--Tenez, une comparaison vous rendra mon idée. Je serais désolé que
vous prissiez ceci pour des _galanteries_; vous aimez beaucoup les
tableaux, les belles statues, la belle musique, n'est-ce pas?
--Sans doute.
--Vous comprenez qu'on passe des heures entières à contempler la
_Transfiguration_, le _Panseroso_ ou la _Vierge à l'enfant_?
--Certainement.
--Vous comprenez qu'on écoute avec bonheur, avec reconnaissance, Mozart,
Gluck ou Beethoven; vous avouez enfin qu'on peut demander à l'admiration
de ces chefs-d'oeuvre de l'art les plus divines jouissances, les plus
hautes inspirations?
--Mais quel rapport?
--Eh bien! ces divines jouissances, ces hautes inspirations, je les ai
demandées à un adorable chef-d'oeuvre de la nature, à un être idéal de
bonté, de grâce, de noblesse, et je les ai obtenues. Les derniers
voeux de mon père, ceux de M. de Mortagne, le pieux respect que
m'inspirèrent vos chagrins, ont encore augmenté le culte passionné que
je vous ai voué. Vous êtes devenue pour moi comme un être intermédiaire
entre ce qui est divin. Depuis que je vous connais, c'est à vous que
j'ai toujours reporté mes meilleurs instincts, parce qu'ils sont
toujours venus de vous: en mêlant votre nom, votre pensée à de
généreuses actions, ce n'était pas une flatterie que je vous adressais,
c'était un de vos droits que j'acquittais.
--Vous aviez pourtant d'autres souvenirs que le mien à invoquer,--lui
dis-je pour changer le cours de cet entretien, qui commençait à
m'embarrasser,--l'homme admirable qui vous a élevé dans de si nobles
sentiments...
--Mon père...? il avait pressenti ce que vous seriez... il avait espéré
nous unir l'un à l'autre,--me répondit gravement M. de Rochegune.--C'est
penser à lui que de penser à vous... son souvenir auguste et sacré plane
au-dessus de l'attachement que j'ai pour vous... Ainsi, rassurez-vous;
ne me croyez surtout pas capable de vous dire des _galanteries_, de
vouloir, comme on dit vulgairement, _vous faire la cour_... Vous faire
la cour! On ne fait pas la cour à une femme comme vous... dès qu'on la
connaît, on l'aime comme elle mérite d'être aimée. C'est ce que j'ai
toujours fait.
--Monsieur de Rochegune...
--Cet aveu... ne peut vous offenser, ne doit même pas vous étonner...
--Cependant...
--Et bien plus, lorsque vous saurez ce que je veux être pour vous, ce
que je voudrais que vous fussiez pour moi, vous me saurez gré de cet
aveu.
--Vraiment, monsieur?--lui dis-je, ne pouvant m'empêcher de sourire de
sa vivacité.
--Et il se pourra même que vous en soyez heureuse.
--Heureuse?
--Et fière...
--Et fière? Voilà qui est charmant; je vous écoute.
--Rien de plus simple. Vous êtes une courageuse femme, aussi jalouse de
votre honneur qu'un homme l'est du sien. Vous êtes incapable de
commettre une faute, autant par solidité de principes que parce que
cette faute aurait l'air d'une lâche représaille, et de donner l'ombre
d'une excuse à l'indigne conduite de votre mari. Est-ce vrai?
--Cela est vrai, je n'ai jamais pensé autrement.
--Vous le voyez, je fais une large part à l'élévation de vos sentiments.
Je les comprends, car je les partage. Mais vous avez vingt ans à peine;
devant vous une vie isolée, sans famille, sans liens. A cette heure,
l'amitié de madame de Richeville vous suffit encore, vous êtes dans un
état de transition, vous prenez la cessation de la souffrance pour le
bonheur. Cet état négatif ne durera pas; votre coeur s'éveillera, vous
aimerez...
J'interrompis M. de Rochegune.
--Vous avez,--lui dis-je,--jusqu'ici parlé avec trop de raison et de
vérité pour que je tombe d'accord avec vous sur ce dernier point. Je
n'aimerai plus... Une fatale... mais violente passion a tué l'amour dans
mon coeur.
--Tué l'amour dans votre coeur!--s'écria-t-il;--mais vous n'avez
jamais aimé...
--Je n'ai jamais aimé?...
--Jamais.
--Voyons, monsieur de Rochegune, parlons-nous sérieusement, ou bien nous
livrons-nous aux folies paradoxales de madame de Semur?
--Je parle sérieusement, je vous le répète, vous n'avez jamais aimé.
--Mais, monsieur...
--Mais, madame... Dieu ne veut pas qu'il dépende du premier misérable
venu d'allumer ou d'éteindre à jamais dans un coeur tel que le vôtre
le plus divin de tous les sentiments, celui qui demande l'emploi des
plus rares, des plus magnifiques facultés de l'âme!
Je regardai M. de Rochegune avec étonnement, et je repris:
--Comment... je n'ai pas aimé! Mais qu'ai-je donc éprouvé, alors?
Pourquoi cet anéantissement du coeur? pourquoi cette mort de toutes
mes espérances?
--Vous avez pris l'épuisement de la douleur pour l'anéantissement du
coeur!... Est-ce que le coeur s'anéantit? Est-ce qu'on renonce à
toute espérance quand on n'a rien à regretter?...
--Rien à regretter, monsieur...
--Non, vous avez beaucoup à déplorer, mais heureusement vous n'avez rien
à regretter; aussi l'avenir vous reste-t-il tout entier avec ses
horizons sans bornes...
--L'avenir...
--Sans doute l'avenir; pourquoi non? Qui vous le ferme? Dites-moi qu'une
passion noble, grande, profonde, généreusement partagée, mais
brusquement brisée par un événement surhumain, laisse dans l'âme des
regrets éternels, et la ferme à toute espérance, je vous croirai. Oui,
ces regrets seront éternels, parce que leur cause sera pure; éternels,
parce qu'au lieu de les étouffer on les entretiendra pieusement;
éternels, parce qu'on y trouvera l'amère volupté que donne la
conscience d'une douleur inconsolable, parce que le bonheur qu'on a
perdu est irréparable. Mais cette pieuse fidélité au culte du passé
prouvera-t-elle que l'amour est éteint dans le coeur? Au contraire,
elle prouvera qu'il n'y a jamais brûlé plus pur et plus ardent... Eh
bien... avez-vous ressenti quelque chose de pareil? Non, sans doute;
après avoir affreusement souffert, vous avez fui avec horreur les
souvenirs de vos souffrances, vous avez remercié Dieu de vous avoir
délivrée de votre bourreau, pauvre et malheureuse femme!
--Cela est vrai... Loin de me complaire dans ces souvenirs détestés...
je les ai fuis... Mais si fatal, si honteux même, je vous l'accorde,
qu'ait été mon amour, je n'en ai pas moins aimé... Je n'aurais pas, sans
cela, épousé M. de Lancry.
--Eh mon Dieu! il y a des surprises de coeur comme il y a des
surprises de sens; les séduisants dehors de votre mari, ses hypocrites
et douces paroles, votre empressement si naturel d'échapper à la tutelle
de votre tante, votre confiance ingénue dans un homme que vous croyiez
sincère et loyal, votre générosité native, le manque absolu de
comparaison, tout vous a poussée à un mariage indigne de vous. Une fois
mariée, une fois malheureuse, vous avez pris votre obéissance aveugle au
pouvoir de votre mari, votre courageuse observance de vos devoirs, pour
le noble dévouement de l'amour; vous avez été vertueuse, résignée...
vous vous êtes crue passionnée.
--Mais n'ai-je pas ressenti les tortures de la jalousie?
--Tout s'enchaîne; partant d'une impression fausse, vous vous êtes
trompée sur la jalousie comme sur l'amour.
--Je me suis trompée?
--L'ingratitude de votre mari vous a bien plus révoltée que son
infidélité.
--Mais pourquoi n'aurais-je pas aimé M. de Lancry?
--Parce qu'il était indigne de vous.
--Comment, vous croyez qu'on n'aime véritablement que les personnes
dignes de soi?
--Je crois que vous, Mathilde de Maran, vous ne pouvez aimer,
véritablement aimer, qu'une personne digne de vous...
--Mais voyez M. Sécherin, il est aussi bon que sa femme est perverse;
elle l'a honteusement trompé, et il l'adore.
--Je ne parle pas de M. Sécherin, je ne généralise pas, je précise. Je
vous dis que _vous_, vous ne pouvez véritablement aimer que quelqu'un
digne de vous.
--Mais pourquoi _moi_ plus que toute autre dois-je éprouver ainsi?
--Parce que l'amour doit être pour vous, comme pour les âmes d'élite, je
vous le répète, un magnifique échange de généreux sentiments.
--Vos raisons sont spécieuses, et la vanité pourrait venir en aide à la
conviction,--dis-je à M. de Rochegune; mais je ne suis pas persuadée.
--Vous le serez.
--Mais pourquoi voulez-vous me donner cette conviction que mon coeur a
été surpris, que je n'ai pas véritablement aimé, et que je dois aimer
quelqu'un digne de moi?
--Je veux vous donner cette conviction pour vous amener à être heureuse
et fière de mon aveu, je vous l'ai dit...
--Expliquez-vous...
--En vous prouvant que vous n'avez jamais aimé, que vous ne pouvez aimer
qu'un homme digne de vous, je vous amène nécessairement à avouer que
vous aimerez un jour.
--Je n'avoue pas cela du tout... Qui vous dit d'abord que je trouverai
cet homme digne de moi; et puis enfin, qui vous dit que je l'aimerai...
--Tout me le dit. Ce sera une des exigences de votre position; mais
votre caractère, vos principes sont tels, que lorsque vous aimerez il
faudra que non-seulement vous puissiez avouer hautement votre amour,
mais vous en glorifier à la face du monde...
--Un tel amour est rare...
--Et les hommes dignes de l'éprouver plus rares encore. Aussi vous dis
je que lorsque vous aurez rencontré un de ces hommes, forcément vous
l'aimerez, tout vous y poussera, le besoin de votre coeur, la fierté
d'être aimée ainsi, les mystérieuses affinités qui rapprochent les âmes
supérieures.
--Mais cet homme?
--Cet homme, si vous le voulez, ce sera moi...
--Vous?...
--Moi... Je vous dis cela, parce que je me crois digne de vous.
--De la part de tout autre, cette assurance serait le comble de la
fatuité,--dis-je gravement à M. de Rochegune en lui tendant la
main;--mais vous, je vous crois... vous aviez raison, je suis heureuse
et fière de cet aveu.
--Je vous le disais bien, reprit-il avec une incroyable simplicité.
--J'imiterai votre franchise,--dis-je à M. de Rochegune.--Il se peut que
mon coeur s'éveille. Si jamais j'éprouvais pour vous un amour tel que
celui que vous peignez, un amour dont vous et moi pussions nous
enorgueillir, alors... je vous le jure, je m'y abandonnerais avec
bonheur, avec sécurité... Mais, hélas!... l'amour le plus pur, le plus
saint... est-il à l'abri des calomnies du monde?
--Je ne veux pas m'établir le champion du monde, mais le mal qu'il fait
a presque toujours pour cause la dissimulation ou la faiblesse de ceux
qui se plaignent. La conscience est troublée, alors on manque de
courage. Si vous éprouviez au contraire un sentiment dont vous pussiez
être fière, que vous pussiez avouer à la face de tous, pourquoi le
cacheriez-vous? Si vous le faisiez, ce serait une lâcheté, et vous
mériteriez d'être calomniée. Vous n'avez rien à vous reprocher! Alors
pourquoi recourir à la feinte, à ces réticences qui accompagnent
toujours une conduite coupable? Pourquoi donc, après tout, la vertu
n'aurait elle pas son audace comme le vice a la sienne? Pourquoi une
femme comme vous et un homme comme moi, je suppose, n'imposeraient-ils
pas courageusement à la société leur amour loyal et pur, aussi bien que
votre mari et Ursule lui imposent leur double adultère? Le monde aime
la résolution, la hardiesse, eh bien! que les honnêtes gens soient aussi
hardis, aussi résolus que les gens corrompus; à courage égal, le monde
préférera les honnêtes gens: j'en suis sûr.
Je fus charmée de l'expression de noble arrogance qui animait les traits
de M. de Rochegune.
--Vous avez raison,--lui dis-je, entraînée malgré moi par le courant de
sa généreuse pensée,--il serait beau de réduire la calomnie à
l'impuissance en dépassant ouvertement le terme que ses malveillantes
insinuations oseraient à peine indiquer.
Après avoir un moment réfléchi, je dis à M. de Rochegune:
--Je vais vous donner une preuve de franchise et de confiance, en vous
faisant une question étrange. Il y a trois ans, pourquoi ne m'avez-vous
pas parlé ainsi?
--Parce qu'il y a trois ans j'étais plus jeune, et pas assez sûr de moi
pour oser vous parler ainsi. Mortagne savait mon amour; il me conseilla
fortement de quitter la France, de voyager, d'utiliser ma vie en servant
une noble cause, jusqu'à ce que j'eusse acquis assez d'empire sur
moi-même pour _dégager l'or de ses scories_, disait-il, pour épurer
tellement cet amour, que je pusse venir vous l'offrir sans rougir.
--Et si en arrivant vous m'eussiez trouvée consolée de l'abandon de mon
mari et aimant dignement un coeur digne du mien?...
--Les sentiments élevés et désintéressés sont à l'épreuve des durs
mécomptes, si douloureux à l'amour-propre; dans une circonstance
pareille, je vous aurais dit ce que je vous dis, offert ce que je vous
offre, et cela devant la personne aimée... car, aimée par vous, elle eût
été capable de me comprendre.
--Et si j'avais aimé un homme indigne de moi?
--Cela ne se pouvait pas; il est des impossibilités morales comme des
impossibilités physiques; je vous le répète, vous ne pouviez qu'aimer
sans rougir.
--Mais si le contraire arrivait, homme opiniâtre?
Après m'avoir un instant regardée en silence, M. de Rochegune me dit
avec une expression solennelle qui donnait une grande valeur à ces mots:
--JE DOUTERAIS DE MOI-MÊME.
* * * * *
Tel fut le singulier et premier entretien que j'eus avec M. de
Rochegune.