M. Sécherin partit d'un éclat de rire sauvage en s'écriant:

--Abandonner ma vengeance à Dieu!!!--Et il reprit à voix basse, d'un ton

qui me fit frissonner:--Mais vous ne savez donc pas que je trouve

quelque fois que ma mère vit bien longtemps pour ma vengeance!

--Oh, cela est épouvantable!--m'écriai-je;--vous... vous toujours si bon

fils!

--Je ne suis plus bon fils,--reprit-il avec une fureur croissante;--je

ne suis plus rien... rien qu'un malheureux fou... qui passe la moitié de

sa vie à regretter, à appeler une infâme... et l'autre moitié à la

maudire et à rêver la vengeance... Tenez, voyez-vous!... il y a des

moments où je suis capable d'abandonner ma mère, quoique je sache que ce

serait lui porter le coup de la mort.

--Que voulez-vous dire?

--Oui, je suis capable de tout quand je pense que votre mari peut mourir

avant moi... ou qu'Ursule peut croire que je suis un lâche... que je

n'ose pas me battre...

Stupéfaite, je regardai M. Sécherin; sa crainte de paraître lâche aux

yeux d'Ursule me disait combien son amour était encore violent.

--Il faut oublier Ursule, elle est indigne d'occuper votre pensée.

Il haussa les épaules.

--Vous aussi... vous voilà comme ma mère... il faut oublier!!!...

Oublier! Dites donc à mon coeur de ne plus battre... dites donc à mon

sang de ne plus brûler dans mes veines... à mon souvenir de s'éteindre!

--Mais cette femme est une misérable.

--Mais on l'adore!... cette misérable!!! mais votre mari vous a quittée

pour elle... vous qui valez pourtant mille fois mieux qu'elle!--s'écria

M. Sécherin presque brutalement.

Un moment, je l'avoue, je restai sans réponse; il fallait qu'Ursule eût

une irrésistible puissance de séduction pour que deux hommes de natures

si différentes, M. de Lancry et M. Sécherin, en fussent devenus si

passionnément épris.

Mon cousin continua d'un air sombre:--L'oublier... l'oublier!... et

pourquoi l'oublierais-je?... Jusqu'au jour où elle a été criminelle, qui

donc a fait pour moi ce qu'elle a fait?...

--Mais votre mère...

--Mais ma mère n'était que ma mère... et ma femme était ma

femme!--s'écria-t-il courroucé.--Le temps que j'ai passé près d'Ursule

sera toujours le plus beau temps de ma vie... Elle qui m'était si

supérieure par l'esprit et par l'éducation, elle s'était mise à mon

niveau! Et puis si belle... si belle! Oh! que de nuits de rage furieuse

j'ai passées dans notre chambre déserte en l'appelant à grands cris!...

Oublier!... mais vous ne savez donc pas que je l'aimais autant, plus

peut-être, pour sa ravissante beauté que pour son esprit charmant?...

Oublier!... et pourquoi? pour vivre tête à tête avec ma mère, n'est-ce

pas? Quelle compensation!

--Mais ce que vous dites là est affreux... Croyez-vous qu'il ne lui soit

pas pénible de voir combien ses consolations sont impuissantes?

--Eh! que ma mère veut-elle de plus?... elle est heureuse et contente...

J'ai abandonné Ursule à son sort... j'ai juré sur la mémoire de mon père

de ne plus la revoir... de ne jamais lui pardonner... Je tiens ma

promesse... quoiqu'elle me coûte. Pourquoi ma mère veut-elle me disputer

mes larmes... mes larmes que je lui cache tant que je puis?...

Pourtant...--Et les lèvres de M. Sécherin tremblèrent convulsivement, de

grosses larmes roulèrent dans ses yeux, il cacha sa tête dans ses mains

et tomba assis sur un banc de pierre en sanglotant.

Épouvantée de cet affreux amour, je restai muette...

--Tenez, je suis ridicule, je suis vil, je suis fou... je le

sais,--reprit mon cousin en essuyant ses yeux, mais, que voulez-vous!

c'est plus fort que moi... Accablez-moi, je le mérite, car... car je

l'aime encore...

--Vous l'aimez encore?

--Oui... c'est honteux, c'est horrible... je l'aime autant que je l'ai

jamais aimée.

--Est-il possible, mon Dieu!

--J'ai beau me raisonner, j'ai beau me dire que sa conduite avec votre

mari est mille fois plus coupable que si elle avait cédé à l'amour...

j'ai beau me dire qu'il faut être profondément corrompue pour s'être

donnée ainsi qu'elle s'est donnée... Eh bien! sans ma mère...

entendez-vous! sans ma mère, vingt fois je serais allé tuer M. de Lancry

ou me faire tuer par lui; si je l'avais tué, je me serais jeté aux pieds

d'Ursule pour tout lui pardonner... et je suis sûr qu'à force

d'indulgence et de bonté je l'aurais ramenée à de bons sentiments...

Car, voyez-vous, personne ne la connaît comme moi...--dit-il en essuyant

ses yeux.--C'est bien plutôt sa tête que son coeur qu'il faut accuser.

--Mon cousin, je n'aime pas à accabler les absents; mais votre femme m'a

fait assez de mal pour que je dise ce que je pense, beaucoup moins pour

récriminer sur le passé que pour vous aider à vaincre un indigne amour.

Ursule est aussi fausse que méchante. Pendant dix années elle m'a haïe

d'une haine implacable, et pendant dix ans elle n'a eu pour moi que des

paroles d'hypocrite tendresse.

--Mais, après tout, elle n'aimait pas votre mari!--s'écria-t-il sans me

répondre.--Sans ma mère, je pouvais profiter de cet aveu pour lui

pardonner et rompre cette liaison dès son commencement. Mais les femmes

sont si implacables dans leur haine! Ma mère n'a pas oublié qu'une fois

je l'avais sacrifiée à Ursule... Oh! elle s'en est bien souvenue... Et

dût y périr le bonheur de ma vie; dussé-je mourir de chagrin et elle

aussi, il a fallu, pour assouvir sa vengeance, jurer de ne jamais

pardonner à Ursule...

--Mais c'est un enfer que votre vie alors!...

--Eh bien! oui... oui, c'est un enfer... Devant ma mère je me contrains;

mais je souffre le martyre... D'autres fois je me maudis de rester

insensible aux consolations qu'elle tâche de me donner... je sens tout

le chagrin que je lui fais; mais je n'y puis rien... tant je suis

faible, tant je suis lâche!... Un enfer... vous l'avez dit... c'est un

enfer... Et pourtant ma pauvre mère est la meilleure des femmes! et

pourtant, moi, qui ne suis pas un méchant homme... je l'aime... je

l'aime bien tendrement; et pourtant je sens que je l'afflige, que je la

blesse sans cesse... Oh! tenez, maudit soit le sort qui m'a fait

rencontrer Ursule... J'aurais épousé une femme de ma classe; ma vie,

celle de ma bonne mère n'eussent point été empoisonnées... Si vous

saviez quelle existence je mène, mon Dieu!... si vous saviez! Je n'ai

plus le moindre souci de mes affaires d'intérêt, je ne sais où en est ma

fortune; j'ai pris un homme d'affaires pour n'avoir plus à y songer... A

quoi bon l'argent maintenant! C'était pour ELLE, moi, que je voulais

être riche. Elle le savait bien, mon Dieu!... Elle m'aurait fait faire

tout ce qu'elle aurait voulu... Je suis sûr que j'aurais trouvé le moyen

de doubler ma fortune, parce que cela lui aurait fait plaisir... et

seulement pour voir son beau regard brillant et heureux, seulement pour

la voir me remercier avec son joli sourire...

Puis portant brusquement ses deux poings fermés à ses yeux, il s'écria

d'une voix sourde:

--Son regard, son sourire... je ne les verrai plus... non, plus jamais,

jamais... je l'ai mérité, je n'ai pas eu le courage de lui pardonner...

J'ai écouté la haine impitoyable de ma mère, je n'ai pas été un homme,

j'ai agi comme un enfant, comme un fou...

Après avoir un instant marché avec agitation, il reprit:

--Pardon, pardon, ma cousine... Hélas! voilà pourtant les jours que

depuis deux ans je passe avec ma mère dans cette maison froide et muette

comme la tombe... Dans la journée je marche... je vais sans savoir où je

vais... et puis je rentre pour dîner... pendant tout le temps du repas,

je regarde la place où ELLE était... Et puis je reste avec ma mère; nous

faisons la lecture tour à tour..., je lis machinalement... sans

entendre, sans comprendre ce que je lis. A onze heures, ma mère fait sa

prière à haute voix et nous nous séparons... Alors je rentre dans

_notre_ chambre, que je n'ai pas voulu quitter... Alors commencent

d'atroces insomnies... alors j'endure, comme au premier jour, toutes les

tortures d'une jalousie frénétique et désespérée... quand je pense...

Puis, sans achever sa phrase, M. Sécherin se dressa debout, frappa du

pied avec rage et s'écria en levant les poings vers le ciel:

--Oh! je le tuerai, cet homme! je le tuerai!--Et il se remit à marcher à

grands pas.

Une des servantes de madame Sécherin vint nous prier de sa part de nous

rendre au salon.

--Mon fils,--dit-elle lorsque nous entrâmes,--votre cousine a peut-être

hâte d'arriver à Paris; il ne faut pas la retenir.

--C'est, en effet, une affaire très-importante qui m'y appelle,--lui

dis-je,--et qui ne souffre pas de retard. Sans cela, je vous aurais

demandé l'hospitalité pendant quelques jours.

--Vous lui avez au moins parlé raison,--me dit madame Sécherin en me

montrant son fils.

--Je lui ai parlé de vous, madame, et aucun fils n'est plus respectueux

et plus tendre; croyez-le bien.

--Je le crois... car je ne veux que son bien.

--Il le sait, madame.--Puis je fis un signe à M. Sécherin, en lui

montrant sa mère pour l'engager à lui dire quelques paroles de tendresse

filiale. Sa froideur m'effrayait. Je craignais que madame Sécherin ne

voulût profiter de ma présence pour lui adresser des reproches qu'elle

comprimait depuis si longtemps.

Mathilde: mémoires d'une jeune femme · 第 255 / 355 题