--J'ai entendu dire à madame de Lormoy qu'étant allée un mat

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PAULA MONTI OU L'HOTEL LAMBERT

HISTOIRE CONTEMPORAINE

PAR

EUGÈNE SÜE.

TOME PREMIER.

PARIS

PAULIN, ÉDITEUR

RUE RICHELIEU, 60.

1845

IMPRIMERIE DE GUSTAVE GRATIOT, RUE DE LA MONNAIE, 11.

PAULA MONTI.

PREMIÈRE PARTIE.

CHAPITRE PREMIER.

LE BAL DE L'OPÉRA.

En 1837, le bal de l'Opéra n'était pas encore tout à fait envahi par

cette cohue de danseurs frénétiques et échevelés, _chicards_ et

_chicandards_ (cela se dit ainsi), qui, de nos jours, ont presque

entièrement banni de ces réunions les anciennes traditions de

l'_intrigue_ et ce ton de bonne compagnie qui n'ôtait rien au piquant

des aventures.

Alors, comme aujourd'hui, les gens du monde se rassemblaient autour d'un

_grand coffre_ placé dans le corridor des premières loges, entre les

deux portes du foyer de l'Opéra.

Les privilégiés se faisaient un siège de ce coffre et le partageaient

souvent avec quelques dominos égrillards qui n'étaient pas toujours du

_monde_, mais qui le connaissaient assez par ouï-dire pour faire assaut

de médisance avec les plus médisants.

Au dernier bal du mois de janvier 1837, vers deux heures du matin, un

assez grand nombre d'hommes se pressaient autour d'un domino féminin

assis sur le coffre dont nous avons parlé.

De bruyants éclats de rire accueillaient les paroles de cette femme.

Elle ne manquait pas d'esprit; mais certaines expressions vulgaires et

le mode de _tutoiement_ qu'elle employait prouvaient qu'elle

n'appartenait pas à la très bonne compagnie, quoiqu'elle parût

parfaitement instruite de ce qui se passait dans la société la plus

choisie, la plus exclusive.

On riait encore d'une des dernières saillies de ce domino, lorsque,

avisant un jeune homme qui traversait le corridor d'un air affairé pour

entrer dans le foyer, cette femme lui dit:

--Bonsoir, Fierval... où vas-tu donc? Tu parais bien occupé; est-ce que

tu cherches la belle princesse de Hansfeld, à qui tu fais une cour si

assidue? Tu perdras ton temps, je t'en préviens; elle n'est pas femme à

aller au bal de l'Opéra.... C'est une rude vertu; vous vous brûlerez

tous à la chandelle, beaux papillons!

M. de Fierval s'arrêta et répondit en sonnant:

--Beau masque, j'admire en effet beaucoup madame la princesse de

Hansfeld; mais j'ai trop peu de mérite pour prétendre le moins du monde

à être distingué par elle.

--Ah! mon Dieu! quel ton formaliste et respectueux! on dirait que tu

espères être entendu par la princesse!

--Je n'ai jamais parlé de madame de Hansfeld qu'avec le respect qu'elle

inspire à tout le monde--dit M. de Fierval.

--Tu crois peut-être que la princesse... c'est moi?

--Il faudrait pour cela, beau masque, que vous eussiez au moins sa

taille, et il s'en faut de beaucoup.

--Madame de Hansfeld au bal de l'Opéra?--dit un des hommes du groupe qui

entourait le domino--le fait est que ce serait curieux.

--Pourquoi donc?--demanda le domino.

--Elle demeure trop loin... hôtel Lambert... en face de l'île Louviers.

Autant venir de Londres.

--Cette plaisanterie sur les quartiers perdus est bien usée...--reprit

le domino.--Ce qui est vrai, c'est que madame de Hansfeld est trop prude

pour commettre une telle légèreté, elle que l'on voit chaque jour à

l'église....

--Mais le bal de l'Opéra n'a été inventé que pour favoriser, au moins

une fois par an, les légèretés des prudes--dit un nouvel arrivant, qui

s'était mêlé au cercle sans qu'on le remarquât.

Ce personnage fut accueilli par de grandes exclamations de surprise.

--Eh! c'est Brévannes; d'où sors-tu donc?

--Il arrive sans doute de Lorraine.

--Te voilà, mauvais sujet?

--Sa première visite est pour le bal de l'Opéra, c'est de règle.

--Il vient revoir ses anciennes mauvaises connaissances.

--Ou en faire de nouvelles.

--Il est allé se mettre au vert dans ses terres.

--Comme ça lui a profité!

--On ne le reconnaîtra plus au foyer de la danse.

--Je parie qu'il a laissé sa femme à la campagne, afin de mener plus à

son aise la vie de garçon.

--Voilà toujours comme finissent les mariages d'inclination.

--Nous avons arrangé un souper pour ce soir... Brévannes.

--Tu y viendras, ça te remettra au fait de Paris.

M. de Brévannes était un homme de trente-cinq ans environ, d'un teint

fort brun, presque olivâtre; sa figure, assez régulière, avait une rare

expression d'énergie. Ses cheveux, ses sourcils et sa barbe très noirs

lui donnaient l'air dur; ses manières étaient distinguées, sa mise

simple de bon goût.

Après avoir écouté les nombreuses interpellations qu'on lui adressait,

M. de Brévannes dit en riant:

--Maintenant j'essaierai de répondre, puisqu'on m'en laisse le loisir;

mes réponses, ne seront pas longues. Je suis arrivé hier de Lorraine. Je

suis meilleur mari que vous ne le pensez, car j'ai ramené ma femme à

Paris.

--Madame de Brévannes t'aurait peut-être trouvé encore meilleur mari si

tu l'avais laissée en Lorraine--dit le domino;--mais tu es trop jaloux

pour cela.

--Vraiment? reprit M. de Brévannes en regardant le masque avec

curiosité--je suis jaloux?

--Aussi jaloux qu'opiniâtre... c'est tout dire.

--Le fait est--reprit M. de Fierval--que, lorsque ce diable de Brévannes

a mis quelque chose dans sa tête....

--Cela y reste--dit en riant M. de Brévannes;--je méritais d'être

Breton. Aussi, beau masque, puisque tu me connais si bien, tu dois

savoir ma devise:--_vouloir c'est pouvoir_.

--Et comme tu crains qu'à son tour ta femme ne te prouve aussi que...

_vouloir c'est pouvoir_, tu es jaloux comme un tigre.

--Jaloux?... moi? Allons donc... tu me vantes.... Je ne mérite pas cet

éloge....

--Ce n'est pas un éloge, car tu es aussi infidèle que jaloux, ou, si tu

le préfères, aussi orgueilleux que volage. C'était bien la peine de

faire un mariage d'amour et d'épouser une fille du peuple.... Pauvre

Berthe Raimond! je suis sûre qu'elle paye cher ce que les sots appellent

son élévation--dit le domino avec ironie.

M. de Brévannes fronça imperceptiblement le sourcil; ce nuage passé, il

reprit gaiement:

--Beau masque, tu te trompes; ma femme est la plus heureuse des femmes,

je suis le plus heureux des hommes; ainsi notre _ménage_ n'offre aucune

prise à la médisance... ne parlons donc plus de moi. Je suis une mode de

l'an passé.

--Tu es trop modeste... tu es toujours, sous le rapport de la médisance,

très à la mode. Préfères-tu que nous causions de ton voyage d'Italie?

M. de Brévannes dissimula un nouveau mouvement d'impatience; le domino

semblait connaître à merveille les endroits vulnérables de l'homme qu'il

intriguait.

--Sois donc généreux, méchant masque--répondit M. de Brévannes--immole

maintenant d'autres victimes.... Tu me sembles très bien instruit;

mets-moi un peu au fait des histoires du jour.... Quelles sont les

femmes à la mode? Leurs adorateurs de l'autre hiver durent-ils encore

cette saison? Ont-ils impunément traversé l'épreuve de l'absence, de

l'été, des voyages?

--Allons, j'ai pitié de toi... ou plutôt je te réserve pour une

meilleure occasion--reprit le domino.--Tu parles de nouvelles beautés?

Justement nous nous entretenions tout à l'heure... de la femme la plus à

la mode de cet hiver... une belle étrangère... la princesse de

Hansfeld....

--Rien qu'à ce nom--dit M. de Brévannes--on voit qu'il s'agit d'une

Allemande... blonde et vaporeuse comme une mélodie de Schubert, j'en

suis sûr.

--Tu te trompes--dit le domino--elle est brune et sauvage comme la

jalouse passion d'Othello... pour suivre ta comparaison musicale et

ampoulée.

--Est-ce qu'il y a aussi un prince de Hansfeld?--demanda M. de

Brévannes.

--Certainement....

--Et ce cher prince, à quelle école appartient-il? A l'école allemande,

italienne?... ou à l'école... des maris?

--Tu en demandes plus qu'on n'en sait.

--Comment! cette belle princesse serait mariée à un prince _in

partibus_?

--Pas du tout--reprit M. de Fierval--le prince est ici, mais personne ne

l'a encore vu; il ne va jamais dans le monde. On en parle comme d'un

être bizarre, excentrique... on fait sur lui les récits les plus

extravagants.

--On assure qu'il est complètement idiot--dit l'un.

--J'ai entendu soutenir que c'était un homme de génie--reprit un autre.

--Pour vous mettre d'accord, messieurs, il faut avouer que cela se

ressemble quelquefois beaucoup--dit Brévannes--surtout quand l'homme de

génie est _au repos_. Et le prince est-il jeune ou vieux?

--On ne le connaît pas--dit Fierval;--ceux-ci prétendent qu'on le tient

en charte privée, de crainte que ses étrangetés ne donnent à rire....

--Ceux-là, au contraire, affirment qu'il a un si souverain mépris pour

le monde, ou tant d'amour pour la science, qu'il ne sort jamais de chez

lui.

--Diable! dit M. de Brévannes--c'est un personnage très mystérieux que

cet Allemand; comme mari, il doit être fort commode. Sait-on qui

s'occupe de la princesse?

--Personne--dit Fierval.

--Tout le monde!--s'écria le domino.

--C'est la même chose--reprit M. de Brévannes.--Mais cette madame de

Hansfeld est donc bien séduisante?

--Je suis femme... et je suis obligée d'avouer que l'on ne peut rien

voir de plus remarquablement beau--dit le domino.

--Elle a surtout des yeux... des yeux... oh!... on n'a jamais vu des

yeux pareils--dit M. de Fierval.

--Quant à sa taille--ajouta le domino--c'est une perfection... de

contrastes... imposante comme une reine, svelte et souple comme une

bayadère.

--Ces louanges-là sont bien près de devenir des méchancetés, beau

masque--dit Brévannes.

--Vraiment--reprit Fierval--il n'y a personne à comparer à la princesse

pour la taille, pour la dignité, pour la grâce, pour la distinction des

traits. Et puis son regard a quelque chose de sombre, d'ardent et de

fier, qui contraste avec le calme habituel de sa physionomie.

--Moi, je l'avoue, il me semble que madame de Hansfeld a quelque chose

de sinistre dans la figure... si beaux que soient ses yeux, on dirait

des yeux... diaboliques.

--Peste! cela devient intéressant--s'écria M. de Brévannes;--la

princesse est une véritable héroïne de roman moderne. Après tout ce que

je viens d'entendre dire sur sa figure, je n'ose vous parler de son

esprit. Ordinairement on n'exulte certaines miraculeuses perfections

qu'aux dépens des imperfections les plus prononcées.

--Tu te trompes--dit le domino.--Ceux qui ont entendu parler madame de

Hansfeld, et ceux-là sont rares, la disent aussi spirituelle que belle.

--C'est vrai--reprit Fierval;--on peut seulement lui reprocher sa

sauvagerie, qui s'effarouche des plaisanteries les plus innocentes.

--Il faut que la princesse y prenne garde--dit le domino.--Si ses

affections de pruderie durent encore quelque temps, elle se verra aussi

abandonnée des hommes que recherchée des femmes, qui à cette heure la

redoutent encore, ne sachant pas si son rigorisme est réel ou affecté.

--Mais--dit M. de Brévannes--qui peut faire supposer la princesse

capable d'hypocrisie?

--Rien. Elle est très pieuse--reprit M. de Fierval.

--Dis donc dévote--reprit le domino--ça n'est pas la même chose.

--Quand on aime si passionnément l'église--dit un autre--on aime moins

les salons et on donne moins de soin à sa toilette.

--Voilà qui est injuste--dit M. de Fierval en souriant.--La princesse

s'habille toujours de la même manière et avec la plus grande simplicité:

le soir une robe de velours noir ou grenat foncé avec ses cheveux en

bandeaux.

--Oui; mais ces robes, admirablement coupées, laissent admirer des

épaules ravissantes, des bras d'une perfection rare, une taille de

créole, un pied de Cendrillon, et quel luxe de pierreries!

--Autre injustice!--s'écria M. de Fierval,--elle ne porte qu'un simple

ruban de velours noir ou grenat autour du cou, assorti à la couleur de

sa robe....

--Oui--reprit le domino--et ce pauvre petit ruban est attaché par un

modeste fermoir composé d'une seule pierre.... Il est vrai que c'est un

diamant, un rubis ou un saphir de vingt ou trente mille francs.... La

princesse possède, entre autres merveilles, une émeraude grosse comme

une noix.

--Ça n'est toujours que l'accessoire du ruban de velours--dit gaiement

M. de Fierval.

--Mais le prince, le prince m'inquiète... moi--reprit M. de

Brévannes.--Sérieusement, est-il aussi mystérieux qu'on le dit?

--Sérieusement, reprit M. de Fierval.--Après avoir demeuré quelque temps

rue Saint-Guillaume, il est allé se loger sur le quai d'Anjou, au

Diable-Vert, dans cet ancien et immense hôtel Lambert. Une femme de ma

connaissance, madame de Lormoy, est allée rendre visite à la princesse;

elle n'a pas vu le prince, on l'a dit souffrant. Il paraît que rien

n'est plus triste que ce palais énorme, où l'on est comme perdu, où l'on

n'entend pas plus de bruit qu'au milieu d'une plaine, tant ces rues et

ces quais sont déserts.

Puisque vous connaissez des personnes qui ont pénétré dans cette

habitation mystérieuse, mon cher Fierval--dit un autre--est-il vrai que

la princesse a toujours à côté d'elle une espèce de nain ou de naine,

nègre ou négresse, mais difforme?

--Quelle exagération! dit M. de Fierval en riant.

Et _voilà justement comme on écrit l'histoire_!

--Le nain ou la naine n'existe pas.

--Je suis désolé, messieurs, de détruire vos illusions. Madame de

Lormoy, qui, je vous le répète, va souvent à l'hôtel Lambert, a

seulement remarqué la fille de compagnie de madame de Hansfeld; c'est

une très jeune personne qui n'est pas négresse, mais dont le teint est

cuivré, et dont les traits ont le caractère arabe.

Voilà nécessairement la source d'où est sortie la naine noire et

difforme.

--C'est dommage, je regrette le nain nègre et hideux; c'était

furieusement moyen-âge! dit M. de Brévannes.

* * * * *

CHAPITRE II.

UNE INTRIGUE.

Un assez grand attroupement de curieux, formé autour du coffre où

trônait le domino dont nous avons parlé, écoutait avidement les bizarres

versions qui circulaient sur la vie mystérieuse du prince et de la

princesse de Hansfeld.

Heureusement pour les curieux, ces récits n'étaient pas à leur fin.

--Il est à remarquer--reprit M. de Fierval--que madame de Lormoy, la

seule personne qui voie assez intimement madame de Hansfeld, en dit un

bien infini.

--C'est tout simple--reprit M. de Brévannes--le moindre petit rocher est

toujours une Amérique pour les modernes Colomb.... Madame de Lormoy a

_découvert_ l'hôtel Lambert, elle doit raconter des merveilles de la

princesse.... Mais, à propos de madame de Lormoy, que devient son neveu,

le beau des beaux, Léon de Morville? Quelle heureuse femme adore

maintenant sa figure d'archange, depuis qu'il a été obligé de se

séparer de lady Melford?

--Il est toujours fidèle au souvenir de sa belle _insulaire_--répondit

M. de Fierval.

--A la grande colère de plusieurs femmes à la mode--ajouta le

domino--entre autres de la petite marquise de Luceval, qui affecte

l'originalité comme si elle n'était pas assez jolie pour être naturelle;

n'ayant pu enlever Léon de Morville à sa lady du _vivant_ de cet amour,

elle espérait au moins en hériter.

--Une liaison de cinq ans, c'est si rare....

--Ce qui est plus rare encore, c'est qu'on soit fidèle... à un

souvenir.... Je n'en reviens pas--dit M. de Brévannes.

--Surtout lorsque le _fidèle_ est aussi recherché que l'est Morville....

--Quant à moi, je n'ai jamais pu souffrir M. de Morville--dit M. de

Brévannes.--J'ai toujours évité de le rencontrer.

--Je vous assure, mon cher--dit M. de Fierval--qu'il est le meilleur

garçon du monde....

--Cela se peut, mais il a l'air si vain de sa jolie figure!

--Lui?... allons donc!...

--Heureusement que cet Adonis est aussi bête qu'il est beau--dit le

domino.

--Beau masque, prenez garde--dit un nouvel arrivant qui s'était fait

jour jusqu'au premier rang des auditeurs;--en vous entendant parler

ainsi de Léon de Morville, on pourrait croire que vos séductions ont

échoué contre sa fidélité à lady Melford.... vous dites trop de mal de

lui pour ne pas lui avoir voulu... trop de bien.

--Vraiment, Gercourt--reprit gaiement le domino--tu me parais très

bienveillant aujourd'hui.... Est-ce qu'on joue ta comédie demain?

--Comment, beau masque! vous me croyez intéressé à ce point?

--Sans doute... un homme du monde comme toi... à la mode comme toi...

d'esprit comme toi... qui ose se permettre d'avoir plus d'esprit que les

autres... hommes d'esprit, bien, entendu, est condamné à toutes sortes

de fâcheux ménagements.... Malgré cela, si ta comédie tombe... n'en

accuse que tes amis.

--Je ne serai pas si injuste, beau masque, si ma comédie tombe, je

n'accuserai que moi.... Quand on a des amis comme Léon de Morville, dont

vous dites un mal si flatteur, on croit à l'amitié.

--Tu vas recommencer notre querelle?

--Sans doute.

--Soutenir que Léon de Morville a de l'esprit?

--Malheureusement pour lui, il est très beau; aussi les envieux

aiment-ils à supposer qu'il est très bête.... S'il était louche, bègue

ou bossu... peste!... on ne s'aviserait pas de contester son esprit. De

nos jours il est inouï combien la laideur a d'avantages.

--Tu dis cela pour la plupart de nos hommes d'État?--reprit le

domino.--Le fait est qu'on pourrait dire maintenant: _Laid comme un

ministre_.

--Et puis, dans ce siècle _sérieux_, rien n'est plus sérieux que la

laideur.

--Sans compter--reprit le domino--qu'une figure patibulaire est toujours

une sorte d'introduction, de préparation à une vilenie: sous ce rapport,

il est très adroit à certains hommes d'État d'être hideux.

--Pour en revenir à M. de Morville, je n'ai jamais entendu vanter son

esprit--dit sèchement M. de Brévannes.

--Tant mieux pour lui--reprit M. de Gercourt--je me défie des gens dont

on cite les bons mots.... Je douterais de M. de Talleyrand si je ne

l'avais pas entendu causer.... Avouez du moins, mon cher Brévannes, que

Morville n'a pas un ennemi, malgré l'envie que ses succès devraient

exciter.

--Parce qu'il est niais--reprit opiniâtrément le domino;--les gens

vraiment supérieurs ont toujours des ennemis.

--Il me semble alors, beau masque--reprit M. de Gercourt--que votre

hostilité acharnée constate fort la supériorité de Léon de Morville.

--Bah! bah!--reprit le domino sans répondre à cette attaque--la preuve

que M. de Morville est un pauvre sire... c'est qu'il cherche toujours à

produire de l'effet, à se faire remarquer.... Ridicule ou non, peu lui

importe le moyen.

--Comment cela?--dit M. de Gercourt.

--Nous parlions tout à l'heure de l'admiration générale qu'inspirait la

princesse de Hansfeld--dit le domino.--Eh bien! M. de Morville affecte

de faire le contraire de tout le monde. Qu'il soit indifférent à la

beauté de madame de Hansfeld, soit; mais de l'indifférence à la

version, il y a loin....

--A l'aversion! Que voulez-vous dire?--demanda M. de Brévannes.

--Voilà un nouveau crime dont mon pauvre Morville est bien innocent,

j'en suis sûr--dit M. de Gercourt.

--Tout le monde sait--repartit le domino--qu'il feint l'aversion la plus

prononcée pour madame de Hansfeld.

--Morville?

--Certainement, quoiqu'il aille assez peu dans le monde, maintenant il

affecte de fuir les endroits où il peut rencontrer la princesse. C'est à

ce point, qu'on ne le voit plus que très rarement chez sa tante, madame

de Lormoy, sans doute par crainte d'y trouver madame de Hansfeld.

Voyons, Fierval, vous qui connaissez madame de Lormoy, est-ce vrai?

--Le fait est que je rencontre maintenant rarement Morville chez elle.

--Tu l'entends?--dit le domino triomphant en s'adressant à M. de

Gercourt.--L'antipathie de Morville pour la princesse se remarque; on en

jase... on s'en étonne.... Voilà tout ce que voulait cet Apollon sans

cervelle.

--Cela est impossible--dit M. de Gercourt; personne n'est moins affecté

que Morville; c'est un des hommes les plus aimables, les plus

naturellement aimables que je connaisse; de sa vie, je crois, il n'a

jamais haï, feint ou menti; il pousse même le respect de la foi jurée

jusqu'à l'exagération.

Je suis de l'avis de Gercourt--dit M. de Fierval.--Seulement depuis

longtemps de Morville, profondément triste, va fort peu dans le monde.

--Cela s'explique--dit un des auditeurs de cet entretien.--Depuis

dix-huit mois que lady Melford est partie, il ne cesse de la regretter.

--Et puis--dit un autre--la mère de M. de Morville est dans un état très

alarmant, et personne n'ignore combien il adore sa mère.

--Son attachement pour sa mère ne fait rien à l'affaire--répondit le

domino.--Quant à sa fidélité au souvenir de lady Melford... il a changé

de ridicule et d'exagération; c'est généreux à lui, il varie nos

plaisirs... il a reconnu le ridicule de cette exagération....

--Comment cela?

--Je ne suis pas dupe de son affectation à fuir madame de Hansfeld. Je

parie qu'il est épris d'elle, et qu'il veut attirer son attention par

cette originalité calculée....

--C'est impossible--dit Fierval.

--Ce moyen est trop vulgaire--dit Gercourt.

--C'est justement pour cela que M. de Morville l'emploie. Il est trop

sot pour en inventer un autre....

--Comment!... il aurait attendu l'arrivée de madame de Hansfeld pour être

infidèle... lorsque depuis près de deux ans... il n'aurait eu qu'à

choisir parmi les plus charmantes consolatrices?

--Rien de plus simple--dit le domino.--La difficulté l'aura tenté...

Personne n'a réussi auprès de madame de Hansfeld, et il serait jaloux de

ce succès.... Parce que de Morville est bête, il ne s'ensuit pas qu'il

ne soit pas vaniteux....

--Et parce que vous avez de l'esprit, beau masque--dit M. de

Brévannes--il ne s'ensuit pas que vous soyez équitable....

Un domino prit M. de Gercourt par le bras et mit fin à cette discussion

sur M. de Morville, qui perdit ainsi son plus vaillant défenseur.

--Et depuis quand cette princesse enchanteresse est-elle à

Paris?--demanda M. de Brévannes.

--Depuis trois ou quatre mois environ--. dit M. de Fierval.

--Et qui l'a présentée dans le monde?

--La femme du ministre de Saxe; mais en vérité le prince est Saxon.

--Prince!--reprit M. de Brévannes--il est impossible qu'on ne sache rien

de plus sur ce secret mystérieux?

--Je puis vous dire, moi--reprit M. de Fierval--que, curieux comme tout

le monde de pénétrer un coin de ce mystère, j'ai interrogé le ministre

de Saxe.

--Eh bien?

--Il m'a répondu d'une manière évasive. Le prince, d'une santé fort

délicate, vivait dans une retraite absolue... on lui imposait les plus

grands ménagements... son voyage l'avait beaucoup fatigué... enfin, je

vis que mes questions embarrassaient visiblement le ministre, je rompis

la conversation; depuis, je me suis abstenu de lui reparler de M. de

Hansfeld.

--C'est très bizarre, en effet, dit M. de Brévannes, et personne parmi

les étrangers ne connaît ce prince?

--Tout ce que j'ai pu savoir, c'est qu'il s'est marié en Italie... et

qu'après un voyage en Angleterre, il est venu s'établir ici.

--Autant qu'on peut avoir une opinion sur des choses si obscures, dit un

autre, je croirais décidément que le prince est imbécile, ou quelque

chose d'approchant.

--Au fait, dit le domino, le soin qu'on met à le cacher à tous les

yeux....

--L'embarras du ministre de Saxe à vous répondre, dit M. de Brévannes à

M. de Fierval.

--L'air sombre et mélancolique de la princesse.

--Mais alors--reprit Brévannes--pourquoi cette belle mélancolique

va-t-elle dans le monde?

--Ne voulez vous pas qu'elle s'enterre avec son idiot... si idiot il y

a?

--Mais si elle a toujours l'air mélancolique et même sinistre dont vous

parlez, quel plaisir trouve-t-elle dans le monde?

--Ma foi, je n'en sais rien, dit M. de Fierval; c'est justement cette

espèce de mystère qui, joint à la beauté de madame de Hansfeld, la met

si à la mode.

--Elle n'a pas d'amie intime qui puisse en raconter quelque chose?

demanda M. de Brévannes.

--J'ai entendu dire à madame de Lormoy qu'étant allée un matin voir

madame de Hansfeld à l'hôtel Lambert, elle avait tout à coup entendu,

assez près de l'appartement où elle se trouvait, une phrase musicale

d'une ravissante harmonie jouée sur un buffet d'orgue avec un rare

talent.... La princesse ne put réprimer un léger mouvement d'impatience.

Elle fit un signe à sa fille de compagnie au visage cuivré. Celle-ci

sortit sur-le-champ. Peu d'instants après... _les chants avaient

cessé_!!

--Et madame de Lormoy ne lui demanda pas d'où venait le son de cet

orgue.

--Si fait.

--Et que répondit la princesse?

--Qu'elle n'en savait rien... que c'était sans doute dans le voisinage

que l'on touchait de cet instrument, dont le son lui agaçait

horriblement les nerfs.... Madame de Lormoy lui lit observer que,

l'hôtel Lambert étant parfaitement isolé, l'orgue dont on jouait devait

être dans la maison.... Madame de Hansfeld parla d'autres choses.

--D'où il faut conclure--reprit le domino--que personne ne saura le mot

de cette énigme.... Ah! si j'étais homme... demain je le saurais, moi!

Cette conversation fut interrompue par ces mots de M. de Fierval, qui

absorbèrent l'attention:

--Quel est ce grand domino évidemment masculin qui cherche aventure? Ce

noeud de rubans jaune et bleu à son camail lui sert sans doute de signe

de ralliement et de reconnaissance.

--Oh!--dit le domino en descendant du coffre où il était assis--c'est

quelque grave rendez-vous. Je vais m'amuser à contrarier cette intrigue

en m'attachant aux pas de ce mystérieux personnage....

Malheureusement pour ce malin désir, un flot de foule emporta le domino

qui portait un noeud de rubans jaune et bleu, et il disparut.

Quelques moments après, ce même domino _masculin_, qui venait d'échapper

à la curieuse poursuite du domino du _coffre_, monta l'escalier qui

conduit aux secondes loges, et se promena quelques minutes dans le

corridor.

Il fut bientôt rejoint par un domino féminin, portant aussi un noeud de

rubans jaune et bleu.

Après un moment d'examen et d'hésitation, la femme s'approcha et dit à

voix basse:

--_Childe-Harold_.

--_Faust_--répondit le domino masculin.

Ces mots échangés, la femme prit le bras de l'homme, qui la conduisit

dans le salon d'une des loges d'avant-scène.

* * * * *

CHAPITRE III.

LE DOMINO.

M. Léon de Morville (l'un des deux dominos qui venaient d'entrer dans ce

salon) se démasqua.

Les louanges que l'on avait données à sa figure n'étaient pas exagérées;

son visage, d'une pureté de lignes idéale, réalisait presque le divin

type de l'_Antinoüs_, encore poétisé, si cela se peut dire, par une

charmante expression de mélancolie, expression complètement étrangère à

la beauté païenne. De longs cheveux noirs et bouclés encadraient cette

noble et gracieuse physionomie.

Très romanesque en amour, M. de Morville avait pour les femmes un culte

religieux qui prenait sa source dans la vénération passionnée qu'il

ressentait pour sa mère.

D'une bonté, d'une mansuétude adorables, on citait de lui mille traits

de délicatesse et de dévouement. Lorsqu'il paraissait, les femmes

n'avaient de regards, de sourires, de prévenances que pour lui; il

savait répondre à cette bienveillance générale avec tant de tact et de

spirituelle modestie, qu'il ne blessait aucun amour-propre; sans sa

fidélité romanesque pour une femme qu'il avait éperdument aimée, et dont

il ne s'était séparé que par la force des circonstances, il aurait eu

les plus nombreux, les plus brillants succès.

M. de Morville était surtout doué d'un grand charme de manières; son

affabilité naturelle lui inspirait toujours des paroles aimables ou

flatteuses; la douce égalité de son caractère n'était même jamais

altérée par les déceptions qui devaient blesser de temps à autre cette

âme délicate et sensible.

Peut-être son caractère manquait-il un peu de virilité; loin d'être

hardiment agressif à ce qui était misérable et injuste, loin de rendre

le mal pour le mal, loin de punir les perfidies que sa générosité

encourageait souvent, M. de Morville avait une telle horreur ou plutôt

un tel dégoût des laideurs humaines, qu'il détournait ses yeux des

coupables au lieu de s'en venger.

Au lieu d'écraser un immonde reptile, il aurait cherché du regard

quelque fleur parfumée, quelque nid de blanche tourterelle, quelque

horizon riant et pur, pour reposer, pour consoler sa vue.

Ce système de commisération infinie vous expose souvent à être de

nouveau mordu par le reptile, alors que vous regardez au ciel pour ne

pas le voir; les meilleures choses ont leurs inconvénients.

De ceci il ne faudrait pas conclure que M. de Morville fût sans courage.

Il avait trop d'honneur, trop de loyauté, pour n'être pas très brave,

ses épreuves étaient faites: mais, sauf les griefs qu'un homme ne

pardonne jamais, il se montrait d'une clémence tellement inépuisable

que, s'il n'eût pas douloureusement ressenti certains torts, cette

clémence eût passé pour de l'indifférence ou du dédain.

Ce crayon du caractère de M. de Morville était nécessaire pour

l'intelligence de la scène qui va suivre.

Nous l'avons dit, une fois entré dans le salon qui précédait la loge, M.

de Morville s'était démasqué; il attendait avec peut-être plus

d'inquiétude que de plaisir l'issue de cette mystérieuse entrevue.

La femme qu'il avait accompagnée était masquée avec un soin extrême; son

capuchon rabattu empêchait absolument de voir ses cheveux, son domino

très ample déguisait sa taille; des gants, des souliers très larges

empêchaient enfin de reconnaître les mains et les pieds, indices si

certains, si révélateurs.

Cette femme semblait émue; plusieurs fois elle voulut parler, les mots

expirèrent sur ses lèvres.

M. de Morville rompit le premier le silence, et lui dit:

--J'ai reçu, madame, la lettre que vous avez bien voulu m'écrire, en me

priant de me rendre ici masqué, avec un signe et des mots de

reconnaissance; votre lettre m'a paru si sérieuse que, malgré les

inquiétudes que m'inspire l'état de ma mère, je me suis rendu à vos

ordres....

M. de Morville ne put continuer.

D'une main tremblante d'émotion, le domino se démasqua violemment.

--Madame de Hansfeld!--s'écria M. de Morville, frappé de stupeur.

C'était la princesse.

* * * * *

CHAPITRE IV.

PAULA MONTI.

M. de Morville ne pouvait en croire ses yeux.

Ce n'était pas une illusion... il se trouvait en présence de madame de

Hansfeld.

Il faudrait le talent d'un grand artiste pour rendre le caractère

énergique, sévère de ce visage impérial, pâle et beau comme un masque de

marbre antique, pour peindre ce regard noir, profond, impénétrable, que

les traditions du Nord prêtent aux mauvais esprits.

Qu'on excuse notre ambitieuse comparaison, mais en évoquant la qualité

poétique de Cléopâtre et de lady Macbeth, on se figurerait peut-être le

mélange de séduction dominatrice et de grandeur sombre empreint sur la

physionomie de la Vénitienne Paula Monti, princesse de Hansfeld.

Madame de Hansfeld avait arraché son masque.

Son capuchon abattu projetait une ombre vigoureuse sur son front, tandis

que le reste de son visage était vivement éclairé; ses yeux brillaient

d'un nouvel éclat au milieu du clair-obscur où se trouvait la partie

supérieure de la figure.

A l'exception du rayonnement de ce regard scintillant comme une étoile

dans les ténèbres, le reste de la physionomie de madame de Hansfeld

était impassible.

La princesse dit à M. de Morville d'une voix mâle et grave:

--Je confie sans crainte le secret de cette entrevue à votre honneur,

monsieur....

--Je serai digne de votre confiance, madame.

--Je le sais, j'ai eu besoin de cette certitude pour risquer une

démarche... qu'à votre insu... vous avez provoquée....

--Moi, madame?...

--Vos procédés seuls me forcent de venir ici, monsieur.

--Madame, expliquez-vous? de grâce.

--Il y a environ deux mois, monsieur, vous aviez prié madame de Lormoy

votre tante, que je vois assez fréquemment, de vous présenter à moi;

j'avais accédé à sa demande. Quelque jours après, vous avez annoncé à

madame de Lormoy que vous ne pouviez plus vous résoudre à cette

présentation.

M. de Morville baissa la tête et répondit:

--Cela est vrai, madame.

--De ce moment, monsieur, vous avez affecté de fuir tous les endroits où

vous pouviez me rencontrer....

--Je ne le nie pas, madame--répondit tristement M. de Morville.

Madame de Hansfeld reprit:

--Ainsi il y a quelque temps, ignorant que madame de Senneterre m'avait

donné une place dans sa loge, vous y êtes venu; au bout d'un quart

d'heure vous êtes sorti sous un vain prétexte qui n'a trompé

personne....

--Cela est encore vrai, madame.

--Enfin, madame de Sémur vous ayant invité, ainsi qu'un très petit

nombre de personnes, à une lecture intéressante que vous désiriez

beaucoup d'entendre, vous avez accepté avec un vif plaisir. Mais madame

de Sémur ayant ajouté que j'assisterais à cette réunion, vous n'y avez

pas paru.

--Cela est encore vrai, madame.

--Enfin, monsieur, vous avez mis à m'éviter, une telle persistance, je

devrais dire une telle affectation, qu'elle a été remarquée par bien

d'autres que par moi.

--Madame... croyez....

--On vante, monsieur, la loyauté de votre caractère, on cite votre

parfaite urbanité; il vous faut donc de sérieux motifs pour afficher à

mon égard des procédés si étranges.... Je me hâte de vous dire qu'ils

m'eussent été très indifférents... sans une circonstance dont je dois

vous entretenir....

--Madame, je sais combien ma conduite doit vous paraître bizarre,

grossière, pourtant....

Madame de Hansfeld interrompit M. de Morville, avec un sourire amer:

--Encore une fois, monsieur, je ne vous ai pas demandé ce rendez-vous

pour me plaindre de votre éloignement.... J'ai lieu de croire que votre

résolution de m'éviter est dictée par des motifs si graves... que s'ils

étaient pénétrés, le repos... la vie peut-être de deux personnes

seraient compromis.

Et la princesse jeta un regard perçant sur M. de Morville.

Celui-ci répondit en rougissant:

--Je vous assure, madame, que si vous saviez....

--Je sais, monsieur--dit vivement la princesse--qu'il y a un secret

entre vous et moi.... Vous avez appris ce secret dans l'intervalle du

jour où vous aviez demandé à m'être présenté, et le jour fixé pour cette

présentation... de ce moment a daté votre résolution de m'éviter....

Vous êtes homme d'honneur... dites-moi si je me trompe... jurez-moi que

vous n'avez eu aucun motif de manifester l'éloignement dont je vous

parle, jurez-moi que cet éloignement a été causé par le hasard, le

caprice... je vous croirai, monsieur... et dès lors, grâce à Dieu! cet

entretien n'aura plus de but.

Après quelques moments d'hésitation pénible, M. de Morville parut

prendre un parti violent et dit:

--Je ne puis pas mentir, madame, eh bien! oui... un secret des plus

graves!...

--Il suffit, monsieur--s'écria madame de Hansfeld, interrompant M. de

Morville:--je ne m'étais pas trompée, vous possédez un secret que je ne

croyais connu que de deux personnes... je croyais l'une d'elles morte...

l'autre avait le plus puissant intérêt à garder le silence, car il

s'agissait de son déshonneur.... Aussi me suis-je décidée à vous

demander cette entrevue, ne pouvant vous recevoir... et n'ayant

maintenant aucune chance de vous rencontrer dans le monde.... Peu

m'importe l'opinion que vous avez dû concevoir de moi après la

révélation qu'on vous a faite; vos fréquents témoignages d'aversion me

prouvent que cette opinion est horrible; cela doit être.... Dieu sera

mon juge.... Mais il ne s'agit pas de cela--reprit la princesse;--vous

ignorez peut-être, monsieur, de quelle terrible importance est le secret

que l'on vous a confié ou que vous avez surpris. Osorio... n'est donc

pas mort? Il est donc vrai qu'il n'a pas péri à Alexandrie, ainsi qu'on

l'avait cru d'abord? Répondez, monsieur, de grâce, répondez.... S'il en

était ainsi, bien des mystères me seraient expliqués....

--Osorio?... je n'ai jamais entendu prononcer ce nom, madame....

--C'est donc M. de Brévannes?...--s'écria la princesse involontairement.

M. de Morville regarda madame de Hansfeld avec une surprise croissante,

depuis quelques minutes il ne la comprenait plus.

--Je connais à peine M. de Brévannes, j'ignore s'il est à Paris en ce

moment... madame.

Pour la première fois, depuis le commencement de cet entretien, madame

de Hansfeld sortit de son calme feint ou naturel. Elle se leva

brusquement, son pâle visage devint pourpre, elle s'écria:

--Il n'y a au monde qu'Osorio ou M. de Brévannes qui ait pu vous dire ce

qui s'était passé à Venise, il y a trois ans, dans la nuit du 13 avril!

--Il y a trois ans? à Venise?... dans la nuit du 13 avril?--répéta

machinalement M. de Morville de plus en plus étonné.--Sur l'honneur,

madame, il n'est pas question de cela.... De grâce, pas un mot de

plus.... Je serais désolé de surprendre une grave confidence.... Encore

une fois, madame, je vous le jure sur l'honneur; le motif qui m'oblige à

vous éviter n'a aucun rapport avec les noms, les dates et les lieux que

vous venez de citer.... Ce motif n'a rien qui puisse altérer la

profonde, la sincère admiration que je porte à votre caractère.... En

évitant de vous voir, madame, j'accomplis une sainte promesse... j'obéis

à un devoir sacré....

--Grand Dieu!.. qu'ai-je dit!...--s'écria madame de Hansfeld en cachant

sa tête dans ses mains et en songeant à la demi-révélation qu'elle avait

involontairement faite à M. de Morville.--Non... non... ce n'est pas un

piège indigne!

Puis, s'adressant à M. de Morville:

--Je vous crois, monsieur, par un rapprochement, par un quiproquo

étrange, lorsque j'ai su que vous aviez une puissante raison de me fuir,

j'ai cru qu'il s'agissait d'une triste... bien triste circonstance dans

laquelle à des yeux prévenus je pourrais paraître avoir joué un rôle

indigne de moi et mériter même l'aversion que vous me témoigniez....

Votre serment me rassure... je m'étais trompée.... Rien sans doute n'a

transpiré de cette funeste aventure. Maintenant, monsieur, cet entretien

n'a plus de but... j'étais venue ici pour vous faire connaître les

suites funestes que pouvait avoir l'indiscrétion que je redoutais....

Heureusement mes craintes étaient vaines. Maintenant, peu m'importe que

l'on remarque ou non que vous évitez toutes les occasions de me

rencontrer; quant à la cause qui vous obligea me fuir, elle m'est

indifférente.... Adieu, monsieur... vous êtes homme d'honneur, je ne

doute pas de votre discrétion.

Et madame de Hansfeld fit un mouvement pour sortir.

M. de Morville l'arrêta respectueusement par la main:

--Un mot encore, madame... jamais, sans doute, je ne me retrouverai seul

avec vous.... Sachez au moins une partie de mon secret. Alors vous me

plaindrez peut-être... oui... car vous saurez qu'il me faut une grande

résolution pour vous fuir, madame.... Lorsqu'un sentiment contraire à la

haine.... Oh! ne prenez pas ceci pour une parole de galanterie.... De

grâce, écoutez-moi.

Madame de Hansfeld, qui s'était levée, se rassit, et écouta en silence

M. de Morville.

* * * * *

CHAPITRE V.

L'AVEU.

--Lors de votre arrivée à Paris, madame--dit M. de Morville à madame de

Hansfeld--avant d'aller occuper l'hôtel Lambert, vous avez habité

pendant quelque temps rue Saint-Guillaume; vous ignoriez sans doute que

la maison de ma mère était voisine de la vôtre?

--Je l'ignorais, monsieur.

--Permettez-moi d'entrer dans quelques détails, peut-être puérils, mais

indispensables.... Dans la maison de ma mère, une petite croisée, haute,

étroite, presque entièrement cachée par les rameaux d'un lierre

immense, s'ouvrait sur votre jardin.... C'est de là que je vous aperçus

par hasard et à votre insu, madame, car vous deviez croire que personne

au monde ne pouvait voir dans l'allée couverte et reculée où vous vous

promeniez habituellement.

Madame de Hansfeld parut rassembler ses souvenirs, et dit:

--En effet, monsieur, je me souviens de ce mur tapissé de lierre;

j'ignorais qu'une fenêtre y fût cachée.

--Pardonnez-moi l'indiscrétion que je commis alors, madame; elle devait

m'être funeste....

--Expliquez-vous, monsieur.

--Retenu auprès de ma mère souffrante, je sortais fort peu; mon seul

plaisir était de me mettre à cette croisée; l'espérance de vous voir me

retenait de longues heures derrière le rideau de lierre.... Enfin

arrivait le moment de votre promenade; vous marchiez tantôt à pas

lents... tantôt à pas précipités... souvent vous tombiez comme accablée

sur un banc de marbre, où vous restiez longtemps le front caché dans vos

mains.... Hélas! que de fois, lorsque vous releviez la tête après ces

longues méditations, je vis votre visage baigné de larmes.

A ce souvenir, M. de Morville ne put vaincre l'émotion de sa voix.

Madame de Hansfeld lui dit sèchement:

--Il ne s'agit pas, monsieur, d'impressions plus ou moins fugitives que

vous avez pu indiscrètement surprendre, mais d'un secret dont vous

croyez devoir m'instruire.

M. de Morville regarda tristement madame de Hansfeld, et continua:

--Au bout de quelques jours... pardonnez ma présomption, madame, je crus

deviner le motif... de votre chagrin....

--Vous êtes pénétrant, monsieur.

--Je souffrais alors d'une peine pareille à celle que vous me sembliez

éprouver... je le pense du moins. Voilà le secret de ma pénétration.

--Monsieur, je ne puis croire que vous parliez sérieusement.. et une

plaisanterie serait déplacée....

--Je parle sérieusement, madame.

--Ainsi, monsieur--dit madame de Hansfeld avec un sourire moqueur--vous

me supposez des chagrins, et vous prétendez en savoir la cause!

--Il est des symptômes qui ne trompent pas.

--L'expression de toutes les douleurs est la même, monsieur.

--Ah! madame, il n'y a qu'une manière de pleurer un objet aimé!...

--Est-ce une confidence, monsieur? une allusion à vos regrets amoureux?

--Hélas! madame, je n'ai plus de regrets, vous m'avez fait oublier le

passé....

--Je ne vous comprends pas, monsieur... il s'agit d'un secret dont vous

jugiez à propos de m'instruire, et jusqu'à présent....

--Encore un mot, madame. Un sentiment profond, que j'avais cru

inaltérable, un souvenir bien cher, s'effaçait peu à peu et malgré moi

de mon coeur; en vain je maudissais ma faiblesse, en vain je prévoyais

les peines que me causerait cet amour; le charme était trop puissant...

j'y cédai.... Je n'eus plus qu'une pensée, qu'un désir, qu'un bonheur...

vous voir.... A force de contempler vos traits, je crus lire sur votre

physionomie, tantôt rêveuse, mélancolique ou désolée, ce désespoir tour

à tour morne et violent que cause l'absence ou la perte de ceux que nous

aimons....

Madame de Hansfeld tressaillit, mais resta muette.

--Hélas! madame, je vous le répète, j'avais moi-même trop souffert pour

ne pas reconnaître les mêmes souffrances chez vous, à certains signes

indéfinissables, et pourtant sensibles. Avec quelle triste curiosité je

tâchais de surprendre vos moindres pensées sur votre visage! La partie

du jardin qui vous plaisait davantage était séparée du reste de

l'habitation par une grille que vous ouvriez et refermiez vous-même...

vous seule entriez dans cette allée réservée; je risquai une folie...

qui du moins ne pouvait être dangereuse: chaque jour je jetai au pied du

banc où vous aviez coutume de vous asseoir une sorte de mémento des

pensées qui, selon moi, avaient dû vous agiter la veille. Comment vous

exprimer mes angoisses la première fois que je vous vis prendre une de

ces lettres. Jamais je n'oublierai l'expression de surprise qui se

peignit sur vos traits après avoir lu.... Pardonnez aux rêveries d'un

fou.... Mais je ne vous crus pas irritée d'être ainsi devinée; car, au

lieu de déchirer cette lettre, vous l'avez gardée. Un jour votre

agitation était si grande que vous ne vîtes pas ma lettre.... Vous

sembliez transportée de colère et de douleur.... Mon instinct me dit que

ce chagrin n'était pas nouveau. Il me sembla qu'on devait avoir réveillé

en vous un funeste souvenir.... Je vous écrivis en ce sens, et, le

lendemain, en lisant ma lettre vos larmes coulèrent.

Madame de Hansfeld fit un mouvement.

--Oh! madame, ne me reprochez pas de m'appesantir sur ces souvenirs; ils

sont ma seule consolation.... Ainsi, encouragé par la curiosité avec

laquelle vous sembliez attendre ces billets, j'écrivis chaque jour.

Malheureusement l'état de ma mère devint alarmant; pendant deux nuits je

ne quittai pas son chevet... je ne songeai qu'à elle. Son danger

diminua; mes inquiétudes se calmèrent: ma première pensée fut de courir

à ma précieuse fenêtre.... Peu de temps après vous entriez dans l'allée;

j'en crus à peine mes yeux lorsque je vous vis courir légèrement au banc

de marbre... il n'y avait pas de lettre.... Un moment d'impatience vous

échappa... j'osai l'interpréter favorablement....

M. de Morville regarda madame de Hansfeld avec inquiétude; ses yeux

étaient baissés, ses bras croisés sur sa poitrine; sa figure restait

impassible.

En parlant de la sorte, en instruisant madame de Hansfeld des

circonstances qu'il avait surprises, M. de Morville _brûlait ses

vaisseaux_; mais il ne devait pas revoir la princesse, il n'eût pas

commis sans cela une pareille maladresse.

--Que vous dirai-je, madame?--reprit-il--je jouissais depuis deux mois

du bonheur ineffable, de vous voir ainsi chaque jour, lorsque j'appris

que vous quittiez la maison voisine de la nôtre pour aller habiter à

l'île Saint-Louis l'ancien hôtel Lambert. Alors mon chagrin fut

profond... oh! bien profond!... Peut-être alors seulement je sentis

combien je vous aimais, madame....

A ces derniers mots, prononcés par M. de Morville d'une vois émue,

madame de Hansfeld redressa vivement la tête; une légère rougeur colora

son pâle visage, elle répondit d'un ton de raillerie glaciale:

--Ce singulier aveu est sans doute indispensable à la révélation du

secret que vous avez à m'apprendre, monsieur?

--Oui, madame....

--Je vous écoute.

--Jusqu'au moment où vous quittâtes la maison voisine de celle de ma

mère, je vous avais souvent rencontrée chez quelques personnes de ma

connaissance; je n'avais voulu faire aucune démarche pour avoir

l'honneur de vous être présenté. Je trouvais un grand charme au mystère

qui entourait mon amour; je vous étais absolument inconnu, moi qui vous

connaissais si bien, moi témoin invisible de toutes les émotions qui se

révélaient sur votre physionomie; et puis vous parler de banalités au

milieu de la contrainte du monde, qu'eût été cela pour moi auprès de mes

longues heures de contemplation silencieuse et passionnée! Mais lorsque

votre départ me priva de ce bonheur de chaque jour, je reconnus le prix

de ces relations mondaines que j'avais d'abord dédaignées, je résolus de

vous être présenté; vous vous étiez tout récemment liée avec une de mes

tantes, madame de Lormoy, qui professe pour vous la plus haute estime.

Ainsi que tout le monde, elle ignorait l'heureux hasard qui m'avait

rapproché de vous; je lui demandai de vous être présenté.

Malheureusement, le lendemain du jour où elle m'avait promis cette

grâce, on me fit une révélation telle... que loin de chercher à me

rapprocher de vous, madame, je dus vous fuir.... Sans la déplorable

santé de ma mère, j'aurais quitté Paris pour éviter toutes les occasions

de vous voir et d'aviver ainsi ma funeste passion... oh! bien funeste;

car si votre indifférence m'accable, votre amour me mettrait au

désespoir.... Vous me regardez avec surprise... vous ne me comprenez

pas? Eh bien! sachez-le donc, madame... et pardonnez cette supposition

insensée... vous m'aimeriez aussi éperdument que je vous aime, que je

serais le plus malheureux des hommes... car je ne pourrais répondre à

cet amour inespéré sans porter un coup mortel à ma mère... sans fouler

aux pieds le devoir le plus saint... le serment le plus sacré, sans être

enfin parjure et criminel!...

--Criminel!--s'écria madame de Hansfeld en se levant à demi, les traits

bouleversés par la crainte et par la douleur.

Ce cri involontaire était un aveu; il trahissait l'amour de la

princesse, amour jusqu'alors profondément caché.

Paula Monti, Tome I ou L'Hôtel Lambert - histoire contemporaine · 第 1 / 11 段