Si M. de Morville eût été indifférent à madame de Hansfeld, aurait-elle

manifesté ce désespoir, cette épouvante? Non, sans doute. Mais elle

voyait une barrière infranchissable s'élever entre elle et M. de

Morville; n'avait-il pas dit: _Si vous m'aimiez je serais le plus

malheureux des hommes, car je ne pourrais vous aimer sans parjure, sans

crime, sans porter un coup mortel à ma mère_?

Et M. de Morville était cité pour sa loyauté, et il ne vivait que pour

sa mère....

Madame de Hansfeld comprit la portée du mot qui lui était échappé. Un

éclair de bonheur rayonnait sur les traits de M. de Morville... son

instinct ne le trompa pas... il se crut aimé; mais ce premier enivrement

passé, il frémit en songeant à l'abîme de maux et de douleurs que

l'involontaire aveu de madame de Hansfeld ouvrait devant lui.

La princesse se possédait trop pour ne pas vaincre l'émotion qui l'avait

un moment trahie. Espérant donner le change à M. de Morville, elle lui

dit en souriant avec un ton de légèreté qui le confondit et renversa

ses idées:

--Vous avouerez, monsieur, que ma surprise... je dirai même ma frayeur,

était assez naturelle... en vous entendant dire que mon amour pouvait

entraîner à sa suite de si épouvantables résultats... le parjure... le

crime.... Mon Dieu!... j'en frissonne encore.... Jugez donc quel bonheur

pour vous... surtout, que je sois parfaitement indifférente à cette

passion... éperdue... que vous croyez ressentir.... En vérité, monsieur,

vous êtes trop heureux... vous avez pour vous sauvegarder de la

tentation de m'aimer désormais, non seulement mon indifférence, mais

encore les plus graves motifs qui puissent déterminer un homme comme

vous.... Seulement il me semble que, parmi ces obstacles formidables qui

devaient si mortellement contrarier mon amour pour vous, monsieur, vous

auriez pu dire un mot de mon mariage avec M. de Hansfeld. Vous me

permettrez de vous signaler cet oubli, et de vous avouer qu'à mes yeux

cet obstacle est le plus sérieux de tous.... Il me reste, monsieur, à

vous parler des lettres que j'ai reçues de vous parce que je ne pouvais

pas faire autrement, et que j'ai lues... et quelquefois gardées, parce

qu'un recueil de pensées très spirituellement écrites et attribuées,

comme elles l'étaient, à un être imaginaire, ne peut passer pour une

correspondance. Vous avez trop de mérite, monsieur, pour être vain; je

ne blesserai donc pas votre amour-propre d_'auteur_--ajouta la

princesse en souriant--en vous avouant encore que si j'ai lu ces

_oeuvres_ distinguées toujours avec curiosité, souvent avec une vive

émotion, c'est un peu grâce au mystère qui entourait cette

correspondance dont vous faisiez seul les frais, et aussi parce que le

hasard vous inspirait parfois des pensées fort touchantes dont j'étais

émue jusqu'aux larmes... car j'ai le malheur... ou plutôt le bonheur de

pleurer à la lecture du moindre roman sentimental....

--Ah! madame, vous raillez cruellement.

--Je voudrais du moins, monsieur, que cette entrevue, commencée sous de

si sombres auspices, se terminât un peu plus gaiement; car, après tout,

nous sommes au bal de l'Opéra.... Pourquoi d'ailleurs, monsieur, nous

quitter si tristement? Je vous avais cru instruit d'un secret assez

maussade.... Il n'en est rien, je suis complètement rassurée.... J'ai

pour me défendre de vos séductions mon respect pour mes devoirs, mon

indifférence et la révélation qu'on vous a faite.... Notre position est

parfaitement tranchée, que pouvons-nous désirer de plus? Adieu,

monsieur.... Cette entrevue m'a confirmé tout le bien qu'on dit de

vous.... Je sais qu'il est inutile de vous recommander le secret... sur

ma démarche, qui pourrait être indignement calomniée.... Pour plus de

prudence... je sortirai d'ici la première.... Vous voudrez bien attendre

quelque temps avant de quitter cette loge.

Et madame de Hansfeld, se levant, remit son masque et se dirigea vers la

porte.

--Ah! madame, de grâce... un mot, un dernier mot--s'écria M. de Morville,

à peine revenu de sa surprise, et en se précipitant vers la porte.

Et madame de Hansfeld fit un geste si fier, si impérieux, que M. de

Morville n'insista pas pour prolonger cet entretien.

La princesse ouvrit la porte et sortit.

Peu d'instants après, M. de Morville l'imita.

En passant auprès du coffre dont nous avons parlé, il vit un assez grand

tumulte: la foule était compacte; obligé d'attendre pour s'y frayer un

passage, M. de Morville entendit ces mots:

--Peste!... Brévannes--disait le malin domino qui, depuis le

commencement de la soirée, était assis sur le coffre--quel effet tu

produis! quel cri a jeté ce domino à noeud de rubans jaune et bleu en

t'apercevant.

--Je nie le fait--répondit gaiement M. de Brévannes;--je ne suis, pas

plus que Fierval ou qu'Hérouville, responsable du cri étouffé qu'a fait

ce beau masque en passant près de nous tous.

--Ce domino aurait vu le diable en personne qu'il n'aurait pas paru plus

épouvanté...--dit M. de Fierval.

M. de Morville écouta très attentivement, remarquant que l'on parlait de

la princesse. (Elle portait, on s'en souvient, un noeud de rubans jaune

et bleu qu'elle n'avait pas songé à ôter après avoir retrouvé M. de

Morville, précaution que celui-ci avait eue.)

--C'est peut-être une de vos victimes, monstre!--dit en riant M. de

Fierval à M. de Brévannes.

--La malheureuse l'aura subitement reconnu--dit un autre.

--Infidèle!

--Monstre de perfidie!

--Qui sait?--dit le malin domino--c'est peut-être ta femme, Brévannes.

Un éclat de rire universel accueillit cette plaisanterie.

--Ça serait très piquant, au moins... tu lui as peut-être caché que tu

venais au bal de l'Opéra.... Dans sa candeur, elle l'aura cru... et dans

sa candeur... elle sera venue de son côté.

M. de Brévannes endurait à merveille toutes les plaisanteries, sauf

celles qui concernaient sa femme. Il ne put dissimuler sa mauvaise

humeur, et tâcha de rompre la conversation, en disant à M. de Fierval:

--Venez-vous souper, Fierval? il est assez tard.

--Oh! affreux jaloux!--s'écria le domino--il est capable de faire, en

rentrant chez lui, une scène horrible à sa malheureuse femme, le tout à

cause de la plaisanterie stupide d'un domino.... Pauvre Berthe!

--La preuve que je ne suis pas piqué, beau masque--dit M. de Brévannes

en riant d'un air contraint--et que je ne te garde pas rancune, c'est

que je m'estimerais très heureux si tu voulais venir souper avec nous.

--Je suis trop généreuse pour cela.... Je ne pourrais m'empêcher de te

dire de dures vérités... ce qui serait fastidieux pour les convives....

Leur seule compensation serait de te voir sous un nouveau et très vilain

jour.... Et puis, enfin, il ne me convient pas encore de faire une

_exécution_ publique.... Si tu n'es pas _sage_... si tu reviens ici...

je te retrouverai à l'un des prochains samedis, et alors... prends bien

garde... ce coffre me servira de tribunal... et tu entendras de

singulières choses si tu oses t'y présenter... mais tu n'oseras pas.

--Lui.... Brévannes?... ne pas oser?--dit Fierval en riant.

--Tu ne le connais donc pas, beau masque?

--Tu ne sais donc pas... qu'il peut tout ce qu'il veut?...--dit un

autre.

--J'espère que vous ne reculez pas, Brévannes, et que vous reviendrez

samedi--reprit Fierval--_sage ou non_.

--Je n'ai rien de mieux à te dire, beau masque--ajouta Brévannes.--Ces

messieurs sont ma caution... à samedi.... Si c'est un défi, je

l'accepte.

--A samedi--reprit le domino--mais je te le répète, le cri de surprise,

presque d'effroi, jeté par le domino à noeuds jaune et bleu s'adressait

à toi....

--Allons... tu es folle. Puisque tu ne veux pas venir souper avec nous,

je te laisse.

--Oui... mais à samedi.

--A samedi--reprit Brévannes en s'éloignant. M. de Morville avait

attentivement écouté cette conversation; il ne doutait pas que la vue de

Brévannes n'eût, en effet, causé la surprise et l'effroi de la

princesse.

Dans l'entrevue qu'il venait d'avoir avec madame de Hansfeld, celle-ci

lui avait nommé M. de Brévannes comme étant une des deux personnes qui

possédaient le secret dont elle redoutait si fort la révélation.

Quelles circonstances avaient pu rapprocher M. de Brévannes de madame de

Hansfeld?

Où l'avait-il connue?

Quel était ce secret qu'il possédait?

Le sang-froid railleur de madame de Hansfeld, à la fin de l'entretien

qu'elle avait eu avec M. de Morville, était-il réel ou affecté?

Telles furent les questions que se posa M. de Morville, en revenant

tristement chez lui.

* * * * *

CHAPITRE VI.

M. DE BRÉVANNES.

Quelques mots sur M. de Brévannes, acteur important à cette histoire,

sont ici nécessaires.

Le père de M. de Brévannes s'appelait Joseph Burdin. Originaire de Lyon,

il était venu chercher fortune à Paris sous le Directoire. A force de

finesse, de persévérance et d'entente des affaires, en peu d'années il

réalisa, dans les fournitures des armées, une de ces fortunes

scandaleuses si fréquentes à cette époque.

Riche, le nom de Burdin lui parut vulgaire; il acheta la terre de

_Brévannes_ en Lorraine, s'appela pendant quelque temps Burdin de

Brévannes, puis enfin seulement de _Brévannes_. Sa femme, fille d'un

notaire fort riche, qui s'était ruiné par des spéculations hasardeuses,

mourut peu de temps avant la Restauration.

M. de Brévannes ne lui survécut pas longtemps. La tutelle de son fils,

Charles de Brévannes, fut confiée à l'un de ses anciens associés. Soit

incurie, soit infidélité, cet homme ne géra pas avantageusement les

intérêts de son pupille, qui, majeur en 1825, ne se trouva en possession

que de quarante mille livres de rentes environ.

M. de Brévannes, retrouvant dans le monde plusieurs de ses camarades de

collège, mena durant quelques années une joyeuse vie de jeune homme,

sans pousser néanmoins ses dépenses jusqu'à la prodigalité; il était

égoïste et ordonné.

Vers la fin de 1831, il épousa Berthe Raimond.

Pour expliquer ce mariage, il est nécessaire de poser le caractère de M.

de Brévannes. Assez mal élevé, n'ayant reçu qu'une banale éducation de

collège, rien n'avait adouci, tempéré sa fougue naturelle. Le trait

culminant, primordial de ce caractère singulièrement énergique et

orgueilleux, était une incroyable opiniâtreté de volonté.

Pour parvenir à son but, M. de Brévannes ne reculait devant aucun

sacrifice, devant aucun excès, devant aucun expêchement.

Ce qu'il souhaitait, il voulait le posséder, autant pour satisfaire son

goût, son caprice du moment, que pour satisfaire l'espèce d'orgueil

tenace qu'il mettait à réussir, bon gré, mal gré, coûte que coûte, dans

tout ce qu'il entreprenait.

M. de Brévannes poussait l'économie jusqu'aux limites de l'avarice, la

personnalité jusqu'à l'égoïsme, la sécheresse d'âme jusqu'à la dureté.

Fallait-il triompher d'un obstacle, il devenait dévoué, généreux,

délicat, si cela servait ses projets, mais, l'obstacle surmonté, ces

qualités éphémères disparaissaient avec la cause qui les avait

produites, son caractère normal reprenait son cours, et ses mauvais

penchants se dédommageaient d'une contrainte passagère en redoublant de

violence.

Malheureusement les gens de cette trempe vigoureuse, résolue, prouvent

souvent que pour eux--_vouloir_ c'est _pouvoir_--comme disait M. de

Brévannes.

Maintenant parlons de son mariage.

M. de Brévannes occupait à Paris le premier étage d'une maison qui lui

appartenait. De nouveaux locataires vinrent habiter deux petites

chambres du quatrième: c'était Berthe Raimond et son père. (Madame

Raimond était morte depuis longtemps.)

D'abord graveur en taille-douce, Pierre Raimond avait la vue tellement

affaiblie, qu'il ne gravait plus que la musique. Berthe, excellente

artiste, donnait des leçons de piano; grâce à ces ressources, le père et

la fille vivaient à peu près dans l'aisance.

Berthe était remarquablement jolie. M. de Brévannes la rencontra

souvent, ressentit pour elle un goût assez vif, et s'introduisit chez

Pierre Raimond sous un prétexte de _propriétaire_.

M. de Brévannes avait une détestable idée de l'humanité, il espérait, à

l'aide de quelques cajoleries, de quelques libéralités, triompher de la

vertu de Berthe et des scrupules de Pierre Raimond. Il se trompa: en

payant le premier terme du modeste loyer de ses deux chambres, le

graveur donna congé à M. de Brévannes pour le terme suivant, et le pria

très nettement de cesser ses visites, qui avaient d'ailleurs été très

bornées.

M. de Brévannes fut piqué de cet insuccès; cette résistance inattendue

irrita son désir, blessa son orgueil; son caprice devint de l'amour, du

moins il en eut l'ardeur impatiente.

S'étant ménagé quelques entretiens avec mademoiselle Raimond, soit en la

suivant dans la rue lorsqu'elle allait donner ses leçons, soit en la

rencontrant chez une de ses écolières, M. de Brévannes parvint à nouer

une correspondance avec Berthe et fut bientôt aimé d'elle. Il était

jeune, il avait de l'esprit et de l'usage, une figure sinon belle, du

moins mâle et expressive. Berthe ne résista pas à ces avantages; mais

son amour était aussi chaste que son âme, et les mauvaises espérances de

M. de Brévannes furent déçues. En lui avouant naïvement une affection

dont elle n'avait pas à rougir, Berthe lui dit qu'il était trop riche

pour l'épouser; il fallait donc rompre des relations vaines pour lui,

douloureuses pour elle.

La fin du terme arriva; Berthe et son père allèrent s'établir dans un

des quartiers les plus solitaires de Paris, rue Poultier, île

Saint-Louis.

Ce départ blessa de nouveau l'orgueil et le coeur de M. de Brévannes. Il

découvrit le lieu de la retraite de la jeune fille, prétexta un voyage

de quelques mois, et alla secrètement s'établir à l'île Saint-Louis,

dans un hôtel garni du quai d'Orléans, tout auprès de la rue où

demeurait Pierre Raimond.

La première fois que Berthe revit M. de Brévannes, elle trahit par son

émotion la constance de ses sentiments pour lui; elle ne lui cacha rien,

ni la joie que lui causait son retour, ni les larmes cruelles et

pourtant chéries qu'elle avait versées pendant son absence.

Malgré ces aveux, M. de Brévannes ne fut pas plus heureux; séductions,

ruses, promesses, emportement, désespoir, tout vint échouer devant la

vertu de Berthe, vertu simple et forte comme son amour.

Ceux qui connaissent le coeur de l'homme et surtout des hommes

orgueilleux et opiniâtres comme M. de Brévannes, comprendront ses

ressentiments amers contre cette jeune fille, aussi inflexible dans sa

pureté que lui dans sa corruption.

Un homme ne pardonne jamais à une femme d'avoir échappé, par adresse,

par instinct ou par vertu, au piège déshonorant qu'il lui tendait.

Il serait impossible de nombrer les imprécations _mentales_ dont M. de

Brévannes accablait Berthe; il alla jusqu'à supposer cette énormité,

que, «par ses refus calculés, cette petite fille avait l'audacieuse

visée de l'amener un jour à l'épouser.»

Abominable machination, tramée sans doute avec le vieux graveur!

M. de Brévannes haussa les épaules de pitié en songeant à une manoeuvre

aussi odieuse qu'absurde, et résolut de quitter Paris. Avant de partir

il eut un dernier entretien avec Berthe. Il s'attendait à une scène de

désespoir: il trouva la jeune fille triste, calme, résignée. Jamais elle

ne s'était fait illusion sur son amour pour M. de Brévannes; elle

s'était toujours attendue aux pénibles conséquences de ce malheureux

attachement.

Et puis encore, chose singulière, Pierre Raimond, artiste probe,

austère, d'un rigorisme stoïque, avait élevé sa fille dans de telles

idées sur la richesse, que la disproportion de fortune qui existait

entre M. de Brévannes et Berthe semblait à celle-ci aussi

infranchissable que la distance qui sépare un roi d'une fille du peuple.

Ainsi, loin de lui demander pourquoi, étant libre, il ne l'épousait pas,

moyen fort simple de mettre d'accord l'amour et le devoir, Berthe avait

ingénument avoué à M. de Brévannes que leur amour était d'autant plus

désespéré que Pierre Raimond, dans sa fière pauvreté, ne consentirait

jamais à marier sa fille à un homme riche.

Au moment de se séparer de M. de Brévannes, Berthe lui promit de faire

tout au monde pour l'oublier, afin d'épouser un homme pauvre comme elle;

sinon, elle ne se marierait jamais.

Ces paroles, exemptes de toute exagération, simples, vraies comme la

pauvre fille qui les prononçait, ne firent aucune impression sur M. de

Brévannes; dans l'angélique résignation de Berthe, il vit une flagrante

et dernière preuve du complot que l'on tramait contre lui afin de

l'amener à un mariage absurde.

M. de Brévannes partit pour les bains de mer de Dieppe, se croyant

parfaitement délivré de son amour; fier d'avoir échappé à un piège

indigne, il attendait avec une haineuse impatience une humble prière de

retour, qu'il se préparait à accueillir avec le dernier mépris. A son

grand étonnement, il ne reçut aucune nouvelle de Berthe.

A Dieppe, M. de Brévannes rencontra une madame Beauvoisis (le domino du

_coffre_), fort jolie, fort à la mode dans un certain monde, fort

coquette, et fort aimée d'un homme des plus agréables.

Pour se venger du silence de Berthe et de quelques souvenirs importuns,

et aussi pour se relever à ses propres yeux de son échec auprès de la

fille du graveur, M. de Brévannes entreprit de plaire à madame

Beauvoisis et de supplanter l'amant aimé. Il réussit.

M. de Brévannes fut d'autant plus irrité, d'autant plus humilié de

n'avoir rien pu obtenir de Berthe, que la _conquête_ de madame

Beauvoisis lui sembla plus flatteuse. Son amour-propre se révolta de ce

qu'une malheureuse petite fille, pauvre, inconnue, eût osé résister à

l'homme qu'une femme très désirable avait choisi.

Nous sommes loin de prétendre que M. de Brévannes n'eût pas d'amour pour

Berthe; mais chez lui les tendres espérances de l'amour, ses charmantes

impatiences, ses craintes mélancoliques, s'étaient transformées en

désirs effrénés, en orgueilleuse irritation.

Il résumait amèrement et brutalement la question en disant:

«J'ai mis dans ma tête que cette fille serait à moi.... Coûte que coûte,

elle sera à moi.»

Courroucé de ne pas recevoir de lettres de Berthe depuis six semaines

qu'il l'avait quittée, M. de Brévannes rompit brusquement avec madame

Beauvoisis, l'idole de la saison des eaux de Dieppe, et revint

s'enterrer dans l'île Saint-Louis. Lorsqu'il arriva, Berthe se mourait;

elle n'avait pu résister à tant de chagrins....

Presque touché de cette preuve d'amour, voulant d'ailleurs à tout prix

que cette jeune fille fût à lui, M. de Brévannes, malgré ses résolutions

de ne jamais faire un mariage _de dupe_, comme il disait, alla trouver

Pierre Raimond, et lui demanda formellement la main de sa fille,

s'attendant à une explosion de reconnaissance de la part du vieux

graveur.

Chose incroyable, inouïe, exorbitante, qui renversa toutes les idées de

M. de Brévannes, Pierre Raimond ne voulut pas consentir à cette union.

«M. de Brévannes était né riche, Berthe était née pauvre, il n'y avait

entre eux aucune sympathie de classe, aucune convenance de position,

aucuns rapports d'habitude, d'éducation, de principes; parlant, aucune

garantie de bonheur pour l'avenir.»

Tel fut le thème invariable de Pierre Raimond.

Il y avait dans la manière absolue dont cet homme austère envisageait la

distance qui sépare les riches des pauvres, plus de fierté que

d'humilité. Il établissait entre ces deux conditions, qu'il regardait

comme hétérogènes et inconciliables, une ligne aussi tranchée, aussi

infranchissable, que celle que les républicains tracent entre eux et les

aristocraties.

L'énergique opiniâtreté de M. de Brévannes eût échoué devant la fière

pauvreté de Pierre Raimond, si la vie de Berthe n'eût pas été

compromise.

L'instinct d'un père est presque toujours d'une admirable perspicacité;

lorsque cet instinct s'allie à un rare bon sens, il atteint à la

divination.

Pierre Raimond pressentait le sort de sa fille. Néanmoins, obligé

d'opter entre la mort de cette enfant chérie et un avenir redoutable,

qu'il serait peut-être possible de conjurer, le graveur consentit enfin

au mariage, qui se fit peu de temps après le retour de M. de Brévannes.

Berthe n'avait pas un moment douté de l'amour de son mari.

Ce coeur simple et bon, noble et confiant, n'avait pu se défendre contre

le vouloir implacable de cet homme dont l'emportement l'avait flatté;

dans sa vanité naïve, la jeune fille se demandait avec une certaine

fierté s'il ne fallait pas que M. de Brévannes l'aimât beaucoup pour

avoir poursuivi ses desseins sur elle avec une ténacité si énergique.

La pauvre Berthe confondait, hélas! l'entêtement orgueilleux d'un esprit

impatient de toute résistance avec l'abnégation, avec l'opiniâtre

dévouement de la passion.

M. de Brévannes était capable d'employer tous les moyens possibles, même

les voies en apparence les plus honorables, pour parvenir à ses fins;

mais, le but atteint, il était capable aussi de se venger cruellement

des sacrifices qu'il s'était imposés lui-même pour triompher dans une

lutte où son orgueil était aussi vivement intéressé que son amour.

Pour ce caractère intraitable, le lendemain de la victoire était

rarement heureux; plus l'attaque avait été rude, plus la résistance

avait duré, plus sa vanité souffrait. Dans la chaleur de l'action, il

oubliait les blessures de son amour-propre; mais, après le succès, il

ressentait douloureusement ces plaies saignantes, et son caractère

véritable reprenait le dessus.

Lorsque la fièvre de vouloir acharné qui avait contraint M. de Brévannes

à épouser Berthe eut cessé, il eut des regrets extrêmes de ce

mariage.... Oui... il eut honte de son alliance avec une fille obscure

et pauvre; en songeant aux riches partis auxquels il aurait pu

prétendre, les qualités charmantes, la beauté, l'âme angélique de Berthe

lui parurent à peine une consolation. Il se crut en butte à tous les

sarcasmes; il ne devait pas y avoir de railleries assez piquantes pour

qualifier son ridicule mariage d'inclination.

M. de Brévannes se trompait: beaucoup de gens, en le voyant épouser une

fille belle, vertueuse et pauvre, lui supposèrent un caractère généreux,

élevé; on prôna, on vanta son admirable désintéressement, et il fut

absous d'avance de tous les tourments qu'il pourrait faire endurer à une

femme pour laquelle il _avait tant fait_.

Les uns regardaient la conduite de Berthe comme un chef-d'oeuvre de ruse

et d'habileté; les autres se moquèrent de M. de Brévannes et de son

mariage d'inclination, parce qu'ils se moquaient généralement de tout le

monde.

Personne ne soupçonna le véritable motif de ce mariage, et que

l'entêtement de M. de Brévannes y avait eu au moins autant de part que

son amour....

Dernier trait du caractère de M. de Brévannes.

Depuis quatre ans il était marié. Berthe, plus aimante, plus résignée

que jamais, ne lui avait pas donné le moindre sujet de plainte.

Quoiqu'il lui eût fait ouvertement des infidélités fréquentes,

quelquefois donné des rivales du plus bas étage... la malheureuse femme

avait secrètement versé des larmes amères, mais ne s'était jamais

plainte.

Malgré cette patience, malgré cette douceur parfaite, M. de Brévannes se

livrait quelquefois à d'inconcevables soupçons de jalousie, et cela sous

le prétexte le plus frivole.

Cette violente jalousie n'était pas une preuve de l'amour de M. de

Brévannes. S'il entrait en fureur à la seule pensée (complètement fausse

et injuste) que sa femme pouvait lui être infidèle, c'était surtout

parce que la faute de Berthe aurait couvert (pensait-il) d'un ridicule

ineffaçable ce _mariage d'inclination_ auquel il avait tant sacrifié. M.

de Brévannes voulait au moins pouvoir se vanter de la conduite

irréprochable, exemplaire, de la femme pauvre et obscure qu'il avait

choisie.

Après dix-huit mois de mariage, M. de Brévannes, s'ennuyant beaucoup de

son bonheur, avait été faire en Italie un voyage de quelques mois,

laissant sa femme sous la protection de Pierre Raimond, dont il

reconnaissait d'ailleurs l'austère moralité. Le vieux graveur n'avait

jamais voulu consentir à venir habiter avec sa fille chez M. de

Brévannes pendant l'absence de son mari. Berthe alla s'établir auprès de

son père dans l'île Saint-Louis, et reprendre, rue Poultier, sa petite

chambre de jeune fille.

Paula Monti, Tome I ou L'Hôtel Lambert - histoire contemporaine · 第 2 / 11 段