être sous le poids d'un

souvenir pénible, elle reprit ainsi:

--Les lois sur le duel étaient d'une sévérité extrême: Charles de

Brévannes partit le jour même; Raphaël était inconnu à Florence; ni

Osorio ni le témoin de M. de Brévannes ne reparurent.... Personne ne put

donc trahir ce malheureux secret. Ma tante fut d'autant plus

inconsolable du brusque départ de Charles de Brévannes que, son appui

lui manquant, elle perdit son procès et fut complètement ruinée. Nous

revînmes à Venise, où je tombai malade.

--Et un an après vous étiez princesse de Hansfeld.

--Oui, pour sauver ma famille d'une horrible infortune, je me résignai à

ce mariage, qui aurait dû me paraître inespéré... Grâce à la bonté, aux

soins et à la délicatesse du prince, j'entrevoyais déjà des jours plus

heureux; à la reconnaissance allait peut-être succéder un sentiment plus

doux... lorsque tout à coup M. de Hansfeld..., frappé de je ne sais quel

vertige, oubliant sa bonté, sa douceur accoutumée... enfin,--reprit

madame de Hansfeld avec un profond soupir,--commença la vie atroce que

je mène.... Quelquefois je me demande comment ma raison a pu supporter

des chocs si violents sans s'ébranler. La crainte, la stupeur que me

cause la conduite bizarre, effrayante du prince, me poursuivent jusque

dans le monde où je vais parfois chercher, non des distractions, mais de

l'étourdissement. Il y a six mois, je traînais cette vie misérable... en

apparence si splendide, si heureuse, lorsque par hasard je rencontrai M.

de Morville; je le remarquai, parce que j'entendis vanter la fidélité

qu'il avait vouée comme moi à un souvenir adoré... Partout on parlait de

son dévouement, de sa délicatesse..., et surtout de sa tendre constance

pour une femme dont il avait été forcé de se séparer.... Attristé par

son amour, pieusement dévoué à sa mère souffrante, il sortait peu.... Il

demeurait près de nous, rue Saint-Guillaume. Un jour, je trouvai une

lettre sur le banc d'une partie réservée de notre jardin.... Sans

pouvoir comprendre par quel moyen cette lettre se trouvait là, mon

premier mouvement, tu le sais, fut de croire qu'elle venait de lui.

Et je m'en assurai en restant, le lendemain, toute une journée cachée

dans un massif, et le soir je vis tomber une autre lettre lancée d'une

petite fenêtre cachée par un lierre.

M. de Morville semblait deviner les pensées qui m'agitaient: gaies, si

j'étais gaie; tristes, si j'étais triste; sombres et désolées, si

j'étais sombre et désolée; ses lettres semblaient l'écho de mes

impressions les plus fugitives.

--Comment les devinait-il?

--En m'observant... il lisait sur mon visage la disposition de mon

esprit..

--Il vous aimait bien...--dit Iris d'une voix profondément altérée.

--Tu le vois.... Comme moi, M. de Morville regrettait un amour passé...

et, chose étrange, fatale!... nos regrets communs ont servi pour ainsi

dire de lien entre cet amour passé et notre amour nouveau.

--Vous pouvez aimer.... Le prince vous a rendu votre liberté....

--Je le sais... je le sais... mais souvent aussi il est revenu sur ces

dures paroles.... Que de fois il a passé de la cruauté la plus froide...

la plus dédaigneuse, la plus écrasante, à des paroles de tendresse

adorable.... Mais qu'importe maintenant... ses cruautés et ses

tendresses me trouvent insensible... mon amour me donne le courage de

les braver... mon amour!... et pourtant ma conscience me reproche

d'oublier Raphaël!!! Depuis que j'ai revu M. de Brévannes, il me semble

qu'en redoublant de haine contre ce... meurtrier... je cherche à expier

mon inconstance; il me semble enfin que si j'obtenais une vengeance

éclatante de cet homme, mon nouvel amour me serait pardonné... Et

encore... malheur à moi!... ce nouvel amour a-t-il besoin d'être

pardonné?... une barrière insurmontable me sépare à jamais de M. de

Morville....

--Une barrière insurmontable?--dit Iris.

--Oui... je ne sais quelle fatalité me poursuit... mon âme commençait à

renaître; l'avenir le plus doux, le plus enchanteur s'ouvrait à moi; je

me croyais sûre de l'amour de M. de Morville.... J'étais parvenue à me

lier avec madame de Lormoy, une de ses parentes; il avait demandé à

m'être présenté... lorsque tout à coup il paraît me vouer l'aversion la

plus profonde, il évite de me rencontrer avec une persistance si

blessante, que je me suis décidée à cette démarche d'aujourd'hui.

--Et le motif de sa haine, marraine?

Paula Monti, Tome I ou L'Hôtel Lambert - histoire contemporaine · 第 4 / 11 段