M. Sécherin s'approcha de sa mère, lui prit la main, la baisa en disant:

--Pardonnez-moi, ma mère; vous savez que je suis souffrant depuis

quelque temps. Cela m'a rendu peut-être le caractère inégal, j'ai fait

ma confession à ma cousine. Elle m'a bien grondé,--ajouta-t-il en

souriant tristement,--je tâcherai d'être plus sage à l'avenir.

--Cela vous coûtera sans doute beaucoup,--dit sévèrement sa mère.

Ce que je redoutais allait arriver; madame Sécherin, se sentant blessée

devant moi dans sa dignité de mère, ne pourrait taire ce que la fatale

préoccupation de son fils lui faisait souffrir depuis si longtemps.

Je jetai un regard suppliant à M. Sécherin pour l'engager à se modérer;

mais lui aussi était depuis longtemps aigri. Ma présence avait ravivé

ses blessures. Je frémis en songeant que j'allais peut-être devenir la

cause involontaire d'une scène affligeante.

Pourtant M. Sécherin baissa la tête sans répondre à sa mère, qui reprit

d'une voix plus haute:

--Il serait d'un bon fils d'aimer sa mère au-dessus de tout.

--Quoi qu'il m'en ait coûté, j'ai fait ce que j'ai pu pour vous prouver

ma soumission... ma mère; je ne puis rien de plus,--reprit froidement

son fils.

--Voilà pourtant notre vie, madame, telle que nous l'a faite l'infâme

qu'il regrette encore,--s'écria madame Sécherin.--Vous pouvez ne pas

regretter une infâme!--dit-elle à M. Sécherin avec violence.

Épouvantée de la tournure que prenait la conversation, je me hâtai de

dire:

--Ah! madame, excusez-le, il l'aimait tant!

--Il est capable de l'aimer encore... un indigne amour fait commettre

tant de lâchetés!

Les yeux de mon cousin étincelèrent; il s'écria:

--Ce n'est pas seulement un indigne amour qui fait commettre des

lâchetés, ma mère! D'ailleurs, voici assez longtemps que je me

contrains, que je souffre, il faut que je parle, à la fin...

--Et moi aussi,--s'écria sa mère courroucée,--voici assez longtemps que

je souffre, voici trop longtemps que vous oubliez ce que vous me

devez... Je vous répète, moi, que vos indignes regrets sont autant de

lâchetés... sont autant d'offenses à votre mère...

--Mon cousin!...--m'écriai-je.

Il ne se contenait plus.

--Les sentiments les plus nobles, les plus saints devoirs font aussi

commettre des lâchetés, entendez-vous, ma mère!...

--Que veut-il dire?...

--Pas un mot de plus,--dis-je à M. Sécherin, et j'ajoutai à voix basse:

--Voulez-vous donc faire mourir votre mère deux fois... lorsqu'à sa

dernière heure elle songera au danger que vous irez braver dans un duel?

--C'est vrai, c'est vrai, je suis un fou, un méchant fils de lui

répondre ainsi... Mes regrets l'outragent parce qu'elle m'aime

tendrement.--Puis se mettant à genoux devant sa mère, il prit sa main et

la baisa en disant:--Pardonnez-moi, ma mère, j'ai eu tort de vous parler

ainsi:

--Une mère doit tout pardonner...--dit-elle en soupirant. Et elle donna

un baiser sur le front de son fils en me jetant un regard désolé.

--Et un fils doit tout souffrir,--répondit M. Sécherin à voix basse, et

son regard vint aussi me témoigner de ses douleurs.

* * * * *

Je quittai Rouvray dans un accès de tristesse mortelle.

Je ne crois pas qu'il y eût au monde une position aussi affreuse que

celle de cette mère et de ce fils, toujours face à face, elle regrettant

l'amour de son fils, lui regrettant l'amour d'une femme coupable. Je ne

pus réprimer un mouvement d'indignation profonde en songeant que mon

mari était perdu pour moi, que mon enfant était mort, que ma vie était

brisée, qu'une pieuse femme et son généreux fils voyaient leurs

relations, autrefois si tendres, à jamais aigries parce qu'Ursule

m'avait haïe et enviée.

Mathilde: mémoires d'une jeune femme · 第 256 / 355 题