M. Sécherin fit un mouvement d'impatience et dit à sa mère:

--Mais enfin, maman, on ne condamne pas les gens sans les entendre, non

plus.

--Vous la soutenez!... vous la soutenez!--s'écria madame Sécherin en

joignant les deux mains, puis elle répéta en les laissant retomber avec

accablement...--Il la soutient encore!

Ursule, tournant vers son mari ses grands yeux, où commençait à briller

une larme, lui dit d'une voix émue, tremblante:

--Mon Dieu... mon Dieu, mon ami... qu'est-ce que cela signifie?

--Et vous, madame,--ajouta-t-elle en se retournant d'un air suppliant

vers sa belle-mère,--dites-moi, mon Dieu, que vous ai-je fait pour

mériter un tel traitement?

--Ce que vous avez fait? Vous avez fait le malheur de mon fils... Vous

l'avez indignement trompé... Mais il n'est plus votre dupe, je l'ai

éclairé... et il a pour vous tout le mépris, toute l'aversion que vous

méritez.

A ces mots, prononcés d'une voix éclatante, Ursule regarda son mari dans

une angoisse inexprimable; elle cacha sa tête dans ses mains, et ne dit

que ces mots, d'un ton de reproche navrant:--Ah! mon ami!

Elle appuya son visage sur le dossier du divan; on ne vit plus que ses

blanches et charmantes épaules agitées par une sorte de tressaillement.

--Maman,--s'écria M. Sécherin en frappant du pied,--pourquoi dites-vous

cela? pourquoi dites-vous que j'ai de l'aversion, du mépris pour ma

femme?

--Parce qu'elle le mérite. Tu sais bien... qu'elle le mérite... Viens...

viens, mon pauvre enfant, laissons-la...--Et madame Sécherin fit un

mouvement pour se lever.

--Cela ne peut se passer ainsi!--s'écria son fils;--il ne s'agit pas

d'accuser ma femme sans me donner des preuves de la faute qu'elle a

commise, dites-vous... Écoutez donc, maman; il s'agit du bonheur de

toute ma vie, à moi; vous sentez bien que je n'irai pas, certes,

sacrifier cela légèrement.

--Légèrement, légèrement, mon fils? quand je vous ai juré que cette

femme était coupable!

--Elle est coupable, elle est coupable... cela vous est bien aisé à

dire... Je ne puis pas, moi... renoncer à tout le bonheur de ma vie,

parce que vous êtes persuadée d'une chose...

--Tout le bonheur de votre vie, _elle?_ et que suis-je donc pour vous,

moi?--s'écria madame Sécherin indignée.

--Mais, mon Dieu, maman, vous êtes ma mère, je vous respecte, je vous

aime tendrement. Mais,--s'écria-t-il avec déchirement,--j'aime aussi

passionnément Ursule, je l'aime comme on aime la première, la seule

femme qu'on ait aimée, et je ne la sacrifierai jamais; non, je ne la

sacrifierai jamais à vos préventions si elles ne sont pas fondées...

--Vous m'accusez donc d'être parjure, malheureux enfant!

--Je ne vous accuse pas... Vous me dites que ma femme est coupable; eh

bien, prouvez-le-moi!

Madame Sécherin s'écria avec un accent d'indignation terrible:

--Vous osez me demander d'autres preuves que le serment que je vous

fais ici à la face du Dieu qui m'entend... par la mémoire sacrée de

votre père?...

--Au nom du ciel, maman, ne vous fâchez pas... Je voudrais ne pas douter

de ce que vous dites; mais enfin, après tout, vous pouvez vous tromper

de bonne foi, vous pouvez être aveuglée par l'éloignement que vous

ressentez pour ma femme, et prendre pour une révélation d'en haut ce qui

n'est que la suite de votre aversion pour elle; car, puisque nous en

sommes là, je vous dirai que je sais d'aujourd'hui seulement que vous

n'aimez pas ma femme... et cela m'explique maintenant bien des choses...

--Eh bien! oui, je la hais, oui, je la méprise, parce qu'elle vous a

indignement trompé, parce qu'elle déshonore votre nom... et je ne

souffrirai pas qu'une malheureuse comme elle déshonore un nom que votre

père et moi avons toujours honoré.

Ursule ne faisait entendre que quelques sanglots étouffés.

Son mari rougissant de colère s'écria:

--Ma mère... il ne faut pas abuser de votre position... Encore une fois,

si vous avez des preuves contre ma femme, fournissez-les; la voilà...

accusez-la. Si elle ne peut se défendre... si elle est coupable, je

serai sans pitié pour elle... Mais jusque-là... ne l'insultez pas...

Non... je ne souffrirai pas qu'on l'insulte devant moi...

--Entendez-vous? Il me menace... Mon Dieu! tu l'entends... il me menace

dans la chambre où son père est mort...

--Mon Dieu! maman... maman... pardonnez-moi,--s'écria M. Sécherin, en

se jetant aux genoux de sa mère et en saisissant sa main, qu'elle retira

avec indignation.

Tout à coup ma cousine releva son charmant visage inondé de larmes.

Je la considérai attentivement. Pour la première fois, je m'aperçus de

ce que je n'avais peut-être pas su remarquer jusqu'alors, c'est que ses

yeux, quoique baignés de pleurs, n'étaient ni rouges ni gonflés; ils

paraissaient peut-être même plus brillants encore sous les larmes

limpides qui coulaient doucement, je dirais presque coquettement, si je

les comparais aux sanglots amers et convulsifs de la véritable douleur.

Je compris seulement alors qu'on pouvait rester belle en pleurant; les

traits les plus enchanteurs m'avaient toujours semblé défigurés par la

contraction nerveuse du désespoir.

Au mouvement que fit Ursule en se levant, son mari se tourna vers elle.

--Mon ami,--lui dit-elle d'une voix ferme, digne, touchante,--jamais je

ne serai un sujet de désaccord entre votre mère et vous; j'ai eu le

malheur de lui déplaire, je me résigne à mon sort. Elle vous affirme que

je suis coupable, elle vous l'atteste par un serment solennel; ne lui

faites pas l'injure d'en douter... Croyez-la... Oubliez-moi comme une

femme indigne de vous... Mathilde me ramènera chez mon père; vous

resterez auprès de votre mère, et vous lui ferez oublier par votre

tendresse le chagrin que je lui ai fait, hélas! bien involontairement.

Madame Sécherin regarda fixement sa belle-fille et lui dit durement:

--Croyez-vous que vous réparerez ainsi le mal que vous avez fait à mon

fils? Il aurait pu épouser une femme digne de lui! Grâce à vous, le

voilà seul maintenant et pourtant enchaîné pour la vie... Heureusement

je lui reste... et je le consolerai de tout.

--Ah! ne craignez rien, madame, je le sens là,--et Ursule appuya ses

deux mains sur son coeur,--dans peu de temps votre fils sera libre...

Il pourra mieux choisir,--ajouta-t-elle avec un accent de tristesse

lugubre, comme si sa tombe eût déjà été entr'ouverte.

M. Sécherin ne tint pas à ce dernier trait; il fondit en larmes; il

était aux genoux de sa mère, il se retourna vers Ursule, saisit sa main

qu'il couvrit de baisers en lui disant d'une voix entrecoupée:

--Ma pauvre femme... calme-toi... calme-toi... ma mère ne pense pas ce

qu'elle dit... n'y fais pas attention, pardonne-la... Est-ce que je

t'accuse, moi? est-ce que je peux vivre sans toi? est-ce que je ne suis

pas sûr de ton coeur?

La douleur si vraie de cet excellent homme me toucha profondément.

J'étais révoltée de la fausseté d'Ursule, mais que pouvais-je dire?

Madame Sécherin, voyant le brusque revirement de son fils, s'écria:

--Ainsi donc vous me sacrifiez à cette hypocrite? ainsi donc il suffit

de quelques fausses larmes pour lui donner raison contre votre mère?

Mathilde: mémoires d'une jeune femme · 第 179 / 355 题