La lecture de cette lettre produisit sur moi un effet décisif.
Sauf en ce qui concernait la question d'intérêt relative à l'acquisition
de Maran, madame de Richeville ne faisait pourtant que résumer la
correspondance qu'elle avait entretenue avec moi depuis deux ans, mais
les larmes me vinrent aux yeux en lisant le dernier passage de sa lettre
dans lequel elle semblait insister sur l'espèce de réhabilitation
qu'elle devait à son changement de conduite, afin de me bien convaincre
qu'elle était digne du rôle presque maternel qu'elle s'offrait à remplir
auprès de moi. Lors même que mon voyage à Paris n'eût pas été autrement
nécessité, j'aurais, je crois, profité des offres de madame de
Richeville seulement pour ne pas la blesser par un refus qu'elle aurait
pu défavorablement interpréter.
J'avoue aussi que la séduisante peinture de l'intimité dans laquelle
elle vivait avec des personnes dont j'avais toujours entendu vanter
l'esprit et le caractère entra pour quelque chose dans ma résolution. Au
moment de commencer une vie nouvelle, j'éprouvais cependant quelques
regrets d'abandonner ces lieux où j'avais tant souffert: j'avais fini
par trouver une sorte de torpeur bienfaisante comme le sommeil dans
l'engourdissement qui avait succédé à mes agitations... Savais-je ce que
me réservait l'avenir?
La crainte de rencontrer à Paris mon mari ou Ursule n'avait été pour
rien dans ma détermination de vivre solitaire. J'éprouvais pour M. de
Lancry une indifférence méprisante, pour ma cousine une aversion
profonde; mais j'avais assez la conscience de ma dignité pour être
certaine qu'à leur rencontre et malgré leur effronterie, mon front ne
pâlirait pas.
Du moment où mon mari m'avait abandonnée, je m'étais regardée comme à
jamais séparée de lui, sinon de droit, du moins de fait; cette position
embarrassante pour une jeune femme, et ma répugnance à vivre seule à
Paris avaient contribué à prolonger mon séjour à Maran. Madame de
Richeville, en me proposant de demeurer presque chez elle, levait tous
mes scrupules.
Je prévins Blondeau que nous quittions Maran pour aller à Paris habiter
avec la duchesse. Elle pleura de joie et fit à la hâte tous mes
préparatifs de voyage dans la crainte de me voir changer de résolution.
Je quittai Maran à la fin de l'automne.
Je passais forcément devant Rouvray; je ne savais si je devais m'y
arrêter ou non pour voir madame Sécherin; je n'avais eu aucune nouvelle
d'elle ou de son fils depuis le jour fatal où elle était venue à Maran
annoncer à Ursule que mon cousin, indigné de sa conduite, se séparait
d'elle pour toujours.
Je redoutais cette visite; elle pouvait rouvrir et chez moi et chez ces
malheureux des plaies peut-être cicatrisées. D'un autre côté, je
n'aurais pas voulu paraître indifférente aux chagrins de cet homme si
honnête et si bon. Au milieu de ces hésitations, j'arrivai presque en
vue de la fabrique de M. Sécherin. J'ordonnai aux postillons d'aller au
pas, voulant me ménager encore quelques minutes de réflexion, lorsque
tout à coup je vis M. Sécherin sortir d'un chemin creux qui aboutissait
à la grande route.
Il m'aperçut, il s'arrêta, me regarda quelques instants d'un air hagard;
puis cachant sa figure dans ses mains, il regagna brusquement le chemin
d'où il venait de sortir.
M. Sécherin était cruellement changé; il m'avait reconnue, et je ne
pouvais me dispenser d'entrer chez sa mère: je me fis conduire à sa
maison. Blondeau m'attendit avec ma voiture au bout de l'allée de
tilleuls où jadis j'avais rencontré Ursule.
Je m'avançai seule, vivement frappée de l'état d'incurie dans lequel
était le jardin autrefois tenu avec tant de soin et de recherche: des
herbes parasites envahissaient les allées; les vieux arbres, autrefois
symétriquement taillés, n'étant plus émondés, cachaient la rue de la
Loire et ses riantes perspectives; on n'apercevait aucun vestige de
fleurs dans les quinconces abandonnés, les feuilles mortes bruissaient
sous mes pas; le ciel gris et pluvieux d'une matinée d'automne jetait un
sombre voile sur ce tableau déjà si triste.
Au fond de l'allée de charmille où j'avais surpris les premiers aveux de
Gontran à Ursule, je vis le groupe de figures en pierre peinte à demi
détruit. Sous le vestibule, je trouvai l'une des deux servantes que
j'avais déjà vues à Rouvray; elle me dit que madame Sécherin était dans
le salon.
Je traversai l'antichambre et la salle à manger: il y faisait un froid
glacial; les carreaux du sol, autrefois soigneusement rougis et cirés,
étaient verdâtres et suintaient l'humidité. Tout semblait dégradé,
délaissé. Quel changement dans les habitudes de madame Sécherin, que
j'avais vue toujours si rigoureuse sur l'accomplissement des devoirs
domestiques, si jalouse de la minutieuse propreté de sa demeure!
Les portes étaient ouvertes, mes pas peu bruyants; j'arrivai dans le
salon sans que madame Sécherin m'entendît. Elle était assise à son
rouet, et portait comme toujours une robe noire et un bavolet de toile
blanche. Son vieux perroquet gris, engourdi par le froid, sommeillait
sur son bâton. A travers les vitres des fenêtres, ternies par le
brouillard, on voyait quelques sarments de vigne agités par le vent et
dépouillés de feuilles; ils se balançaient çà et là, pendant à la
treille négligée. Deux tisons noircis brûlaient lentement au milieu des
cendres du foyer. Les housses des meubles et les rideaux, autrefois
d'une blancheur de neige, étaient jaunis par la fumée. Enfin cette
habitation, jadis d'une splendeur de propreté qui atteignait au luxe,
montrait partout la funèbre et sordide insouciance de la vieillesse, qui
semblait dire:--A quoi bon tant de soins pour si peu de jours?
En me rappelant l'animation, la gaieté que la présence d'une femme jeune
et belle avait pendant quelque temps apportées dans cette demeure, je
frissonnai... Si M. Sécherin conservait le souvenir d'Ursule; si, malgré
les irréparables torts de sa femme, il comparait le présent au passé, sa
vie devait être bien cruelle.
Le coeur me battait si fort que je restai immobile à la porte du
salon.
Examinant plus attentivement la figure pâle et austère de madame
Sécherin, je fus étonnée de l'innombrable quantité de rides profondes
que le chagrin avait creusées sur ses traits. Par deux fois, le
mouvement mesuré de son rouet se ralentit peu à peu comme le pendule
d'une horloge qui s'arrête graduellement; elle pencha légèrement sa tête
sur sa poitrine; ses yeux fixes et éraillés regardaient sans voir; une
de ces larmes si rares chez les vieillards mouilla sa paupière ardente
et rougie; puis, faisant un brusque mouvement comme si elle se fût
éveillée en sursaut, et voulant échapper sans doute à de sinistres
réflexions, elle se remit à tourner son rouet avec une vivacité
fébrile.
Pour ne pas rester plus longtemps inaperçue, j'agitai la clef dans la
serrure.
Madame Sécherin releva la tête, me vit, repoussa du pied son rouet bien
loin d'elle et me tendit les bras sans me dire une parole.
Je baisai ses mains vénérables, et je m'assis près d'elle.
Au bout d'un silence de quelques minutes, elle s'écria avec explosion:
--Ah! je suis bien malheureuse! la plus malheureuse des créatures...
mais n'en dites rien à mon fils... il ne le sait pas!
--Je viens de le rencontrer,--lui dis-je,--il m'a paru bien changé.
--Le pauvre enfant n'est plus reconnaissable... le chagrin le tue... il
pense encore à cette infâme...--se hâta-t-elle de me dire d'un air
presque farouche. Puis elle ajouta avec amertume:
--Elle ne lui a fait que du mal pourtant... tandis que moi, moi, mon
Dieu! je l'ai toujours aimé comme le fils de mes entrailles... oui, et
pourtant il pense encore à elle... il y pense plus qu'à moi peut-être!
répéta-t-elle.
--J'espère que vous vous trompez,--lui dis-je.--Sans doute mon cousin
est plus absorbé par la douleur d'avoir été indignement trompé que par
le souvenir de...
--Ne prononcez pas ce nom détesté!--s'écria-t-elle en m'interrompant
avec violence.--Ne le prononcez pas! par pitié... Vous voulez me
consoler, mais je ne m'abuse pas.--Non, non, ce n'est pas de
l'indignation qu'éprouve mon fils... L'indignation éclate, tempête,
cherche avec qui maudire ceux qui l'ont causée... Enfin après
l'indignation vient le mépris, et, plus tard, l'oubli... Eh bien! le
malheureux n'a pas oublié... n'a rien oublié.
--Attendez, attendez... encore. Mon cousin en est déjà au mépris sans
doute, bientôt viendra l'oubli... Croyez-moi, s'il est profondément
chagrin... c'est que, dans une âme généreuse, le mépris est cruel.
Madame Sécherin secoua tristement la tête, et me dit:
--Hélas! vous vous méprenez! Plût au ciel qu'il eût du dédain pour
elle... Mais je l'ai deviné.
--Que dites-vous?
--La vérité... je l'ai deviné, vous dis-je; aussi il a honte, il me
fuit... il s'isole... Pendant les premiers temps de son chagrin, j'ai
compris que mon fils voulût être seul. Je me disais que, par tendresse
pour moi, il ne voulait pas me laisser voir ce qu'il souffrait. Car vous
ne savez pas ce que c'était que son chagrin...
--Il a donc beaucoup souffert?
--S'il a souffert!... Mais je l'ai vu des jours, entendez-vous?... des
jours entiers, des nuits entières, couché sur son lit, pleurant à
chaudes larmes, et ne s'interrompant de sangloter que pour se livrer à
des accès de rage insensée, et pousser des cris, des rugissements de
douleur et de désespoir, qu'il n'étouffait qu'en mordant ses draps avec
fureur... Je le vois encore, mon Dieu! les bras étendus, les mains
crispées... ne connaissant pas ma voix, et, dans son délire, appelant
cette femme... l'appelant... la misérable! tandis qu'il ne faisait pas
attention à moi, qui étais là... qui priais... qui pleurais... O mon
Dieu! que de nuits j'ai passées ainsi agenouillée à son chevet tout
trempé de ses larmes et des miennes, craignant qu'il ne perdît la raison
dans un de ces accès de rage!... Avec quelle angoisse j'attendais qu'il
me reconnût!... Alors...--dit la malheureuse mère en portant son
mouchoir à ses yeux;--alors, comme il est bon et sensible comme un
enfant... quand il revenait à lui, il m'embrassait, il me demandait
pardon de m'affliger, de ne pouvoir vaincre sa douleur... Aussi, dans
les premiers temps, je ne me désespérais pas... si quelquefois il me
répondait avec humeur ou avec impatience quand je lui reprochais son
découragement, je me disais: Plus tard il me reviendra... Je faisais de
mon mieux pour tâcher de le consoler, pour le calmer, pour le distraire;
mais je ne réussissais pas... Je lui faisais faire les plats qu'il
aimait, il ne mangeait pas. J'avais demandé à la ville des livres bien
intéressants; malgré la faiblesse de ma vue, je lui faisais la
lecture... il ne m'écoutait pas... Je voulus attirer ici quelques-uns de
ses amis; il les reçut si mal qu'ils n'osèrent plus revenir. Malgré mon
âge, je lui ai proposé de nous en aller voyager; il a refusé. Quoique
cette maison soit sacrée pour moi, et que je veuille y mourir comme mon
mari y est mort, craignant que ces lieux ne lui rappelassent trop de
mauvais souvenirs, je lui ai proposé d'habiter ailleurs, qu'importait
cela... il a refusé... toujours refusé, comme il refuse tout ce que sa
mère lui offre,--ajouta-t-elle avec amertume.
Il y avait une si profonde douleur dans ces plaintes naïves,
j'entrevoyais pour madame Sécherin une vie si malheureuse en songeant
aux insurmontables regrets de son fils, que je ne pus que prendre la
main de cette pauvre mère entre les miennes en attachant sur elle un
regard désolé.
--Je patientais toujours,--reprit-elle;--je me disais: Les regrets que
lui laisse cette horrible femme ne pourront pas durer... Je priais le
bon Dieu de toucher mon fils de sa grâce et de le ramener à moi... Je
fis dire des messes à sa patronne... Hélas! tout fut inutile... tout...
Plus j'allais, plus je voyais que je n'étais plus rien... que je ne
pouvais plus rien pour mon fils,--ajouta-t-elle d'une voix entrecoupée
de sanglots;--mais je n'osais rien lui en dire: il était déjà si
malheureux! j'attendais toujours... Quelquefois, pour me contenter, il
prenait un air moins triste... Une fois le malheureux enfant voulut
sourire... Je fondis en larmes, tant son triste et doux sourire était
navré, et je me promis bien de ne plus le contraindre ainsi... Devant
Dieu, qui m'entend, je vous le jure, jamais je ne lui ai reproché son
chagrin; seulement... peu à peu cela m'a découragée, accablée... Le
voyant insouciant de tout, je suis devenue comme lui, insouciante de
tout... j'ai laissé aller les choses comme elles ont voulu aller, dans
cette maison... Tout est négligé, l'herbe pousse partout dans le jardin,
comme elle poussera bientôt sur la fosse d'une pauvre vieille femme qui
n'est plus bonne à rien sur la terre, puisqu'elle ne peut pas consoler
son fils...
Cet abattement contrastait si fort avec la fermeté un peu âpre que
j'avais toujours vue à madame Sécherin, que je fus effrayée. Cet
affaiblissement moral présageait sans doute un grand affaiblissement
physique. J'essayai de la rassurer en lui citant mon exemple.
--Sans doute,--lui dis-je,--ces deux années ont dû vous sembler
cruellement longues; mais songez que toute douleur finit par s'user...
Plus les regrets de votre fils ont été violents, plus le terme de sa
délivrance approche à son insu. Moi aussi, bonne mère, j'ai beaucoup
souffert; j'ai non-seulement perdu l'homme à qui j'avais voué ma vie
entière, mais j'ai perdu mon enfant et avec lui la seule chance de
bonheur que je pusse encore espérer... Eh bien! à d'affreux déchirements
a succédé le calme... Calme triste, il est vrai, mais qui est presque du
bonheur, si je le compare à tout ce que j'ai ressenti... Courage donc,
bonne mère... courage... vous touchez peut-être au terme de vos
peines... Comme votre fils, je suis victime de cette femme... Un mépris
glacial a remplacé ma haine... L'heure n'est pas loin où votre fils
éprouvera comme moi...
Madame Sécherin secoua tristement la tête et me répondit, hélas! je dois
l'avouer, avec un bon sens qui m'effraya:
--Ce n'est pas la même chose... Votre mari était de votre condition...
C'était pour vous un homme ni au-dessus ni au-dessous de ceux que vous
aviez l'habitude de voir... Cela vous manque moins à vous, tandis que
mon pauvre enfant n'avait jamais connu de femme qui, en apparence du
moins, pût être comparée à cette misérable.
Puis, recouvrant un éclair de son ancienne énergie, madame Sécherin
s'écria:
--Mais cette infâme, dans son affreux orgueil, aura donc deviné juste en
me prédisant, avec son audace de Lucifer, qu'on n'oubliait pas une femme
comme elle, que mon fils la regretterait toujours; qu'il la pleurerait
avec des larmes de sang!... O mon Dieu, mon Dieu!... ta volonté est
impénétrable... Il faut avoir bien de la foi pour ne pas désespérer de
ta justice... Il faut bien aimer son enfant pour l'aimer encore quand
l'amour qu'on lui porte est aussi inutile...
Madame Sécherin revenait sur cette pensée, qui lui semblait douloureuse;
je tâchai de l'en distraire.
--Ne croyez pas cela,--lui dis-je.--Sans vous, sans vos soins assidus,
la vie de votre fils lui serait mille fois plus affreuse encore.
--Comment cela pourrait-il être? Il ne regretterait pas cette, femme
plus qu'il ne la regrette!--reprit madame Sécherin avec une sombre
opiniâtreté.--Oui, car s'il n'était pas si malheureux, je dirais qu'il
est un mauvais fils, un ingrat...
--Ah! madame...
--Je dirais qu'il ne reste auprès de moi que par respect humain, et
parce que, dans le premier moment de sa colère, il a juré sur la mémoire
de son père de ne jamais pardonner à cette criminelle... Oh! j'ai bien
souffert sans rien dire... Depuis deux ans... j'ai bien enduré...
Autrefois il croyait à la vertu de cette femme; je comprenais, à la
rigueur, qu'il me la préférât... mais après ce qui s'est passé...
qu'elle lui tienne encore autant au coeur... tenez... il faut que je
le dise à la fin... cela m'indigne... cela m'offense...
--Vous vous méprenez peut-être,--lui dis-je;--l'on peut éprouver
longtemps de la colère, de la haine contre ceux qui vous ont trompé,
sans pour cela subir encore leur influence. Les coeurs généreux sont
surtout susceptibles de ces profonds ressentiments, la trahison leur est
d'autant plus cuisante que leur confiance a été plus aveugle...
--Bénie soit toujours votre venue,--me dit madame Sécherin en essuyant
ses yeux,--j'ai pu vous dire ce que je n'ai dit à personne, car depuis
deux ans mon coeur s'emplit d'amertume. Fasse le ciel qu'il ne déborde
pas, et que mon fils ne sache jamais le mal qu'il me fait!... Pourtant,
il se pourra bien que j'éclate à la fin! il pourra venir un moment où je
ne saurai plus me contenir.
--Ah! gardez-vous en bien,--m'écriai-je,--quelle serait votre vie, mon
Dieu, et la sienne!
--C'est que je me lasse à la fin, non pas de me sacrifier pour lui;
non... le peu de jours qui me restent lui appartiennent, mais je me
lasse de le voir souffrir comme s'il était seul et abandonné de tous. Je
me lasse de voir que le honteux souvenir d'une infâme étouffe dans le
coeur de mon fils la reconnaissance qu'il me doit. Enfin... dites!
dites!--s'écria-t-elle avec un redoublement de violence et de
douleur,--n'est-ce pas terrible de voir son enfant mourir à petit feu
et de ne pouvoir pas le sauver... quand c'est pour cela que Dieu vous a
laissée sur la terre!
Cette conversation rapide me montra que l'existence de M. Sécherin et de
sa mère était encore plus horrible que je ne l'avais soupçonnée.
Je vis alors M. Sécherin passer lentement devant les croisées du salon;
il s'arrêta un instant, me regarda, puis s'éloigna.
Je croyais qu'il venait nous rejoindre; il n'en fut rien. Supposant
qu'il voulait me parler en secret, je cherchais un moyen d'aller le
retrouver lorsque sa mère me dit:
--Mon fils voulait sans doute causer avec vous, maintenant il n'ose
plus... Tenez, le voilà qui se promène dans l'allée de charmille.
Je saisis ce prétexte.
--Si vous le permettez, j'irai près de lui; vous savez qu'il a toujours
eu quelque confiance en moi: peut-être lui redonnerai-je du courage;
peut-être l'aiderai-je à vaincre cette insurmontable tristesse...
Madame Sécherin me tendit la main en secouant la tête.
--Toujours généreuse et bonne,--me dit-elle.
--Toujours compatissante aux maux que j'ai partagés,--lui dis-je.
Je retrouvai M. Sécherin dans cette même allée où j'avais autrefois
surpris les premiers aveux de M. de Lancry à Ursule.
En approchant de mon cousin, je fus encore plus frappée que je ne
l'avais été du changement de ses traits. Hélas! pourquoi faut-il que le
malheur et le désespoir puissent seuls imprimer un cachet de grandeur
aux physionomies les plus vulgaires, tandis que le bonheur et le
contentement ne les ennoblissent jamais!
La figure de M. Sécherin, jadis si fleurie, si débonnaire, si souriante,
était d'une pâleur de marbre, d'une effrayante maigreur; ses yeux caves,
rougis par les larmes, brillaient du feu de la fièvre; ses traits
avaient enfin une expression de douleur farouche qui leur donnaient un
caractère d'élévation que je ne leur aurais jamais soupçonné.
En me voyant il tressaillit, leva les yeux au ciel, et s'écria d'une
voix étouffée:
--ELLE vous a fait bien du mal, à vous...
--Bien du mal... oui, mon cousin... mais j'ai du courage, moi... J'ai
été comme vous, trahie, abandonnée... eh bien! à cette heure, je
méprise, j'oublie ceux qui m'ont outragée, le calme est revenu dans mon
coeur, et je n'ai pas comme vous une mère pour me consoler.
M. Sécherin ne me répondit rien, marcha auprès de moi d'un pas inégal;
puis s'arrêtant brusquement devant moi, il croisa les bras et me dit
avec une explosion de rage, le regard étincelant de fureur:
--Je n'ai pas encore tué votre mari... je dois vous paraître bien lâche,
n'est-ce pas?... Mais patience... patience,--ajouta-t-il d'un air sombre
et concentré,--ma pauvre vieille mère mourra un jour...
Et il recommença de marcher en silence.
Ces mots m'expliquèrent la conduite du M. Sécherin. Malgré sa bonhomie,
il avait fait ses preuves de courage. Il attendait sans doute la mort de
sa mère pour exiger une sanglante réparation. Je n'aimais plus M. de
Lancry, mais l'idée de ce duel me fit horreur. Je répondis à mon cousin:
--Votre mère vivra assez longtemps pour que vos regrets soient tellement
affaiblis... que vous laissiez à Dieu la punition des coupables.