M. de Rochegune reprit d'un ton sérieux:

--Vous jugez de mon coeur mieux que moi-même... Ces vagues reproches

que je me faisais de ne pas faire assez pour Emma, n'ont pas d'autre

cause que cette espèce de _divinisation_ dont vous me pariez et à

laquelle je me suis prêté... _Je me laisse aimer_... je vis trop en

sultan... je suis comme ces faux dieux, qui, à force d'être adorés,

finissent par croire à leur puissance et se persuadent qu'ils font

beaucoup pour les pauvres humains en leur permettant de les idolâtrer...

Sérieusement, Mathilde, vous m'éclairez; vous épargnez peut-être bien

des larmes à Emma... Un jour elle aurait pu voir dans l'indolence de mon

bonheur, ou de l'égoïsme, ou de la froideur, et j'aurais un remords

éternel de causer le moindre chagrin à cet ange de bonté.

--C'est maintenant moi qui pourrais vous reprocher d'être aussi méchant

que mademoiselle de Maran,--dis-je en souriant;--je vous dis non un

compliment, mais une chose vraie, et vous en faites une épigramme contre

vous.

--A propos de mademoiselle de Maran, vous savez que sa paralysie est

complète maintenant?--me dit M. de Rochegune;--mon vieux valet de

chambre Stolk a été, je ne sais plus à quel propos, voir Servien, le

maître-d'hôtel de votre tante. Il paraît que lui et tous ses gens la

traitent indignement; ce qu'elle est obligée de supporter en enrageant,

personne ne s'intéressant à elle...

Notre conversation fut interrompue par Emma. Elle tenait un bouquet de

roses d'une main, et de l'autre plusieurs lettres qu'elle remit à son

mari en lui disant:

--Le courrier vient d'arriver. Voici vos lettres, mon ami.

Mathilde: mémoires d'une jeune femme · 第 337 / 355 题