Depuis ce voyage d'Italie, où il avait connu madame de Hansfeld, ainsi

qu'on le verra plus tard, l'humeur de M. de Brévannes s'était beaucoup

aigrie; son caractère était devenu sombre, irascible, souvent même d'une

dureté cruelle, et Berthe en avait quelquefois douloureusement souffert.

Ces préliminaires établis, nous suivrons M. de Brévannes chez lui à son

retour du bal de l'Opéra, où il avait été si malignement _intrigué_ par

madame Beauvoisis (le domino du _coffre_).

* * * * *

CHAPITRE VII.

MADAME DE BRÉVANNES.

La maison dont M. de Brévannes occupait le premier étage était située

rue Saint-Florentin. Fort indifférent aux jouissances et aux recherches

délicates du _chez soi_, il avait chargé un tapissier de le _meubler_

richement; grâce à cette latitude laissée au marchand, ce logis avait

complétement l'aspect de ce qu'on appelle un _bel appartement garni_,

c'est-à-dire l'aspect le plus banal, le plus triste, le plus froid qu'on

puisse imaginer. Rien de particulier, rien de personnel, rien qui trahît

un goût, une passion: pas un portrait, pas un tableau, pas un objet

d'art. La seule pièce de ce vaste appartement qui n'eût pas un aspect

vulgaire et glacial, était un petit salon où Berthe se tenait

habituellement.

Malgré l'heure avancée de la nuit (quatre heures du matin), c'est dans

cette pièce que nous conduirons le lecteur.

Madame de Brévannes, toujours inquiète des absences prolongées de son

mari, quoiqu'elle dût y être habituée, se couchait rarement avant d'être

assurée de son retour.

Il est donc quatre heures du matin. Berthe, assise dans un fauteuil, les

mains jointes sur ses genoux, regarde machinalement le foyer qui

s'éteint; une lampe, placée auprès d'elle sur une petite table où l'on

voit un livre entr'ouvert, éclaire vivement la figure de la jeune femme,

et brille doucement sur ses bandeaux de cheveux châtains qui, ne

laissant voir que le lobe de sa petite oreille rose, vont se perdre dans

la natte épaisse qui se tord derrière sa tête.

Ce qui frappait tout d'abord dans le gracieux visage de Berthe, c'était

son expression d'angélique bonté; lorsqu'elle levait ses grands yeux

bleus si beaux et si doux, le charme devenait irrésistible; sa bouche,

un peu sérieuse, semblait plutôt faite pour le sourire bienveillant et

affectueux que pour le rire bruyant de gaieté; son col blanc arrondi, un

peu long, se courbait avec une grâce indicible lorsqu'elle penchait sa

tête sur son sein.

Berthe portait une robe de soie gris-clair, dont la pâle nuance

s'harmonisait à merveille avec la délicate blancheur de son teint; d'un

côté de la cheminée on voyait un piano ouvert et chargé de musique;

au-dessus, deux portraits de grandeur inégale représentaient la mère et

le père de Berthe. Un grand nombre de modestes cadres de bois noir,

renfermant des gravures en taille-douce qui formaient l'_oeuvre_ de

Pierre Raimond, ornaient ce petit salon tendu de papier rouge velouté,

et lui donnaient une apparence très différente du reste de l'habitation;

enfin, sur la cheminée, on voyait une vieille pendule de marqueterie et

deux petits flambeaux blancs et bleus, en émail de Limoges, qui avaient

appartenu à la mère de Berthe, et avaient été le cadeau de noce du

graveur.

Une larme longtemps suspendue au bout des longs cils de la jeune femme

roula sur sa joue comme une goutte de rosée; son sein se souleva à

plusieurs reprises, elle tressaillit.... Une rougeur subite colora son

front, puis Berthe retomba dans sa morne apathie.

En deux mots nous dirons la cause de la tristesse et de l'abattement de

Berthe.

Pendant son dernier séjour en Lorraine, M. de Brévannes avait accordé

une protection très particulière à une des _femmes_ de Berthe.

L'insolence de cette fille ouvrit les yeux de madame de Brévannes, ou du

moins lui donna des soupçons assez violents pour exiger le départ de

cette créature.

Cette scène cruelle s'était passée quelques jours avant le retour de M.

de Brévannes à Paris, et avait laissé un douloureux ressentiment dans le

coeur de Berthe. Elle avait jusqu'alors souvent souffert des infidélités

de son mari, mais elle n'avait jamais subi une humiliation pareille.

Quatre heures du matin sonnèrent; absorbée dans une profonde rêverie,

madame de Brévannes n'avait pas cru la nuit si avancée; une voiture

s'arrêta à la porte. Berthe regretta d'avoir veillé si tard; une fois

pour toutes son mari lui avait expressément défendu de l'attendre; ses

gens même se couchaient. Il rentrait habituellement par une petite porte

bâtarde de sa maison dont il avait la clef; il lui fallait passer par le

petit salon de Berthe pour entrer dans une des deux chambres à coucher

qui communiquaient à cette pièce.

Lorsque son mari parut, Berthe se leva et alla à sa rencontre en tâchant

de sourire afin de conjurer l'orage qu'elle redoutait.

Les traits contractés de M. de Brévannes témoignaient de sa mauvaise

humeur. Les quelques mots dits au hasard par madame de Beauvoisis sur

son voyage d'Italie avaient éveillé en lui une foule d'idées pénibles,

forcément contraintes pendant le bal et le souper. Il fut presque

satisfait de trouver sa femme encore levée; en la querellant il espérait

épancher l'amertume qui le dévorait.

--Comment!--s'écria-t-il,--vous n'êtes pas encore couchée! à quatre

heures du matin! A quoi pensez-vous donc? Suis-je ou non maître de mes

actions? A peine arrivés ici, votre système d'inquisition va-t-il

recommencer? Aussi bien, puisque nous voilà sur ce chapitre, épuisons-le

une bonne fois, afin de n'y plus revenir de tout l'hiver.

Et il s'assit brusquement dans le fauteuil de Berthe, qui resta debout

près du piano, stupéfaite de ce brusque débordement de reproches.

--Mon ami,--dit-elle timidement,--vous savez que votre volonté est

toujours la mienne. Donnez-moi vos ordres, je les suivrai. Ce n'est pas

pour épier vos actions que j'ai veillé si tard.... Je m'étais amusée à

mettre ce petit salon en ordre. Cela m'a occupée jusqu'à une heure du

matin. Alors, supposant que vous ne tarderiez pas à rentrer, j'ai voulu

vous attendre. J'ai sommeillé un peu.... Quatre heures sont arrivées

sans que je m'en aperçusse. Voilà mon crime, Charles, me le

pardonnerez-vous?--dit-elle en souriant et en levant son angélique

regard sur son mari.

M. de Brévannes ne parut pas désarmé.

--Mon Dieu!--reprit-il,--ce n'est pas un _crime_ que je vous reproche;

il est inutile de prêter un sens ridicule à mes paroles. Je ne suis pas

dupe de cette veillée.... Vous avez voulu vous assurer par vous-même de

l'heure à laquelle je rentrais.... Mais vous m'obligerez de ne pas

prendre cette habitude. Je n'entends pas que les scènes de l'an passé se

renouvellent, et que par vos bouderies et vos airs de victime vous me

reprochiez ou ceci ou cela.

--Charles, ai-je jamais dit un mot... excepté....

--Mou Dieu!--s'écria M. de Brévannes en interrompant sa femme,--certains

silences, certaines physionomies sont aussi significatifs que des

paroles.

--Mais enfin, Charles, puis-je m'empêcher d'être triste?

--Et pourquoi seriez-vous triste? Que vous manque-t-il? N'êtes-vous pas

dans une position inespérée? N'ai-je pas humainement fait tout ce que je

pouvais faire pour vous?

--Charles, vous savez si je suis ingrate; mon seul regret est de ne

pouvoir vous mieux prouver ma reconnaissance.

--Tout ce que je vous demande, c'est de me rendre ma maison agréable,

c'est d'avoir toujours l'air riant et heureux, au lieu de censurer ma

conduite par vos affections mélancoliques.... Si j'ai suivi mon

inclination en me mariant avec vous, ç'a été d'abord parce que je vous

aimais... et ensuite pour....

--Pour avoir une femme soumise à toutes vos volontés, mon ami, je le

sais; vous m'avez préférée à un parti riche, parce que la reconnaissance

du sacrifice que vous m'avez fait m'impose des devoirs plus grands

encore.... J'aurais été désolée que vous eussiez calculé autrement,

Charles, car je n'aurais pu m'acquitter envers vous. Seulement, vous

vous trompez si vous croyez que ma tristesse, souvent involontaire, est

une critique de vos actions: il ne m'appartient pas de les juger.

--Mais que signifie donc alors cette tristesse?

Après un moment d'hésitation, Berthe reprit en baissant les yeux:

--Quelques-unes de vos actions peuvent m'attrister sans que je me

plaigne.

--Ceci est trop subtil pour moi. Je vais être plus clair, et vous

révéler à vous-même ce que vous pensez et ce que vous n'osez dire.... Au

lieu d'avoir recours à toutes ces circonlocutions hypocrites, pourquoi

ne pas avouer franchement que vous êtes jalouse?

--Mon ami, ne parlons pas de cela, je vous en prie.

--Et pourquoi donc? je trouve, moi, qu'il est au contraire excellent de

poser nettement notre position.... Que j'aie ou non des maîtresses,

voilà le grand mot lâché... c'est ce que vous devez complètement ignorer

ou feindre d'ignorer.... Telle est la conduite que doit tenir une femme

de bon sens, au lieu de passer sa vie dans les ennuis de la jalousie.

--Charles... franchement... est-ce bien à vous à dire qu'on peut

raisonner... vaincre la jalousie, si peu fondée qu'elle soit, ou si

indignes qu'en soient les objets?

--Fort bien, madame, vous me reprochez d'être jaloux.

--Je ne vous en fais pas un reproche, mon ami.... Je suis indulgente

pour ce sentiment, dont j'ai éprouvé toutes les angoisses.

--Vous vous trompez complètement, madame, si vous nous croyez dans une

position pareille à cet égard.... Que j'aie ou non des maîtresses, votre

considération n'en sera nullement altérée; mais moi qui ai tout sacrifié

pour vous... que je sois encore couvert de ridicule.... Tenez, ajouta

M. de Brévannes en se levant, les dents serrées, et en fermant les

poings avec rage, à cette seule pensée je ne me possède pas.

Et il se mit à marcher à grands pas.

--Vous avez raison, Charles, dit tristement Berthe, notre jalousie n'est

pas pareille; la mienne intéresse mon coeur, la vôtre votre orgueil;

mais il n'importe, je la respecte. M'avez-vous jamais entendue me

plaindre de l'isolement où je vis? Excepté mon père, que vous me

permettez d'aller voir deux fois par semaine, et quelques personnes de

votre famille que vous désirez que je reçoive, je vis seule...; heureuse

de vivre seule, je me hâte de vous le dire.

--Ce qui ne vous empêche pas de trouver le temps long, n'est-ce pas? Et

tout le monde sait l'effet de la solitude et du désoeuvrement chez les

femmes....

--Je ne suis pas désoeuvrée, mon ami; j'aime passionnément la musique...

je dessine, je lis. Quant à la solitude, il ne dépend pas de moi que

vous restiez davantage chez vous.

Pendant que madame de Brévannes parlait, son mari s'était machinalement

approché de la croisée, dont il avait entr'ouvert les rideaux.

Il vit de l'autre côté de la rue, au premier étage d'une maison située

en face de la sienne, une fenêtre aussi éclairée, et derrière les

vitres la silhouette d'un homme qui regardait par cette fenêtre.

Il était près de cinq heures du matin, la nuit profonde, la rue déserte,

que pouvait regarder cet homme, sinon la fenêtre du salon de madame de

Brévannes, seule fenêtre qui fût sans doute encore éclairée dans la

maison.

Un de ces soupçons absurdes qui ne tombent que dans la cervelle des

jaloux trompeurs (classe essentiellement distincte de celle des jaloux

trompés), un de ces soupçons absurdes, disons-nous, traversa l'esprit de

M. de Brévannes; il se retourna vers sa femme, le regard irrité, le

front menaçant.

--Madame, pourquoi y a-t-il de la lumière dans cette maison en face?

s'écria-t-il.

Puis, s'interrompant pour céder à une inspiration non moins ridicule que

sa jalousie, il tira brusquement les rideaux, ouvrit la croisée, et

s'avança sur le balcon, où il se campa fièrement.

A cette brusque apparition, les rideaux de la fenêtre de la maison d'en

face se refermèrent subitement, l'ombre s'effaça, et un moment après la

lumière disparut.

Madame de Brévannes, ne comprenant rien au courroux de son mari, et

encore moins à sa fantaisie d'ouvrir les croisées par une nuit de

janvier, s'avançait vers le balcon, lorsque M. de Brévannes se retourna,

ferma violemment les rideaux, et s'écria:

--Ah! c'est ainsi que vous occupiez vos loisirs en m'attendant,

madame....

--En vérité, Charles, je ne vous comprends pas....

--Vous ne comprenez pas? Pourquoi cette fenêtre du premier étage de la

maison d'en face était-elle encore éclairée il n'y a qu'un moment?

--Il n'y a qu'un moment?... une fenêtre?... dans la maison d'en face?

demanda Berthe avec une surprise croissante.

--Faites donc l'étonnée, madame! Tout à l'heure quelqu'un regardait

attentivement votre fenêtre. On a disparu dès que je me suis montré.

--Cela peut être, Charles, je n'en sais rien.... Mais pourquoi me

dites-vous cela?

--Pourquoi!

--Pourquoi?

--Parce que vous êtes sans doute d'intelligence avec cette personne....

Et qu'il y a là-dessous quelque intrigue.... Je ne m'étonne plus de

votre veillée.

A cette accusation si brusque, si stupide, si inconcevable, Berthe ne

put trouver un mot à répondre; elle joignit les mains en levant les yeux

au ciel.

--Ce n'est pas répondre, madame, s'écria M. de Brévannes exaspéré. Je

vous demande pourquoi il y avait de la lumière dans cette chambre en

face, pourquoi un homme regardait ici?

--Mais, mon Dieu! le sais-je?--s'écria Berthe.

--Encore une fois, cela n'est pas répondre, madame.

--Mais que voulez-vous que je vous réponde?

--Prenez garde! s'écria M. de Brévannes hors de lui. Ne me croyez pas

assez sot pour être dupe de votre hypocrisie.... J'ai vu ce que j'ai vu;

je ne suis pas aveugle. Quelle est la personne qui habite en face?

--Mais, Charles, je n'en sais rien; nous sommes arrivés depuis hier

matin.

M. de Brévannes interrompit sa femme, se frappa le front et s'écria:

--C'est cela... je me le rappelle maintenant... une voiture de poste est

arrivée peu de temps après nous et est entrée dans cette maison; on nous

suivait... peut-être même en Lorraine.... Oh! j'en suis sûr, il y a

là-dessous quelque indigne mystère... mais je le découvrirai...

malheureuse que vous êtes!

Cette injure, cette dureté, ce reproche, si peu mérités, touchèrent

Berthe jusqu'au vif. Malgré sa douceur, malgré sa résignation

habituelle, sa dignité, sa conscience se révoltèrent; elle dit d'un ton

ferme à son mari:

--Vous avez tort de me parler de la sorte, Charles; vous pourriez

pousser ma patience à bout, et me faire dire des choses... que, pour

votre propre dignité, je voudrais taire.

--Des menaces....

--Ce ne sont point des menaces, Charles, seulement... il n'est pas

généreux à vous, qui m'avez donné tant de fois des sujets de plaintes et

de chagrin, de m'accuser, et de me traiter avec ce mépris à propos d'un

soupçon insensé.

--Voilà, pardieu! un nouveau langage.

--Charles, je me lasse de subir en silence d'injustes reproches, tandis

que je pourrais moi-même vous en adresser de malheureusement trop

fondés.

--De mieux en mieux....

--Vous dites, Charles, que je dois fermer les yeux sur votre conduite;

je l'ai toujours fait; est-ce de ma faute si le bruit de vos aventures

est venu jusqu'à moi, à moi qui vis seule loin du monde?... N'est-ce pas

encore le bruit public et les insolences de la misérable créature que

j'ai chassée de chez moi il y a huit jours qui....

--Madame, pas un mot de plus.

--Pardonnez-moi, Charles, je parlerai; je ne veux pas abuser de la

position que mon dévoûment à mes devoirs m'a faite; mais je veux que

vous la respectiez.... Je consens à fermer les yeux sur des erreurs si

basses, qu'elles ne méritent pas même mon indignation... mais je ne

souffrirai pas que vous m'écrasiez injustement....

--Sur ma parole, madame, votre audace me confond. Et vous voulez, sans

doute, me faire entendre que quatre ans de fidélité et de respect pour

vos devoirs vous ont acquittée envers moi, et que vous êtes maintenant

libre d'agir comme bon vous semblera? Mais c'est incroyable! mais vous

oubliez donc que je vous ai tirée de la misère, que votre père vit de

mes bienfaits, et que j'avais été assez bon pour lui offrir autrefois

d'habiter chez moi?...

--Je n'ai jamais oublié que vous m'avez tirée de la misère, comme vous

le dites, Charles, et cela a été d'autant plus méritoire de ma part, que

j'étais parfaitement indifférente à cette misère; il m'a fallu, pour

vous aimer, _quoique riche_, surmonter peut-être autant de répugnance

qu'il vous a fallu en surmonter pour m'aimer _quoique pauvre_!

--Vraiment! vous m'avez fait cette grâce-là, de m'aimer malgré mes

quarante mille livres de rentes?

--Quant à ce reproche, Charles, que mon père vit de vos bienfaits...

c'est la première fois que vous me le faites... ce sera la dernière....

Depuis bientôt un an la vue de mon père est si affaiblie qu'il a été

obligé de renoncer au travail qui jusque-là lui avait suffi pour

vivre.... A force d'instances, je suis parvenue à lui faire accepter une

modique pension... il a consenti à la recevoir.

--Afin de n'être pas au-dessous de vous en fait de condescendance, M.

Raimond m'a fait aussi la grâce d'accepter de quoi vivre à l'aise au

lieu d'aller à l'hospice.

--Oui, mon père a fait grâce à votre vanité en n'allant pas à l'hospice.

Dans ses principes, il n'y avait là rien de déshonorant; vieux, infirme,

hors d'état de vivre de son travail, ainsi qu'il l'avait toujours fait,

il aurait usé sans honte de l'asile que la charité publique offre à

l'infortune honnête.... Mais puisque....

--Mais puisque je reconnais si mal, n'est-ce pas, les bontés de monsieur

votre père pour moi, il n'aura pas l'obligeance de me permettre de le

soutenir plus longtemps; il me fera la mauvaise plaisanterie d'aller

s'établir à l'hôpital.

--Cela est certain, Charles, car je ne puis pas lui laisser ignorer vos

reproches....

En prononçant ces dernières paroles, la voix de Berthe, jusqu'alors

ferme, s'émut beaucoup; ses forces étaient à bout; elle avait depuis

longtemps contraint les larmes qui l'oppressaient, mais elle ne put

conserver davantage cet empire sur elle-même: elle cacha sa tête dans

ses mains, retomba dans un fauteuil, et se prit à pleurer avec amertume.

M. de Brévannes était égoïste, dur, orgueilleux; mais il était fort

intelligent. Malgré ses sarcasmes sur les étranges principes du père de

Berthe à l'endroit des bienfaits des riches, il savait parfaitement que,

raisonnable ou absurde, la conviction de sa femme et de Pierre Raimond

était à ce sujet sincère et profonde. Ses plaisanteries n'avaient été

qu'un jeu cruel....

La douleur de Berthe le toucha d'autant plus qu'il se rappela ses

derniers torts envers elle; il réfléchit enfin à tout ce qu'il lui avait

dit d'humiliant. Plus elle semblait dépendre de lui, plus il devait

ménager sa délicatesse et ne pas l'accabler de reproches si cruels.

Et puis il faut tout dire: pourrions-nous dévoiler un de ces mille

replis du coeur humain, ou plutôt de l'organisation humaine?

pourrions-nous faire croire à l'un de ces revirements soudains, brutaux,

dont les hommes seuls sont capables, après les plus aigres, les plus

basses, les plus injurieuses récriminations?

Berthe était retombée assise sur son fauteuil, accablée sous

l'impression que lui avait causée cette scène cruelle. La jeune femme

baissait la tête; son joli cou, ses charmantes épaules blanches et

polies comme de l'ivoire, que l'émotion couvrait d'un léger incarnat,

frappèrent la vue de M. de Brévannes.

Selon que cela arrive toujours, vingt fois il avait oublié sa femme pour

des créatures indignes de lui être comparées, même sous le rapport de la

beauté... Depuis la scène à laquelle Berthe avait fait allusion en

parlant d'une femme-de-chambre qu'elle avait chassée, les deux époux

étaient restés l'un envers l'autre sous une profonde impression de

froideur et de contrainte. L'amour de Berthe pour son mari avait reçu un

mortel et dernier coup.

M. de Brévannes, voyant le chagrin de sa femme, se figura, par une de

ces imaginations grossières naturelles à l'homme, qu'en flattant Berthe

sur la puissance et sur l'éclat de sa beauté, il se ferait pardonner les

outrages dont il venait de l'accabler; il s'approcha donc

silencieusement de Berthe, puis, entourant sa taille, lui dit:

--Voyons, ma bonne petite Berthe, sois gentille... faisons la paix.

Il est impossible de rendre l'expression de répugnance, de honte, de

douleur profonde qui éclata sur les traits de la jeune femme. Elle se

dégagea brusquement des bras de M. de Brévannes, se leva et s'écria:

--Ah! monsieur, il me manquait cette dernière insulte.... Celle-là, du

moins, jamais je ne la supporterai....

Et Berthe se précipita dans sa chambre, dont elle ferma la porte sur

elle.

Nous renonçons à peindre la rage de M. de Brévannes et le regard de

courroux et de haine dont il poursuivit sa femme.

* * * * *

CHAPITRE VIII.

LE RETOUR.

L'ancien et immense hôtel Lambert, occupé par le prince et par la

princesse de Hansfeld, était situé rue _Saint-Louis en l'île_; les murs

du jardin terminaient le quai d'Anjou: ce quai est séparé de l'Arsenal

par les bras de la Seine qui entourent l'île Louviers.

Nous l'avons dit, rien de plus désert que les abords de ce palais. Les

curieux peuvent encore visiter ces salles énormes, proportionnées aux

splendeurs des existences princières des temps passés.

On ne peut de nos jours contempler sans ressentiments mélancoliques ces

vieux hôtels autrefois si peuplés de pages, de gardes, d'écuyers, de

gentilshommes, innombrables satellites de ces glorieuses planètes, de

ces illustres maisons qui jetaient tant d'éclat sur la France.

Rien de plus triste que de voir ces constructions massives, bâties pour

des siècles, tromper si vite l'espoir de ceux qui les avaient fondées

pour leurs puissantes races.

Heureusement l'édifice dont nous parlons conservait un peu de sa poésie,

grâce à la solitude du quartier désert où il s'élevait. Lorsque les

ombres transparentes de la nuit le voilaient à demi, cette antique

demeure reprenait la sévère majesté de son caractère monumental.

La nuit, la solitude, le silence ne varient pas avec les siècles;

contemporains de tous les âges, ils sont immuables comme l'éternité...

Aussi, lorsque l'on contemple ces vieux édifices au milieu de la nuit,

du silence et de la solitude, on dirait que rien n'a changé... la

distance du présent au passé s'efface....

C'est à peu près au moment où M. de Brévannes sortait de l'Opéra que

nous conduirons le lecteur à l'hôtel Lambert.

Des nuages épais et gris, chassés par l'âpre bise du nord, couraient

rapidement sur le ciel. En se couchant, la lune argentait les contours

fantastiques des nuées. Au-dessus d'elle, çà et là quelques étoiles

scintillaient sur le profond et sombre azur du firmament.

La masse irrégulière du vieux palais, avec ses toits aigus, ses

cheminées, ses gargouilles bizarres, son fronton massif, se découpait en

noir sur la limpidité bleuâtre et nocturne de l'atmosphère; une allée de

pins séculaires dressaient leurs pyramides d'un vert sombre au-dessus

des murs du jardin qui se prolongeait sur le quai.

Les eaux de la Seine, gonflées par les pluies d'hiver, se brisaient sur

la grève, et répondaient, par un triste murmure, aux longs sifflements

de la bise du nord.

Le bruit du vent et des grandes eaux troublait seul le silence où était

enseveli ce quartier de Paris..

Quatre heures et demie sonnaient dans le lointain à l'Arsenal, lorsqu'un

fiacre s'arrêta devant la muraille du jardin.

Une personne coiffée d'un chapeau rond, enveloppée d'un manteau,

descendit de cette voiture, ouvrit une petite porte, et bientôt après,

madame de Hansfeld, toujours en domino, sortit à son tour du fiacre et

entra dans le jardin.

La princesse parcourut d'un pas rapide la longue allée de pins qui

aboutissait à une des ailes de l'hôtel.

De temps à autre les rayons de la lune, glissant à travers le branchage

touffu, faisaient une pâle trouée dans les ténèbres qui couvraient cette

allée; c'était alors quelque chose de bizarre à voir que la figure de la

princesse, passant avec sa robe et son camail noirs au milieu de ces

éclaircies de lumière douteuse et blanchâtre.

Paula Monti, Tome I ou L'Hôtel Lambert - histoire contemporaine · 第 3 / 11 段