M. de Rochegune fronça les sourcils et me dit d'un air sombre:

--J'ai employé tous les moyens possibles pour savoir où était ce

misérable Lugarto et pour découvrir les instruments de son lâche

guet-apens; car je suis de l'avis de madame de Richeville au sujet de ce

duel et de son effroyable issue. Personne ici n'a pu me renseigner;

quelques personnes seulement m'ont dit que Lugarto était ou en Amérique

ou au Brésil.

J'instruisis alors M. de Rochegune du singulier incident qui avait mis

en ma possession une lettre de M. de Lancry écrite à une personne

inconnue.

Ce fait le frappa, il me dit qu'il prendrait les mesures nécessaires

pour tâcher de savoir si en effet M. Lugarto ne serait pas secrètement à

Paris.

--Mais croyez-vous qu'il ose revenir ici?--lui dis-je.

--Je le crains, il est trop lâche pour se battre avec moi, et j'avoue

que j'hésiterais à exécuter la terrible menace que lui a faite M. de

Mortagne.

--Lui-même aurait reculé devant cette extrémité...

--Je ne sais, son caractère était si intraitable... Mais ce qui

augmentera l'audace de Lugarto, c'est que ses crimes ne sont pas

prouvés; il peut se mettre sous la protection des lois et affronter le

scandale d'un procès que l'on peut lui intenter au sujet de votre

enlèvement.

--Jamais je n'y consentirais,--m'écriai-je,--il faudrait soulever trop

de questions ignominieuses pour le nom que je porte! Ce triste passé est

maintenant pour moi comme un rêve pénible. Tout ce qui en rappellerait

la réalité me ferait horreur.

--Vous avez raison, laissez-nous le soin de veiller sur vous; oubliez,

oubliez le passé! Oh! nous parviendrons à le chasser de votre souvenir,

à force de soins, d'affection. Mortagne vous a léguée à madame de

Richeville, à moi, à tous ceux enfin qui ont une âme généreuse. Nous

tâcherons d'être pour vous ce qu'il était lui-même, et devons prouver

qu'il n'y a que de bons coeurs sur la terre... Pauvre femme! vous avez

tant souffert, vous avez rencontré tant d'êtres infâmes ou dégradés, que

vous ne demanderez pas mieux que de nous croire et de vous laisser

aimer, n'est-ce pas?

Je ne saurais exprimer avec quelle cordialité simple et touchante M. de

Rochegune prononça ces paroles.

--Que vous êtes bon! lui dis-je,--que de gratitude je vous ai déjà!

N'avez-vous pas devancé le voeu de M. de Mortagne? souvenez-vous

donc... il y a trois ans...

--Oh! ne parlons pas de ce que vous me devez,--me dit-il,--car je vous

ai dû, moi, de bien douces... de bien tendres pensées.

Je ne pus réprimer un léger mouvement d'embarras.

Mathilde: mémoires d'une jeune femme · 第 269 / 355 题