Je frissonnai; un affreux pressentiment me dit qu'Ursule, par une
présence d'esprit qui me confondait, et à l'aide d'un mensonge
audacieux, n'avait fait que retarder un éclat terrible.
Voyant l'émotion du sous-préfet, je fus persuadée que cette lettre était
une lettre d'amour. Je voulus à tout hasard tenter une dernière fois de
sauver Ursule; je m'écriai, en tâchant de cacher l'altération de ma
voix:
--Vous savez, mon cher cousin, que ces sortes de surprises sont sacrées,
qu'il faut les respecter.
--Je le crois bien! ainsi, maman, je vous en prie, ne lisez pas cette
lettre; rendez-la à Ursule, afin qu'elle et son complice puissent
machiner ensemble leurs scélératesses; je ferai semblant de ne rien
savoir.
--Donnez, donnez la lettre, madame!--s'écria Chopinelle en avançant la
main.
Cette main tremblait comme la feuille.
Je crus que tout était perdu.
A ce moment Ursule, qui n'avait pas quitté sa belle-mère des yeux, et
qui s'était approchée d'elle peu à peu et sournoisement, saisit la
lettre en riant aux éclats et s'écria:
--Ma bonne maman, il n'y aura pas de préférence... ni vous non plus ne
connaîtrez pas cette surprise.
--Bravo!... bravo!... sauve-toi, ma petite femme! sauve-toi!--s'écria M.
Sécherin.
Ursule sortit rapidement.
Je la suivis machinalement, ainsi que M. Chopinelle; une fois hors du
salon, il s'écria d'un air éperdu, en s'essuyant le front:
--Quel sang-froid!... elle nous a sauvés!... Ah! quelle femme!!! quelle
femme!!!
Dès que nous fûmes seuls, ma cousine déchira la lettre et la mit en
morceaux dans la poche de son tablier.
--Ah! Ursule,--lui dis-je d'un ton de reproche, j'en tremble encore,
quelle terrible leçon! Dieu veuille qu'elle ne soit pas perdue.
--Vous pouvez vous vanter d'avoir une fameuse présence d'esprit... Sans
vous, tout était découvert. Je n'ai pas une goutte de sang dans les
veines,--dit M. Chopinelle, d'un air consterné.--Ah! Ursule... quelle
femme vous êtes!
Si j'avais pu conserver le moindre soupçon, ces dernières paroles de M.
Chopinelle, son émotion, eussent suffi pour m'éclairer.
Ma cousine nous regarda tous deux avec les marques du plus grand
étonnement, se mit à rire et me dit:
--Ah çà! entre nous, ma bonne Mathilde, parles-tu sérieusement? à qui
donc en as-tu avec ta _terrible leçon_? Pourquoi me dis-tu cela? quel
rapport ont ces _terribles_ paroles avec une innocente surprise qui a
failli être découverte? ne dirait-on pas qu'il s'agit de quelque chose
de grave? ne vas-tu pas croire, comme ma belle-mère, qu'il s'agit d'une
déclaration d'amour?--ajouta-t-elle en riant aux éclats.
Cette assurance railleuse et effrontée m'effrayait et me rendait muette.
Le sous préfet, non moins stupéfait que moi, me regard, et s'écria
sottement:
--C'est étonnant... c'est à ne pas croire ce qu'on entend. Ah! quelle
femme!
Ursule redoubla d'éclats de rire et dit:
--Et vous aussi, M. Chopinelle? Vous vous troublez... vous pâlissez...
vous vous extasiez sur ma présence d'esprit qui a empêché, dites-vous,
que tout ne fût découvert? En vérité, je suis désolée des émotions que
je vous ai causées en vous chargeant de cette pauvre commission. Mais
savez-vous que vous êtes fort peu adroit?--ajouta-t-elle avec un
sourire méprisant,--mais savez-vous que votre air empêtré, effaré,
aurait suffi pour donner une apparence de vraisemblance aux soupçons de
ma belle-mère... Pour un futur homme d'état, vous êtes bien peu maître
de vous... et à propos d'une niaiserie encore... Que serait-il donc
arrivé, je vous le demande, s'il s'était agi de quelque chose de
sérieux? Je doute fort que vous fassiez votre chemin dans la politique,
mon pauvre monsieur Chopinelle.
--Comment,--m'écriai-je malgré moi, indignée de tant d'audace,--si ton
mari eût ouvert cette lettre!
--Il savait quel était le cadeau que je voulais lui donner pour sa fête;
notre surprise était manquée, voilà tout...
Et Ursule me regarda fixement sans rougir.
Ses traits étaient aussi calmes, aussi riants que si elle eût dit la
vérité.
Nous étions restés sous le vestibule.
M. Sécherin nous rejoignit, souriant toujours, gai toujours comme
d'habitude.
Ursule s'écria, dès qu'elle le vit:
--Votre mère est bien fâchée de mon enfantillage, n'est-ce pas? Après
tout, ce que j'ai fait était très-mal. Mon Dieu... mais maintenant j'y
pense, savez-vous que j'avais l'air de craindre que vous ne lussiez
cette lettre? Tenez, je suis sûre que votre mère vous aura parlé dans ce
sens; et elle aurait eu raison, car les apparences semblent être contre
moi.
--Ah! ah! ah! dit M. Sécherin en riant aux éclats.
--Est-ce que tu es folle... avec tes apparences? Au contraire... à mon
grand étonnement, au lieu de se fâcher de ce que tu lui avais ôté la
lettre des mains, quand tu as été partie, maman m'a regardé fixement
sans me dire un mot; puis elle m'a demandé mon bras et elle est rentrée
dans sa chambre; je n'ai pas pu en tirer une parole.
Ursule secoua tristement la tête et dit:--Voyez-vous, mon ami, j'en
étais sûre; voilà votre mère fâchée contre moi. Que je m'en veux donc
d'avoir agi ainsi comme une étourdie! Tenez... je ne me le pardonnerai
jamais.
Et une larme brilla dans les yeux d'Ursule.
--Allons, allons, s'écria son mari d'un air attendri,--voilà que tu vas
te bouleverser, te faire du mal pour une bêtise... quand je te dis que
maman n'a pas prononcé un mot; voyons, sois donc tranquille.
--C'est justement pour cela; son silence m'accuse, elle est profondément
blessée, elle aura au moins pris cette folie pour un manque d'égards de
ma part.