--Madame de Richeville peut-elle nous recevoir, ma chère Emma?
--Sans doute, voilà plus d'une demi-heure qu'elle cause avec le bon abbé
Dampierre.
--Votre curé, dame châtelaine,--me dit M. de Rochegune.
--Et c'est bien le meilleur et le plus pauvre des curés de
campagne,--lui dis-je;--vous ne pouvez vous faire une idée de cette
charité, de ce caractère vraiment évangéliques.
--Et comme il parle simplement et noblement!--dit Emma.--L'autre
dimanche, à l'église, j'étais dans l'admiration. Tout ce qu'il disait
était à la portée de ses paroissiens, et pourtant ce sermon aurait pu
être tout aussi bien prononcé devant un roi et sa cour.
--C'est qu'il n'y a en effet rien de plus digne que la simplicité,--dit
M. de Rochegune.--Je ne sais pas un homme d'une raison plus saine, d'un
jugement plus sûr que ce bon abbé Dampierre. Ce que dit Emma est
très-vrai: son langage serait partout remarquable, et il ne s'en doute
pas; il s'ignore complétement... C'est l'un des hommes dont je fais le
plus de cas... Cela est si rare, la grandeur dans la modestie!... C'est
comme la grâce et la beauté dans la candeur... Bien entendu que je ne
dis pas ceci pour vous, Emma; notre soeur Mathilde ne me le
pardonnerait pas; elle est jalouse de toutes les louanges qu'on vous
adresse... quand elles ne sont pas d'elle.
Pendant que M. de Rochegune parlait, Emma ne le quittait pas des yeux;
ce n'était pas de l'amour, c'était une adoration passionnée de tous les
moments. Elle ne vivait pas en elle, elle vivait en lui.
Presque toujours après ces moments d'extase contemplative, pendant
lesquels elle semblait aspirer le bonheur à longs traits, elle me jetait
un regard de reconnaissance ineffable.
Lorsque M. de Rochegune eut parlé, elle lui prit la main, et lui dit
avec un accent enchanteur:
--Notre soeur Mathilde a raison... il n'y a qu'elle qui puisse me
flatter d'une manière ravissante.
--Vraiment... mieux que moi?
--Mais sans doute... Vous, mon ami... vous me parlez de moi... Elle au
contraire me parle de vous... et me dit que vous m'aimez... n'est-ce pas
me louer au delà de toute expression?
--J'accepte ceci en ce sens que lorsque Mathilde me dit que vous
m'aimez... elle me loue aussi au delà de toute expression....
Emma secoua sa jolie tête blonde et dit en souriant:
--Oh! ce n'est pas la même chose... rien n'est plus simple que de
vivre... on ne vous félicite de vivre que lorsqu'on vit heureuse......
* * * * *
Nous passâmes une heureuse matinée avec madame de Richeville. Je priai
M. l'abbé Dampierre de venir dîner avec nous pour célébrer cette petite
fête de famille.
Vers les trois heures, M. de Rochegune vint frapper à ma porte.
Je fus surprise de sa pâleur et de la sombre expression de sa
physionomie; il tenait une lettre ouverte à la main.
--Mathilde... on m'écrit d'Italie... je vous en prie,--me dit-il,--lisez
ceci...
Et il m'indiqua un passage de sa lettre qu'il me présentait.
Voici ce que je lus...
«...A mon arrivée à Naples on ne s'entretenait que du luxe effréné que
Lugarto avait déployé dans cette ville, de ses débauches et de quelques
abominables méchancetés dont le retentissement avait été tel que le roi
l'avait chassé de ses États quelques jours avant mon arrivée, sans que
le chargé d'affaires du Brésil eût fait la moindre réclamation, sachant
parfaitement ce que valait, ce que méritait son indigne compatriote, qui
est, du reste, généralement exécré et justement méprisé de ses
nationaux. Ceci ne m'étonna pas du tout, car je connaissais Lugarto de
longue date; mais ce qui me renversa... mais ce que je n'aurais pu
croire, si notre ambassadeur ne me l'avait certifié, c'est que l'ami
intime, le compagnon de débauche de Lugarto était le vicomte de Lancry,
qui s'était autrefois battu pour un motif très-sérieux que l'on m'a
raconté, car je n'étais pas à Paris à cette époque. On dit M. de Lancry
complétement ruiné et absolument dans la dépendance de son ancien
ennemi. Ils ont quitté Naples sur un bateau à vapeur affrété par
Lugarto. Il n'y avait, dit-on, qu'une voix dans toute la ville pour leur
souhaiter la réunion de tous les accidents qui peuvent rendre une
traversée funeste.»
Je laissai tomber la lettre sur mes genoux sans oser regarder M. de
Rochegune.
--Ah! Mathilde!... vous m'avez trompé,--me dit-il avec un accent de
profond reproche.--L'intimité de M. de Lancry avec ce monstre m'en dit
plus que je ne voudrais en penser.
--Eh bien!... oui.. je voulais vous le cacher... Ainsi que vous l'avez
deviné, les bonnes résolutions de mon mari n'ont pas duré. Son retour
avait été sincère... mais il s'est lassé de cette vie obscure et
paisible... Je crois maintenant, comme vous, que la raison qu'il m'avait
donnée pour s'en aller en Italie était un prétexte.
--Et sa liaison avec ce monstre qui autrefois vous a tant poursuivie de
sa haine,--s'écria-t-il,--comment la qualifierez-vous?
Hélas! je n'osais, je ne pouvais lui dire les preuves récentes que
j'avais encore eues de la haine opiniâtre de M. Lugarto, tant ces
événements étaient liés à mon sacrifice pour Emma.
Je ne répondis rien.
--Ainsi,--s'écria M. de Rochegune avec une explosion de douloureuse
indignation,--voilà pour quel homme vous m'avez sacrifié... Voilà pour
quel homme vous avez renoncé au bonheur que je vous offrais, en
m'engageant... à.
Je l'interrompis.
--Pas un mot de plus à ce sujet,--lui dis-je avec une fermeté qui lui
imposa.--Ce n'est pas vous... vous qui oseriez maintenant exprimer un
seul regret sur le passé... Ce serait horrible pour Emma, qui vous rend
si heureux, ce serait outrageant pour moi... Que mon mari se conduise
désormais bien ou mal envers moi, ce n'est pas la question.
L'attachement que j'ai eu pour lui s'évanouirait demain, que je mourrais
mille fois plutôt que d'oublier mes devoirs... je vous le jure par la
mémoire de ma mère... Quant à vous... vous êtes incapable de laisser
jamais supposer à cette malheureuse enfant que vous regrettez de l'avoir
épousée. Vous connaissez son caractère... Songez-y, vous la tueriez...
elle mourrait de désespoir...
--Ah! c'est affreux,--dit-il en cachant sa tête dans ses mains. Et il
sortit violemment.
Je fus moins épouvantée en apprenant la réunion de M. de Lancry et de M.
de Lugarto que de l'impression que cette nouvelle devait faire sur M. de
Rochegune.
Je le croyais incapable de laisser penser à Emma qu'il regrettait
peut-être de l'avoir épousée, mais je tremblais qu'il ne se trahît
malgré lui...
Cette journée, si heureusement commencée, s'annonçait d'une manière
fatale. Quelle triste fin elle devait avoir!