Je prétextai une migraine pour monter chez moi.
Ursule et son mari m'accompagnèrent jusqu'à ma porte, et me souhaitèrent
le bonsoir.
Je restai seule.
Ursule était coupable... je ne pouvais pas conserver le moindre doute à
ce sujet.
Mon coeur se serra; j'éprouvai une des plus douloureuses angoisses que
j'aie jamais ressenties... Ursule m'avait menti! toujours menti!
Elle était fausse; sa mélancolie éplorée, sa tristesse rêveuse, ses
besoins d'idéalité, ses scrupules, qui s'effarouchaient de ce qui
n'était pas d'une délicatesse exquise, tout cela n'était qu'un jeu,
qu'une apparence.
Je m'étais apitoyée sur ses souffrances morales, et elle ne souffrait
pas; elle avait commis une faute, et cela même sans l'excuse de la
passion, de l'entraînement que peut inspirer un homme éminemment doué.
Elle avait sacrifié ses devoirs à un homme ridicule dont elle
rougissait, car elle le raillait, car elle le reniait avec une
imperturbable assurance.
Dans cette scène qui pouvait la perdre, son front était resté calme,
intrépide; elle avait conjuré l'orage qui allait éclater avec une
présence d'esprit, avec un sang-froid, avec une audace qui
m'épouvantaient.
Ces découvertes me firent un mal horrible.
Hélas! je l'avoue à ma honte, peut-être l'amertume de mon
désillusionnement s'augmenta-t-elle encore du dépit qu'on éprouve
toujours d'être dupe de sa propre bonté.
Pourtant non... non... plus je rappelle mes souvenirs, plus il me semble
que je fus surtout accablée de cette pensée: que je n'avais plus de
soeur, que celle en qui je mettais tant d'espérances n'était plus
digne de cette amitié.
Je passai une nuit triste et agitée.
Le lendemain matin, à mon réveil, ma femme de chambre me dit que M.
Sécherin était déjà venu plusieurs fois savoir quand je pourrais le
recevoir: il avait absolument à me parler.
Assez inquiète, je m'habillai à la hâte, j'envoyai chercher mon cousin.
Il vint bientôt, il me parut triste et soucieux.
--Qu'avez-vous à me dire, mon cher cousin?
--Quelque chose de très-grave... ma cousine. Comme vous êtes de la
famille, et la meilleure amie de ma femme, nous ne devons pas avoir de
secret pour vous... Devinez ce qui m'arrive? Une tuile qui me tombe sur
la tête. Jamais je ne me serais douté de cela... Mais quand les gens
âgés se mettent quelque chose dans la tête...
--Je ne comprends pas, mon cousin.
--Vous seriez-vous jamais doutée que maman fût dure et injuste pour ma
pauvre femme?--s'écria--il.--Eh bien! cela est pourtant. Cette nuit,
Ursule m'a tout conté en fondant en larmes, j'en avais le coeur navré;
croiriez-vous que, quand je ne suis pas là, maman la traite avec
injustice? qu'elle la bourre, qu'elle la gronde?... et Ursule... comme
une pauvre brebis du bon Dieu qu'elle est, souffre tout cela sans se
plaindre? Il a fallu la scène d'hier pour combler la mesure.
--La scène d'hier?
--Mais oui... certainement... Ursule m'a tout raconté... Les soupçons
absurdes de maman à propos de cette lettre de Chopinelle, c'est ça
surtout qui a profondément blessé ma femme, et il y avait bien de quoi.
Car enfin, comme ma femme me le disait cette nuit; «Tu comprends bien,
mon pauvre loup, que tant qu'il s'est agi de choses indifférentes, j'ai
pu me taire; mais maintenant il s'agit d'un soupçon qui porte atteinte
à ton honneur et au mien, je ne puis me résigner plus longtemps au
silence envers toi. Ce serait presque avouer que ta mère a raison de
m'accuser.» Mais voilà ce que c'est,--s'écria M. Sécherin,--les
belles-mères et les brus, c'est le feu et l'eau, c'est le diable à
confesser.
J'aurais du m'attendre à cela, et encore, non, car ma pauvre femme ne
soufflait jamais un mot, elle cédait en tout à maman... Elle est si
bonne! si excellemment bonne!
Et il se mit à marcher avec agitation.
Je vis qu'Ursule, dans la crainte d'être prévenue par sa belle-mère,
avait tout avoué à son mari, et usé de son influence pour s'innocenter
complétement.
Quoique je fusse indignée de la conduite d'Ursule et peinée de
l'aveuglement de son mari, je ne voulus pas dire un mot qui pût éveiller
ses soupçons, mais je tâchai de calmer l'irritation qu'il semblait avoir
contre sa mère.
--Tout ceci s'apaisera, mon cher cousin,--lui dis-je;--vous le savez, le
coeur d'une mère est toujours un peu ombrageux, un peu jaloux. C'est
le défaut de la véritable tendresse.
--Aussi, je ne lui en veux pas, à la _bonne femme_. Je n'aurais,
d'ailleurs, qu'à lui dire une chose bien simple: Vous prétendez, maman,
que Chopinelle fait la cour à ma femme depuis trois mois! Eh bien! c'est
justement depuis trois mois que ma femme est plus gentille pour moi
qu'elle ne l'a jamais été... Mais c'est que c'est vrai, cousine; vous
n'avez pas idée comme depuis trois mois surtout Ursule me câline, comme
elle me gâte; c'est mon _gros loup_ par-ci, mon _bon chien_ par-là, car
Ursule fait comme votre tante voulait que je fisse; c'est une justice à
lui rendre, elle garde tous ces jolis petits noms-là pour quand nous
sommes seuls. Enfin, c'est pour vous dire que, depuis trois mois,
jamais, jamais je n'ai été plus heureux, plus gai, plus content. Ce ne
sont pas des rêves, des propos, cela!... C'est la vérité, je l'ai
éprouvé, je l'éprouve! Aussi tout ce que maman me dirait ou rien, ce
serait la même chose... Ah! ah! ah!--ajouta-t-il en riant
sincèrement,--ma femme amoureuse de Chopinelle... Peut-on avoir une idée
pareille? mais c'est du délire... Et comme Ursule me le disait encore
cette nuit, si ça n'avait pas été pour ne pas faire une malhonnêteté à
Chopinelle, et le butter contre le chemin vicinal qui me serait si
nécessaire à ma fabrique, il y a beau temps qu'elle l'aurait envoyé
promener avec ses duos; il l'ennuyait à périr, il lui écorchait les
oreilles; car, au lieu de chanter, il paraît qu'il crie comme un diable
enrhumé, à ce que dit Ursule. Ça m'avait toujours bien fait un peu cet
effet-là, mais, comme je ne m'y connais pas, je n'avais rien dit... ni
Ursule non plus, de peur de me contrarier en se moquant de mon ami
intime. Je vous demande un peu où il faut que maman ait la tête pour
imaginer de pareilles choses? Un gros garçon si bêtement fat! Enfin, il
faut qu'il soit bien ridicule, Chopinelle, puisque ma pauvre Ursule,
malgré ses larmes, en a tant plaisanté cette nuit, que nous avons fini
par en rire comme deux enfants. Elle est si drôle, si gaie, ma femme,
quand elle s'y met... Vous n'avez pas d'idée de ça, cousine, parce que,
devant vous, elle s'observe dans la crainte de vous paraître mauvais
ton... Mais, entre nous, il n'y a pas de petite réjouie comme elle;
c'est pour cela que ça m'affecte tant de la voir triste; c'est qu'aussi
il faut avoir un coeur de pierre pour l'affliger, pauvre cher
agneau... et maman, qui est si bonne d'ordinaire, va justement la
prendre en grippe... Elle... elle...
--Je suis sûre, mon cousin, qu'Ursule n'a rien à se reprocher; mais,
vous le savez, la vieillesse est soupçonneuse... et puis, enfin, il me
semble que madame votre mère ne vous a rien dit contre votre femme
jusqu'à présent?
--Non sans doute, mais, tenez, ça ne va pas manquer d'arriver;
maintenant je comprends l'air que maman avait hier soir. C'est dans son
caractère de ne rien faire à demi, voyez-vous... Ce silence-là présage
une forte scène; je connais maman, elle ne dit que quand elle a à dire,
mais alors... elle devient terrible.
--Les familles les plus unies ne sont pas à l'abri de ces discussions,
vous le savez, mon cousin... mais ces légers orages passent et
s'oublient bientôt.
--Sans doute, mais après ça, comme me disait Ursule, pour éviter ces
orages dont vous parlez, peut-être, pour nous comme pour maman,
serait-il mieux de vivre un peu plus séparés... Il y a, à deux portées
de fusil d'ici, une très-jolie maison à vendre; nous nous y établirions
avec ma femme en laissant ceci à maman; vous comprenez, elle serait bien
plus à son aise... car après tout, comme disait Ursule, c'est pour
maman... ce que nous en ferions.
--Quitter votre mère! mon cousin... prenez garde... depuis si longtemps
elle est habituée à vivre près de vous.
--Oh! ce ne serait pas la quitter, nous la verrions tous les jours,
plutôt deux ou trois fois qu'une... Et puis, vous concevez, Ursule a la
poitrine très-délicate malgré son air de bonne santé; les heures de
repas de maman sont si différentes de celles dont ma femme avait
l'habitude, qu'elle a toutes les peines du monde à s'y faire. A la
longue, elle en tomberait malade; elle a lutté tant qu'elle a pu sans me
rien dire, la pauvre petite, mais à cette heure elle m'a avoué qu'elle
ne pouvait plus tenir.
--Ainsi, mon cousin, vous voilà presque décidé à vous séparer de votre
mère. Cette résolution est bien grave; il me semble qu'elle a été prise
très-brusquement: hier vous n'y songiez pas.
--Non, sans doute... c'est-à-dire quelquefois, ma femme m'en avait parlé
à bâtons rompus; mais cette nuit, elle m'a fait comprendre qu'après tout
ce qui s'était passé, ça serait pour maman et pour nous le parti le plus
convenable, et je suis tout à fait de son avis... Maintenant que je sais
que maman est injuste envers ma femme, tôt ou tard ça jetterait du froid
dans nos relations. Est-ce que vous ne trouvez pas que nous avons raison
d'agir ainsi, ma cousine? Oh! d'abord, Ursule m'a dit: Avant tout,
consulte Mathilde, et suivons son conseil.
--Puisque vous me demandez mon conseil, je vous engagerai à patienter
encore. Votre pauvre mère ne s'attend pas à cette séparation soudaine;
ce serait pour elle un coup terrible.
--Vous croyez, cousine?
--Mais vous, n'en éprouvez-vous donc aucun?
--Certes, j'éprouverais un affreux chagrin, s'il s'agissait de quitter
maman tout à fait... je ne sais pas même si je pourrais m'y résoudre;
mais il ne s'agit que de nous aller établir à deux petites portées de
fusil de cette maison, pas davantage...
--Malgré tout, croyez-moi, cette détermination lui serait très-pénible;
ne vous pressez pas... croyez-moi, attendez... réfléchissez...
Une des servantes de madame Sécherin entra et dit à mon cousin;
--Monsieur, madame Sécherin vous dit de venir la trouver; elle prie
aussi madame de vouloir bien vous accompagner. Elle attend dans la
_chambre aux trois fenêtres_...
--Dans la chambre de feu mon père!...--dit mon cousin en me regardant
avec un étonnement mêlé de crainte;--qu'est-ce qu'il y a donc
d'extraordinaire? Depuis la mort de papa, ma mère ne va jamais dans
cette chambre que pour prier; c'est, pour elle, comme une chapelle...
Tenez, cousine, vous n'avez pas d'idée de la tristesse, de la peur que
ça me cause... je connais ma mère, il va se passer quelque chose de
très-grave.
Très-étonnée d'être aussi convoquée par madame Sécherin, je suivis mon
cousin avec un noir pressentiment.
J'ai conservé un long ressouvenir de cette scène de famille. Il me
semble qu'elle a dû bien des fois se renouveler. Les sentiments qui s'y
trouvaient en jeu étaient, sont et seront toujours profondément
_humains_.
L'entretien que je venais d'avoir avec M. Sécherin me prouvait
évidemment ce que j'avais à moitié deviné: qu'Ursule, loin de souffrir
de la vulgarité de son mari, affectait de la partager, afin d'assurer
davantage encore son influence sur lui.
La ruse, l'habileté de ma cousine m'effrayèrent.
J'eus hâte de quitter Rouvray; je me repentis d'y être venue; un secret
pressentiment me disait que ce voyage me serait fatal.
En me rappelant mon enfance, les humiliations que mademoiselle de Maran
avait fait souffrir à ma cousine à cause de moi, en comparant ma
position à la sienne, je commençai à me persuader que, malgré ses
continuelles assurances d'affection, Ursule était trop fausse, trop
perfide, trop intéressée, pour n'être pas aussi profondément envieuse.
Je sentais vaguement qu'elle ne pouvait pas m'avoir pardonné les
avantages apparents que j'avais toujours eus sur elle, et que tôt ou
tard elle chercherait à s'en venger.
Le sang-froid, l'audace que je lui avais vu développer la veille
m'épouvantaient.
Une femme aussi jeune, aussi belle, aussi hardie, aussi adroite, aussi
perverse, me paraissait la plus dangereuse créature du monde.
Ne rougissant de rien, osant tout, mentant avec une imperturbable
effronterie, joignant le don des larmes touchantes au plus séduisant
sourire... spirituelle, charmante et _sans âme_... que ne pouvait-elle
pas entreprendre? qui pouvait lui résister? à quoi ne réussirait-elle
pas?
En suivant M. Sécherin pour aller rejoindre sa mère, je songeais à
l'adresse infinie avec laquelle Ursule avait préparé son mari aux
révélations que madame Sécherin allait sans doute lui faire.
J'entrai avec mon cousin dans la chambre où l'attendait sa mère.