--Mais vous voulez donc me rendre fou... ma mère? Une dernière fois...
avez-vous, oui ou non, des preuves contre ma femme?... Vous croyez que
Chopinelle a fait la cour à Ursule, et qu'il l'aime, n'est-ce pas? Eh
bien! moi, je ne le crois pas... Vous croyez que la lettre qu'il lui a
écrite hier était une déclaration ou une lettre d'amour; eh bien! moi,
je ne le crois pas... Vous dites que ma femme fera mon malheur; eh bien!
moi, je vous déclare que jusqu'ici elle m'a rendu le plus heureux des
hommes. J'ai d'innombrables preuves de l'affection d'Ursule, de son
amour, de sa tendresse... Maintenant, pour l'accuser, il me faut des
preuves, mais des preuves positives, irrécusables, de sa perfidie et de
sa trahison... Jamais je n'aurais le courage de sacrifier mon bonheur à
vos antipathies.
--Mais moi je saurai sacrifier le voeu le plus cher de ma vie au
bonheur de votre mère, mon ami,--s'écria Ursule avec une dignité
touchante.--Ma présence lui est importune. Eh bien! c'est à moi de
m'éloigner... N'oubliez jamais que votre mère est votre mère!... Depuis
votre enfance, elle vous a comblé de soins, de tendresse; moi, je vous
aime depuis un an à peine; mon affection ne peut donc pas se comparer à
la sienne... Si j'avais été assez heureuse pour vous avoir consacré de
longues années, j'essaierais de lutter peut-être contre les injustes
préventions de votre mère que j'aime, que je respecte. Mais, hélas! j'ai
si peu fait pour vous, j'ai si peu de droits à faire valoir, que je
subirai mon sort sans me plaindre... Adieu... adieu... et pour
toujours... Adieu.
Ursule fit un pas vers la porte en mettant ses mains sur ses yeux.
Son mari se précipita vers elle, la retint, la ramena, la força de
s'asseoir; et, se retournant vers madame Sécherin, il s'écria:
--Vous voyez bien, mère, que c'est un ange, un ange du bon Dieu; pas une
plainte, pas un reproche, et vous la traitez comme la dernière des
créatures...
Madame Sécherin sourit amèrement.--Êtes-vous assez aveugle... assez
insensé de croire à ses protestations hypocrites?... Ne voyez-vous donc
pas que c'est par l'impuissance où elle est de se défendre qu'elle fait
la victime... et qu'elle veut s'en aller avec sa honte?
--Non, madame, ne croyez pas cela,--dit tristement Ursule;--je me tais,
parce que je respecte, parce que j'admire le sentiment qui vous dicte
votre conduite! Oui, madame, rien n'est plus saint à mes yeux que
l'amour d'une mère pour son fils! Si j'osais comparer l'amour d'une
femme pour son mari à cette affection sacrée, je vous dirais que je
comprends toutes les jalousies, tous les dévouements, si aveugles qu'ils
soient, parce que moi aussi je suis capable de les ressentir. Encore un
mot, madame: depuis le commencement de cette discussion cruelle,
Mathilde, ma cousine, ma soeur, est restée silencieuse; vous
connaissez ses vertus, son caractère loyal; ah! si elle m'avait crue
coupable, malgré son amitié, malgré les liens qui nous unissent, elle
m'eût condamnée. Hélas! madame, je sais combien elle souffre de ne
pouvoir me défendre... mais me défendre... c'est vous accuser... vous
accuser presque de sacrilége... aussi est-elle obligée de se taire.
--Vous... et... vous aussi... vous la soutenez?--s'écria la malheureuse
mère, en joignant les mains avec angoisse, en se tournant vers
moi.--Mais c'est impossible... parlez... parlez... que cette perfide ne
puisse pas dire que votre silence l'absout.
Que pouvais-je faire? accuser ma cousine? jamais je n'en aurais eu le
courage, je ne pus donc que répondre:
--Madame, les apparences sont quelquefois trompeuses, et...
--Vous le voyez bien, ma mère, ma cousine est aussi convaincue de son
innocence!--s'écria M. Sécherin.
--Qu'importe cela? se hâta de dire tristement Ursule?--Ma cousine a beau
proclamer mon innocence; entre votre mère et moi, mon ami, vous n'avez
pas à hésiter un moment... Seulement, madame,--s'écria Ursule d'une voix
entrecoupée par les sanglots,--seulement, comme je tiens à emporter avec
moi pour seule consolation l'estime de l'homme à qui j'aurais dévoué ma
vie avec tant de bonheur, vous me permettrez de me justifier, n'est-ce
pas? vous me permettrez de demander si, dans ma conduite, vous pouvez
citer un seul fait qui me condamne... cela, madame, oh! cela seulement
par pitié!
--Oh! sans doute, sans doute... vous êtes si rusée, si adroite, que vous
n'avez eu garde de vous laisser surprendre, malgré ma surveillance,--s'écria
madame Sécherin mise hors d'elle-même par tant de fausseté...--Ah! je
porte la peine de ma faiblesse; si, lors de mes premiers soupçons, je
les avais dévoilés à mon fils, il vous aurait mieux épiée que moi...
lui; je suis vieille, infirme, je n'étais pas de force à lutter avec
vous... Ne restiez-vous pas des heures entières enfermée avec ce
monsieur Chopinelle... sous le prétexte de chanter?
--Mais, mon Dieu, madame, vous êtes venue souvent dans l'appartement où
j'étais... Mon mari, d'ailleurs, m'avait priée de chanter avec son ami.
--Mais vous ne comprenez donc pas,--s'écria madame Sécherin,--que c'est
justement parce que je n'ai aucune preuve palpable, et que pourtant je
suis convaincue de votre crime comme de mon existence... que le bon Dieu
m'a donné le courage de faire un serment, un serment sacré pour vous
convaincre d'imposture? Eh! cette lettre... cette lettre d'hier vous
aurait confondue... Vous saviez bien ce que vous faisiez en risquant
tout pour la reprendre.
--Encore cette lettre... Ça n'a pas le bon sens,--dit M.
Sécherin,--tourner justement contre ma femme une attention qu'elle avait
pour moi.
--Mon Dieu! mon Dieu! mais je suis pourtant innocente, moi,--s'écria
Ursule en se jetant aux pieds de madame Sécherin.--Vous voyez bien que
vous n'avez aucune preuve réelle contre moi... Je me soumets à tout,
j'abandonnerai mon mari, je ne le verrai plus, je sortirai de chez vous,
j'irai vivre dans l'obscurité, dans la douleur, dans les regrets; mais
au moins laissez-moi emporter mon honneur et l'estime de mon mari; je ne
vous demande que cela... oh! que cela, pour m'aider à passer le peu de
jours qui me restent. Vous êtes bonne, généreuse, c'est l'amour aveugle
que vous ressentez pour votre fils qui vous prévient contre moi... Soyez
seulement juste... ayez seulement un peu de pitié pour la pauvre Ursule,
qui aurait tant aimé à vous appeler sa mère.
Ursule voulut porter à ses lèvres la main de madame Sécherin.
Celle-ci la repoussa durement en s'écriant:
--Ne me touchez pas, infâme hypocrite.