LA SAINTE-CLAIRE.

Mon entretien avec M. de Lancry, l'effroi que me causèrent ses menaces,

déterminèrent sans doute l'explosion d'une maladie dont le germe

existait en moi.

Depuis assez longtemps je souffrais d'une fièvre lente, toujours

négligée; les événements s'étaient tellement pressés, j'avais été forcée

d'y prendre une part si active, toutes mes facultés avaient été si

violemment surexcitées depuis la première maladie d'Emma jusqu'à son

mariage et jusqu'à la mort d'Ursule, que je n'avais pour ainsi dire pas

eu le temps d'être malade.

Et puis enfin... par cela même que mon sacrifice avait été grand...

qu'il me comptait peut-être aux yeux de Dieu, il n'en avait été... il

n'en était que plus douloureux... Mon amour pour M. de Rochegune n'avait

rien perdu de sa force... ma seule consolation était dans les assurances

qu'il me donnait que ce sentiment demeurait _unique_ dans son coeur.

Je devais tôt ou tard me ressentir de tant de chagrins; je sentais déjà

sourdre en moi une grande indisposition; je disais à ma pauvre Blondeau,

qui s'étonnait de mon courage:--Ne te réjouis pas encore; dès que je

n'aurai plus de vives préoccupations, je crains une violente réaction du

physique sur le moral; jusqu'à présent je me suis soutenue par mon

énergie, j'ai peur que cette force factice ne me manque tout à coup.

Je ne me trompais pas; seulement cette secousse fut amenée, non par la

cessation de mes inquiétudes, mais par ma dernière conversation avec M.

de Lancry.

Ainsi s'expliquait le sens d'un passage d'une des lettres de M. Lugarto,

où il me disait qu'il _créerait à mon mari d'impérieuses raisons de ne

pas m'abandonner, et que l'avenir devait m'épouvanter_.

M. de Lancry était sans ressources, M. Lugarto lui offrait sans doute

beaucoup d'argent pour le forcer à m'emmener avec lui; je n'ose dire

toutes mes frayeurs à cette pensée, connaissant la dégradation où était

tombé M. de Lancry, son amour de l'or, sa haine contre moi, et surtout

l'atroce méchanceté de M. Lugarto, qui depuis si longtemps me

poursuivait de sa vengeance.

Je n'en doute pas, ces nouvelles frayeurs me causèrent une dernière

commotion à laquelle je ne pus résister.

A peine M. de Lancry m'eut-il quittée que je tombai dans d'horribles

convulsions suivies d'une violente fièvre cérébrale.

Je fus, à ce que me dirent Blondeau et le bon docteur Gérard, pendant

quinze jours dans un état désespéré. M. de Lancry disparut le

surlendemain du jour où j'étais tombée malade, en laissant une lettre

pour moi dans laquelle il m'annonçait brièvement que ma maladie

changeait tous ses projets et qu'il allait voyager en Italie.

Cette preuve de cruelle insensibilité ne m'étonna ni ne m'affecta.

Ma pauvre Blondeau avait écrit à madame de Richeville l'état alarmant

dans lequel je me trouvais. Cette excellente amie était aussitôt revenue

à Paris avec Emma et M. de Rochegune. On ne pouvait songer à me

transporter hors de mon petit appartement de la rue de Bourgogne. Madame

de Richeville s'y établit et ne me quitta que lorsque je pus aller avec

elle passer à Maran le temps de ma convalescence.

Chaque jour Emma resta plusieurs heures auprès de moi, jusqu'à ma

complète guérison. Je n'ai pas besoin de dire de quelles tendres

attentions je fus entourée, et par quel admirable dévouement Emma me

prouva sa reconnaissance de ce que j'avais fait autrefois pour elle.

Ma fièvre cérébrale s'était compliquée d'une fièvre pernicieuse, dont la

guérison dura environ quatre mois. Je ne pus partir pour Maran qu'à la

fin de l'hiver.

Vers le milieu de l'été de 1837, j'habitais donc cette terre; j'étais

sinon complétement rétablie, du moins hors de convalescence. Il me

restait une grande pâleur, beaucoup de faiblesse et une extrême

sensibilité nerveuse. Le docteur Gérard avait regardé comme absolument

indispensable que j'allasse passer l'automne et l'hiver suivants dans le

Midi.

J'étais revenue à Maran avec de bien tristes ressouvenirs; j'y avais

tant souffert! Mais depuis ma convalescence, madame de Richeville y

habitait avec moi. M. de Rochegune et Emma vinrent nous y rejoindre plus

tard, et ces tendres attentions suffirent pour adoucir l'amertume des

pensées qui de temps en temps venaient m'assaillir.

Il me fallut pourtant du courage, de la force, de la résignation, pour

comprimer la triste impression que me causait quelquefois malgré moi

l'affectueux attachement de M. de Rochegune pour Emma. Ce mariage avait

été le but de tous mes désirs, j'aurais été la plus malheureuse des

femmes de ne pas le voir s'accomplir, et je ne pouvais m'empêcher

d'éprouver de cruels, d'amers regrets.

Hélas! aigrie par tant de chagrins, je perdais sans doute mon élévation

première; la vue du bonheur d'Emma, de madame de Richeville, auquel

j'avais tant contribué, me ravissait toujours, mais il me faisait aussi

songer à la vie malheureuse à laquelle j'étais réduite.

Je ne pouvais m'empêcher de faire souvent un douloureux retour sur

moi-même, en contemplant les gens heureux, non pour les jalouser, grand

Dieu! mais pour pleurer ma misère, hélas!... oui... ma misère, car pour

être cachée, pour être morte à tous les yeux, ma passion n'en était pas

moins profonde... J'aimais... j'aimais toujours M. de Rochegune.

Nous devions célébrer entre nous, à Maran, la Sainte-Claire, fête de

madame de Richeville, le 12 août 1837.

On verra par quel motif je ne puis oublier ni cette date ni cette

journée.

Il était onze heures du matin, il faisait un soleil radieux; je me

promenais dans une des allées du parc les plus touffues; elle

aboutissait à l'aile du château où se trouvait l'appartement de madame

de Richeville. La duchesse se levait ordinairement assez tard;

j'attendais Emma, qui devait venir me prendre pour aller souhaiter la

fête à sa mère, et lui porter un gros bouquet de roses et de pervenches,

ses deux fleurs de prédilection, que nous devions cueillir nous-mêmes.

Je vis venir M. de Rochegune, je lui tendis la main.

--Quel beau jour pour la fête de notre amie!--lui dis-je en

souriant;--puis lui montrant les fleurs que je tenais à la main,

j'ajoutai:--Le bouquet d'Emma est-il aussi beau que celui-ci?

--Elle finit le sien en mettant au pillage une des corbeilles du petit

parterre... Il n'y a rien de plus charmant que de la voir s'escrimer

ainsi au milieu de ce massif de rosiers _du roi_ tout trempés de rosée.

--J'espère que vous lui avez fait à ce propos un délicieux madrigal? Et

encore non,--lui dis-je,--l'incarnat de ses joues est si fin, que ce

serait faire injure à Emma que de la comparer à une rose _du roi_. Cela

serait dire _rougeur_ au lieu de délicate _fraîcheur_; une rose thé du

Bengale... à la bonne heure, telle est la seule comparaison qu'elle

puisse accepter.

--Et vous, ma pauvre Mathilde,--dit-il en me regardant avec

intérêt,--quand pourra-t-on vous comparer à autre chose qu'à un beau

lis? quand votre pâleur se nuancera-t-elle d'un peu de carmin?

--M. Gérard compte beaucoup sur mon séjour dans le Midi pour me remettre

tout à fait, et j'y compte aussi, mon ami.

Il me regarda avec attention, et me dit en secouant tristement la tête:

--Serez-vous donc la seule parmi nous qui ne soyez pas heureuse, vous à

qui nous devons la félicité dont nous jouissons?

--Mon ami, quelle idée! Ma pâleur n'est-elle pas naturelle après une

longue maladie?...

--Mathilde, vous ne pouvez pas en convenir... votre mari vous

tourmente... Jamais vous ne recevez de ses nouvelles.

--Il écrit généralement très-peu... et puis le service des postes

d'Italie se fait mal, dit-on...

--Ah! Mathilde... Mathilde...--ajouta-t-il en soupirant.--J'en reviens

toujours là... comment a-t-il pu vous quitter au moment où vous étiez

tombée si gravement malade? Il n'y a pas d'affaire d'intérêt qui puisse

motiver une pareille conduite!

--Mon ami, je vous le répète, il s'agissait, m'a-t-il dit, d'une créance

considérable sur laquelle il ne comptait plus, et qui, dans notre

position actuelle, devient fort importante: je dis notre position,

puisque, suivant l'avis de madame de Richeville et le vôtre, j'ai caché

à M. de Lancry la conservation de cette terre, dans la crainte que ses

idées de prodigalité ne lui reprennent; une fois que je le verrai

corrigé par l'adversité, je lui avouerai que nous avons cette ressource.

A cette heure, il ignore que nous la possédions; il est donc tout simple

qu'il se soit occupé très-activement de cette affaire.

Mathilde: mémoires d'une jeune femme · 第 335 / 355 题