Enfin sa mère, ne pouvant contraindre davantage son indignation,
s'écria:
--Il faut _la_ quitter... l'abandonner sans la revoir... entends-tu?
Voilà ce qu'_elle_ mérite... Mais je te resterai, moi...
--Mais encore une fois, maman, expliquez-vous...
--Eh bien!... mon fils...
--Eh bien!...
--Mon fils, ta femme te trompe...--dit madame Sécherin d'une voix émue,
en regardant mon cousin avec effroi.
Elle s'attendait à une crise violente; que devint-elle lorsqu'elle vit
son fils hausser les épaules en disant simplement:
--Tenez, maman, laissons cela; je sais ce que vous voulez dire... Vous
voulez parler de Chopinelle? Eh bien! entre nous, ça n'a pas le bon
sens.
Il est impossible de peindre la stupeur de madame Sécherin en entendant
son fils accueillir ainsi cette révélation, qu'elle croyait si
accablante. Son instinct de mère l'éclaira tout à coup, elle
s'écria:--Elle m'a prévenue, elle m'a prévenue!--Et elle cacha sa tête
dans ses mains.
--Eh bien! oui...--s'écria son fils,--oui, ma femme m'a prévenu qu'hier
vous avez semblé croire que la lettre que lui avait remise Chopinelle
était une lettre d'amour; elle m'a prévenu que vous croyiez que cet
homme l'aimait, et qu'elle l'aimait aussi... Eh bien, maman, vous vous
trompez... vous avez mal vu... Ne parlons plus de cela, et
embrassez-moi... Seulement, si j'avais été moins confiant envers Ursule
que je ne le suis... ça aurait pu me faire beaucoup de peine... car ça
m'aurait donné des soupçons sur ma pauvre petite femme.
Mon cousin paraissait si complétement rassuré, si aveuglément persuadé
de l'honnêteté de sa femme, que sa mère voulut frapper un coup terrible,
décisif, pressentant que des ménagements seraient inutiles.
Elle se leva droite, calme, imposante, elle leva les mains au ciel et
s'écria avec un accent inspiré qui semblait partir du plus profond de
ses entrailles:
--Par la mémoire sacrée de votre père! aussi vrai que Dieu est au
ciel... que je sois punie comme sacrilége pour l'éternité, si votre
femme n'est pas coupable...
Cette accusation était formidable... Ce serment solennel avait une telle
autorité dans la bouche d'une femme pieuse et austère, que M. Sécherin,
malgré sa foi profonde dans Ursule, devint pâle comme un linceul.
Immobile, les yeux fixes, il contemplait sa mère avec une angoisse
indicible.
Je fus aussi étonnée qu'effrayée de l'expression de douleur, de rage, de
désespoir qui durant un instant donna un caractère d'énergie presque
sauvage aux traits de M. Sécherin, ordinairement si débonnaires.
--Les preuves... les preuves de cela, ma mère!...--s'écria-t-il.
--Des preuves, tu demandes des preuves... et je t'ai juré, et je te jure
par la mémoire sacré de ton père!--dit madame Sécherin d'un ton de
douloureux reproche.
--Mon Dieu!... mon Dieu!... est-ce possible? est-ce possible?--s'écria
M. Sécherin en cachant sa tête dans ses mains avec accablement.
Sa mère continua:
--Hier j'avais une preuve entre les mains, j'en suis bien sûre... mais
ce démon me l'a arrachée... J'ai été si bouleversée de son audace que je
n'ai pas pu dire un mot... Et puis je voulais encore une fois bien me
recueillir, bien demander au bon Dieu ce que je devais faire... Toute
cette nuit j'ai pensé à cela... Je me suis rappelé ce que j'avais vu,
leurs signes d'intelligence, leur manége. J'ai prié le ciel de
m'éclairer; ce matin je suis venue ici, je me suis mise à genoux, j'ai
supplié ton pauvre père, qui nous voit et qui nous entend, de m'inspirer
aussi... Mes prières ont été exaucées... Je me suis sentie... si
convaincue de ce que je le dis, que j'en fais le serment... entends-tu?
le serment sacré... Tu me connais... je mourrais plutôt que d'accuser un
innocent; je ne damnerais pas mon âme pour l'éternité par un
sacrilége!... il faut donc que ce soit une révélation d'en haut qui me
dise que cette malheureuse est coupable.
--C'est vrai! ma mère ne ferait pas un sacrilége; il faut qu'elle soit
bien sûre, et pourtant... Mon Dieu!... que croire?... que
croire?...--murmurait M. Sécherin d'une voix sourde, en appuyant avec
violence ses deux poings fermés sur son front.
Sa mère leva les yeux au ciel d'un air suppliant, puis s'approcha de son
fils, appuya ses deux mains vénérables sur ses épaules, et lui dit avec
un accent de pitié, de tendresse ineffable:
--Il faut croire ta mère, car le bon Dieu l'inspire, mon pauvre enfant;
il m'a sans doute choisie pour te porter ce coup cruel, parce que je
puis le consoler, te calmer, te guérir... Nous vivrons seuls tous les
deux, comme autrefois... Oh! tu verras, tu verras, tu ne t'apercevras
pas de l'absence de cette mauvaise femme... Tu me trouveras là...
toujours là... Je serai avec toi bien plus encore que je n'y ai été
jusqu'à présent, parce que, vois-tu... je m'apercevais que je t'étais
moins nécessaire... depuis qu'elle était ici... _elle_... Je n'osais pas
te le dire, mais cela me faisait de la peine... oh! bien de la peine!
C'est cela qui augmentait encore la tristesse que j'avais depuis la mort
de mon pauvre mari. Mais maintenant je tâcherai d'être plus gaie. Je le
serai pour tu distraire... je t'en réponds... j'en suis sûre... tu
verras... tu verras...--dit la pauvre mère en essayant de sourire à
travers ses larmes.--Je serai si heureuse de ravoir mon enfant à moi
toute seule, que je redeviendrai joyeuse comme dans ma jeunesse; je
t'assure que tu ne t'ennuieras pas un instant avec moi... J'ai encore de
bons yeux... Eh bien! le soir, je te ferai la lecture, ça te reposera de
tes travaux... Et puis je prierai le bon Dieu à ton chevet; tu
t'endormiras béni par ta mère. Nous mènerons une existence bien douce,
bien calme... Je t'assure que je t'aimerai tant... oh! tant,... que tu
n'auras rien à regretter.
A ce moment une porte s'ouvrit.
Ursule entra...
Je suis persuadée qu'Ursule avait écouté le commencement de cet
entretien et qu'elle avait habilement ménagé son entrée.
Pressentant le grave événement qui allait se passer, elle avait redoublé
de coquetterie dans sa parure...
Je la vois encore arriver calme, souriante, ingénue; jamais elle ne
m'avait semblé plus jolie... Elle portait des manches courtes qui
laissaient voir ses bras nus d'une blancheur et d'une admirable
perfection; sa robe de mousseline anglaise fond blanc, à petits dessins
bleus, un peu décolletée, montrait ses charmantes épaules et dessinait à
ravir sa taille alors accomplie, car elle avait pris l'embonpoint qui
lui manquait avant son mariage; ses cheveux bruns, épais, lissés en
bandeaux jusqu'aux tempes, tombaient en boucles nombreuses sur son col
et encadraient à ravir son visage frais et rosé; une frange de longs
cils noirs comme ses sourcils voilait ses grands yeux bleu foncé.
En entrant elle jeta un coup d'oeil furtif à son mari, en lui faisant
un petit signe de tête rempli de grâce.
Le regard d'Ursule fut si chargé de tendresse et de langueur... que M.
Sécherin, malgré l'angoisse où il était plongé, ne put s'empêcher de
rougir, de tressaillir d'amour et d'admiration...
Sa physionomie, jusqu'alors assombrie par le doute, s'éclaircit tout à
coup; il attacha sur sa femme des yeux avides et charmés; de ce moment
il sembla fasciné par l'influence irrésistible de cette séduisante
beauté.
Je le répète, de ma vie Ursule ne m'avait semblé plus ravissante.
Ma cousine paraissait complétement ignorer ce qui se passait.
Elle salua respectueusement sa belle-mère, s'assit non loin d'elle, sur
un divan, appuya son bras frais et rond au dossier de ce meuble, croisa
ses jambes l'une sur l'autre, de façon à ce que sa robe découvrît la
cheville du plus joli pied du monde, bien cambré, bien étroitement
chaussé d'un petit soulier de maroquin mordoré à cothurne.
Si dans une circonstance aussi grave j'insiste sur ces détails, en
apparence puérils, si j'insiste même sur la pose d'Ursule, c'est que je
suis certaine que tout, jusqu'à cette pose remplie d'une coquetterie
provocante, avait été calculé par ma cousine avec une incroyable
habileté.
Fut-ce hasard ou réflexion?... Ursule s'assit justement sous le rayon de
soleil qui pénétrait dans ce sombre appartement par une des persiennes
entr'ouvertes.
Jamais je n'oublierai ce contraste frappant.
Là, Ursule, dans tout l'éclat de la beauté, de la jeunesse, de la plus
fraîche parure, semblait entourée d'une lumineuse auréole rendue plus
éblouissante encore par le triste demi-jour où restait l'autre partie de
cette chambre.
Plus loin, dans l'ombre, était la mère de M. Sécherin, lugubrement vêtue
de deuil, pâle, désolée, courbée par le chagrin et par la vieillesse.
Hélas! lorsque je vis la question qui s'agitait posée pour ainsi dire
entre ces deux femmes, dont l'une touchait à la tombe, et dont l'autre
touchait au printemps de la vie, je fus saisie d'une tristesse immense.
J'allais assister à l'une de ces luttes fatales si communes dans la
carrière de tous, et qui mettent aux prises les sentiments les plus
sacrés et les passions les plus _humaines_.
Je me sentais une profonde sympathie pour cette pauvre vieille mère, par
cela qu'elle était vieille, parce qu'elle était mère. Mon coeur se
navra d'un douloureux pressentiment... Je me souvins qu'à l'instant même
où, s'ingéniant de toutes les forces de son coeur pour consoler son
fils, elle lui énumérait avec une naïveté touchante les distractions
qu'elle lui réservait, et lui demandait ce qu'il pouvait regretter... à
ce moment même entrait Ursule, belle, coquette, hardie, agaçante.
Funeste hasard, funeste rapprochement qui semblait dire à ce malheureux
homme: CHOISIS... Il faut désormais passer ta vie avec cette femme
austère, pieuse, au visage flétri par la tristesse et par les années, ou
avec cette femme enchanteresse qui réunit à tes yeux toutes les
séductions...
Sans doute l'instinct maternel de madame Sécherin lui révéla la grandeur
et le danger de la lutte qu'elle allait avoir à soutenir.
Sa physionomie n'avait jusqu'alors exprimé que les sentiments les plus
tendres; à la vue de ma cousine, son front s'obscurcit, ses traits se
contractèrent violemment et révélèrent l'indignation, le mépris et la
haine.
Stupéfaite de l'audace de ma cousine, madame Sécherin avait un moment
gardé le silence. Tout à coup elle s'écria:
--Que venez-vous faire ici?... sortez... sortez...--Et, se levant à demi
sur son fauteuil, elle lui montra la porte d'un doigt impérieux.
Ursule regarda d'abord sa belle-mère avec un étonnement naïf et
douloureux, puis elle interrogea M. Sécherin d'un coup d'oeil rempli
de douceur et de résignation.
--Mais, maman...--dit celui-ci en hésitant.
--Je veux qu'elle sorte, je ne veux pas qu'elle souille davantage de sa
présence cette chambre sacrée pour moi. Elle est indigne de rester
ici... Je veux qu'elle sorte, mon fils. Entendez-vous? je veux qu'elle
sorte!