M. de Rochegune secoua la tête d'un air incrédule.

Je mentais mal sans doute, mais je n'avais pas pu imaginer d'autre

prétexte au départ de M. de Lancry.

Laisser pénétrer à M. de Rochegune dans quels termes j'en étais avec mon

mari pouvait éveiller ses soupçons et le mettre sur la voie de mon

dévouement pour Emma, ce que je voulais éviter à tout prix depuis que

j'avais sagement renoncé à mon dessein de tout révéler à M. de

Rochegune.

--Il faut bien vous croire,--reprit M. de Rochegune avec un

soupir,--vous me répondez toujours ainsi quand je vous parle de M. de

Lancry; mais je ne sais pourquoi il me semble que sa conduite envers

vous cache quelque mystère!... Je crains que vous ne soyez pas

heureuse... non, vous n'êtes pas heureuse... vous avez été dupe de votre

noble coeur, comme votre mari peut-être a été dupe de ses bonnes

résolutions... Pendant quelque temps j'admets qu'il se soit sincèrement

repenti, mais ses anciennes habitudes auront repris le dessus, et il

aura mieux aimé sans doute mener je ne sais quelle existence aventureuse

que de vivre obscurément auprès de vous... Et puis... Mais, tenez,

Mathilde... ne parlons plus de cela... je ne veux pas dire tout ce que

je pense... je me trompe sans doute et je vous affligerais.

--Vous avez raison, mon ami, ne parlons plus de cela... n'ayez aucune

inquiétude... Quelquefois seulement, bien que je connaisse la paresse

habituelle de M. de Lancry, je m'inquiète de ne pas avoir de ses

nouvelles... voilà ce qui m'attriste. Pour chasser ces vilaines idées,

parlons de vous et d'Emma, de vos projets.

--Parlons de nous, c'est encore parler de vous, nous vous devons

tant!... Quant à moi, jamais ma vie n'a été plus calme, plus douce, plus

sereine; et puis Emma est si heureuse... de si peu!!! Quelquefois,

pauvre enfant... je me reproche de ne pas assez faire pour elle... je

suis presque confus de la voir si satisfaite et contente.

--En parlant si modestement du bonheur que vous donnez, mon ami, vous

êtes comme les grands poëtes, qui trouvent tout simple de faire

très-facilement des oeuvres magnifiques, et qui s'étonnent de voir

l'admirable influence de ces ouvrages qui leur coûtent si peu.

--Non, je vous assure, Mathilde; j'ai l'air de tout donner, et je reçois

beaucoup plus que je ne donne. Je suis très-heureux; je ne me sens pas

vivre. Si je sors par hasard de ce délicieux état de calme et de

confiante sécurité pour faire quelque projet, c'est pour y revenir

bientôt avec un nouveau plaisir. Que vous dirai-je! cette vie n'a

peut-être pas le grandiose, l'enthousiasme, les sublimes élancements de

la passion, mais elle est paisible et riante. Après la vie que j'avais

rêvé de partager avec vous, je n'en sais pas de plus agréable que

celle-ci... Dans les premiers temps de mon mariage je désirais qu'un

sentiment plus vif se développât en moi, maintenant je le regretterais;

il ôterait à l'attachement que j'ai pour Emma ce caractère qui fait

qu'il ne ressemble à aucun autre.

--Vous avez raison, mon ami; l'espèce de culte profond qu'Emma ressent

pour vous exclut pour ainsi dire de votre part tout retour _galant_. Que

votre modestie ne s'alarme pas de cette comparaison; mais les dieux, si

bons qu'ils soient, n'aiment pas de la même manière qu'ils sont aimés.

--Ah! Mathilde!--me dit-il en riant,--je sens la _griffe_ de

mademoiselle de Maran sous cette _divinisation_ moqueuse.

--Je vous estime trop pour exagérer vos louanges... Avouez qu'il y a du

vrai dans ce que je vous dis, et que ma comparaison est aussi juste que

peut l'être une comparaison.

--Je ne nie pas la folle idolâtrie d'Emma pour moi, il faudrait être

aussi aveugle qu'ingrat; je nie seulement que je la mérite... Ou

plutôt... tenez, je vais bien vous étonner, j'accepte votre comparaison

tout entière, surtout à cause de ma _divinisation_...

--C'est très-heureux,--lui dis-je en souriant.

--Je l'accepte non comme une louange, mais comme un blâme rempli de

justesse et de raison.

--Voyons, mon ami, expliquez-moi ce blâme, qui était bien loin de ma

pensée, je vous assure.

Mathilde: mémoires d'une jeune femme · 第 336 / 355 题