UN ANCIEN AMI.

Encore sous l'impression que m'avait causée la révélation de M. de

Rochegune, je rentrai chez moi inquiète, contrariée, comme s'il m'eût

fait brusquement un aveu d'amour.

Mon embarras n'était pas causé par les susceptibilités d'une fausse

pruderie, mais par la crainte de voir mes relations futures avec M. de

Rochegune perdre leur caractère loyal et fraternel. Au lieu de m'être

agréables, elles me fussent alors devenues gênantes et pénibles par la

froide réserve qu'elles m'eussent inspirée.

Cependant, après quelques réflexions, je me rassurai; je me rappelai les

paroles du vénérable prince d'Héricourt. Sachant qu'il s'agissait de

moi, il avait tu mon nom pour ménager ma modestie; mais il avait si

ouvertement loué M. de Rochegune dans cette circonstance, celui-ci avait

aussi parlé avec tant de franchise à cet égard, que mes scrupules

s'apaisèrent.

D'ailleurs, je ne pouvais croire que M. de Rochegune eût voulu me

traiter légèrement. Nos rapports avaient été souvent d'une nature

extrêmement délicate, et jamais un tel soupçon ne m'était venu.

Il m'avait rendu de très-grands services: le premier, au commencement de

mon mariage, en venant m'instruire des bruits odieux que M. Lugarto

répandait et qu'il tâchait d'accréditer par sa présence auprès de moi;

le second, en aidant M. de Mortagne à m'arracher du piége où cet homme

infâme m'avait fait tomber.

Dans ces occasions, jamais M. de Rochegune n'était sorti de la réserve

la plus parfaite. Jamais il n'avait fait la moindre allusion à l'espoir

qu'il avait eu d'obtenir ma main, et aux sentiments qu'il aurait pu

éprouver pour moi.

Peu de temps après la nuit fatale de la maison isolée de M. Lugarto, il

était parti pour la Grèce; de là il était allé en Russie. Pendant cette

campagne meurtrière, il avait rendu une espèce de culte à mon nom, à mon

souvenir, ignorant alors s'il me reverrait un jour. Pouvais-je me

blesser de cette preuve à la fois généreuse et bizarre de son

attachement?

Je me rassurai donc d'autant plus facilement sur l'amour dont j'avais un

instant soupçonné M. de Rochegune, que je croyais n'avoir pour lui aucun

tendre penchant. J'admirais ses rares facultés, son noble caractère; je

lui avais récemment découvert de nouveaux agréments. J'étais sincèrement

reconnaissante des services qu'il m'avait rendus; mais je ressentais

toujours l'immense différence qui existait entre mon affectueuse amitié

pour lui et l'amour que j'avais autrefois éprouvé pour M. de Lancry.

Habituée que j'étais à analyser mes plus fugitives impressions, je me

demandai s'il ne m'était pas pénible de songer qu'à vingt ans je devais

renoncer à aimer... autant par solidité de principes que par impuissance

de coeur. Je vis au contraire, dans ces froides impossibilités, la

garantie de mon bonheur futur.

Depuis mon retour à Paris, je me trouvais parfaitement heureuse. La

société restreinte et choisie dans laquelle je vivais me comblait de

soins, de prévenances. J'avais à aimer madame de Richeville, Emma;

j'avais donc, si cela se peut dire, assez d'occupation de coeur pour

ne pas regretter l'absence des sentiments plus vifs.

J'ai oublié de dire que, restant chez moi presque toutes les matinées,

je recevais assez souvent les amis de madame de Richeville, qui étaient

devenus les miens. Ainsi, dans mes habitudes, la visite de M. de

Rochegune n'était nullement un accident.

Je l'attendis avec impatience.

Il vint, je crois, le surlendemain du jour où je l'avais revu pour la

première fois. J'étais seule; il me tendit la main et me dit tristement:

--Je n'ai pu avant-hier vous parler de notre malheureux ami, quoique

nous fussions chez une des personnes qu'il aimait le plus au monde. Mais

vous avez senti comme moi que ce n'était pas le moment de nous

entretenir de ce cruel événement... Ah! si vous saviez tout ce que j'ai

perdu en lui!

Et une larme, que M. de Rochegune ne chercha pas à cacher, roula dans

ses yeux.

--Je l'ai aussi bien regretté, et le regrette tous les jours

encore...--lui dis-je avec une vive émotion,--quand je songe qu'à ses

derniers moments sa pensée a encore été pour moi... Ah! c'est une

horrible mort, c'est une infernale vengeance!...

Mathilde: mémoires d'une jeune femme · 第 268 / 355 题