M. Sécherin ne put tenir à ce dernier trait.

Il prit doucement sa femme par le bras en lui disant d'une voix

tremblante de colère:

--Relève-toi, Ursule, relève-toi, ma bonne et digne femme; assez

d'humiliation comme cela... c'est moi seul qui suis juge... Je te

déclare innocente, et _quoi qu'on dise, quoi qu'on fasse_, je te

regarderai toujours comme ma meilleure, comme ma plus sincère amie.

--Malheureux! ce n'est plus de l'aveuglement... c'est de la

folie,--s'écria madame Sécherin.--Prends bien garde... tu te couvriras

de tant de ridicule en restant la dupe de cette femme, qu'on ne pourra

même plus te plaindre.

Ces derniers mots de la belle-mère d'Ursule furent d'une grande

imprudence, ils blessaient au vif l'amour-propre de M. Sécherin; aussi

reprit-il avec irritation:

--Eh bien! j'aime mieux dire ridicule qu'injuste, traître, et méchant.

--Pour qui dites-vous cela... mon fils? répondez.

--Je ne m'explique pas... Cette scène a assez duré; elle fait un mal

horrible à ma femme, à vous et à moi... Ce que vous pourriez ajouter

serait inutile... Je suis décidé à ne plus souffrir qu'on attaque devant

moi cet ange de douceur et de bonté.

--Vous osez me menacer dans la maison de votre père... me menacer pour

soutenir une infâme qui au fond de son coeur se rit de vous.

--Ma mère... ne me poussez pas à bout... Je vous le répète, quoi que

vous disiez, quoi que vous fassiez, j'aimerai, je respecterai ma femme,

oui, et je la défendrai contre tous ceux qui l'attaquent, quels qu'ils

soient.

--Contre moi... n'est-ce pas? Oses-tu le répéter, fils ingrat?

--Eh bien! oui, oui, même centre vous, si vous l'attaquez

injustement!--s'écria M. Sécherin, ne pouvant plus se contenir.--Elle ne

veut que mon bonheur... elle... et vous ne voulez que me rendre

malheureux en torturant ce que j'ai de plus cher au monde.

Ursule, à demi étendue sur le divan, cachait sa tête dans ses mains et

pleurait à chaudes larmes.

La figure de madame Sécherin prit une expression menaçante; elle dit

d'une voix ferme et profondément accentuée:

--Mon fils... vous savez que ma volonté est irrévocable... ou cette

femme sortira de la maison de votre père, et vous resterez auprès de

moi... ou vous vous en irez avec elle, et je ne vous reverrai de ma

vie...

--Ma mère...

--Madame,--m'écriai-je,--prenez garde... ne cédez pas à un premier

mouvement.

--Je vous dis, mon fils, que si vous n'abandonnez pas cette femme à

l'instant même, je ne vous reverrai de ma vie,--reprit madame

Sécherin,--vous sortirez tous deux d'ici; et comme je n'aurai plus

d'enfant, je dénaturerai ma fortune personnelle pour la laisser aux

pauvres.

--Vous croyez donc, ma mère, que je suis assez misérable pour m'arrêter

à une pareille menace, à une considération d'argent?--s'écria M.

Sécherin.

--Oui, maintenant, car cette femme vous a rendu aussi avide, aussi

intéressé qu'elle... Vous priver de ma succession, c'est un moyen de

vous punir tous les deux...

--Ainsi, ma mère, vous me chassez de la maison de mon père... vous me

déshéritez parce que je ne veux pas partager votre haine aveugle contre

ma femme?

--Oui, oui, je te chasse, fils dénaturé... je te chasse pour n'avoir pas

sous les yeux cette créature... je te chasse.--Ici la voix, l'accent de

la malheureuse mère changea complétement d'expression, et elle s'écria

avec une émotion déchirante et fondant en larmes:--Je te chasse... mon

Dieu... parce que je ne pourrais pas te voir ainsi continuellement

trompé, malheureux enfant! je te chasse pour que tu ne me voies pas

mourir de chagrin.

Ces derniers mots furent prononcés avec tant d'âme, avec un déchirement

si maternel, que M. Sécherin courut à sa mère, se mit à ses genoux et

lui cria:

--Pardon.. pardon!...

A ce moment, Ursule poussa un profond gémissement, elle laissa retomber

sa tête sur le dossier du divan, un de ses bras pendit à terre, elle

s'évanouit.

Le hasard voulut encore que sa pose fût adorable de langueur et de

grâce. Ses joues étaient toujours vermeilles; de ses yeux fermés

s'échappaient des larmes transparentes comme des gouttes de rosée; son

sein battait violemment. Deux ou trois fois, elle porta machinalement la

main à son corsage comme si elle eût été douloureusement oppressée.

Je croyais à peine à la réalité de cet évanouissement. Néanmoins je

courus à elle.

--Mais vous la tuez, ma mère, vous voyez bien que vous la tuez!--s'écria

M. Sécherin éperdu, désespéré, en se précipitant vers sa femme.

La colère de madame Sécherin se ranima, elle s'écria avec une

indignation furieuse:

--Elle se moque de vous! Cet évanouissement est une comédie comme tout

le reste. Ne vous en occupez pas... elle reviendra bien d'elle-même,

l'hypocrite!

--Ah! c'est horrible, cela...--s'écria M. Sécherin,--pas seulement de

pitié! Eh bien! puisque vous le voulez, ma mère, séparons-nous,

séparons-nous pour toujours... Après des paroles si impitoyables, je ne

pourrais désormais vous voir sans douleur...

--Fils indigne... le Seigneur te punira par ton propre péché... Va, je

te maud...

--Madame... c'est votre fils...--et me précipitant vers madame Sécherin,

j'arrêtai la malédiction qui lui était venue aux lèvres.

--Non, je ne le maudirai pas... il a perdu la raison... Dieu s'est

retiré de lui... qu'il reste avec cette infâme... Cette punition est

affreuse... mais il la mérite...

Et la malheureuse mère sortit.

M. Sécherin, agenouillé près d'Ursule, couvrait ses mains, ses cheveux,

son front de baisers et de larmes, en l'appelant à grands cris.

--Mais elle se meurt... ma cousine,--s'écria-t-il.--Délacez-la donc,

vous voyez bien qu'elle se meurt.

* * * * *

La fin de cette scène fut, hélas! ce qu'elle devait être: la crise

nerveuse d'Ursule cessa quelques moments après le départ de madame

Sécherin.

En revenant à elle, Ursule fondit en larmes et persista dans sa

résolution de retourner chez son père, il lui était désormais impossible

de rester avec sa belle-mère.

Je voulus en vain tâcher de faire entrevoir la possibilité d'une

réconciliation, Ursule s'opiniâtra à vouloir _se sacrifier_.

Les dernières hésitations de M. Sécherin disparurent devant cette

influence irrésistible pour lui.

Le soir même de cette scène, il déclara à sa mère qu'ils iraient

habiter une maison voisine alors en vente.

La séparation fut résolue et convenue.

Au moment même où M. Sécherin venait m'apprendre cette triste nouvelle,

j'entendis un bruit de chevaux dans la cour. Je courus à la fenêtre:

c'était mon mari, c'était Gontran.

Mathilde: mémoires d'une jeune femme · 第 181 / 355 题