LA NUIT PORTE CONSEIL.

Cette scène s'était passée si rapidement, que j'eus à peine le temps de

m'approcher de madame Sécherin et de lui dire:

--Au nom du ciel, madame, parlez plus bas; on peut vous entendre, votre

fils va rentrer d'un moment à l'autre.

--Il me tarde qu'il soit ici,--répondit cette femme inflexible.

M. Chopinelle restait anéanti, stupéfait; debout auprès d'Ursule, il ne

put prononcer une parole.

--Madame,--m'écriai-je à mon tour,--ma cousine est plus imprudente que

coupable.

--Mon pauvre fils... mon pauvre fils,--dit madame Sécherin sans me

répondre, en regardant avec douleur la lettre qu'elle venait de

surprendre.--Et pour cette femme, il se tue de travail! et pour cette

femme, il oublie quelquefois sa mère... Mais le bon Dieu est juste; oui,

oui, il est juste... il ne permet pas que les coupables soient impunis.

Elle sonna.

Une servante vint.

--Allez dire à mon fils de venir me parler à l'instant même; il doit

être à la fabrique,--dit madame Sécherin.

La servante obéit.

Je regardais Ursule; son calme imperturbable me confondait.

--Vous allez être enfin traitée comme vous le méritez,--lui dit madame

Sécherin avec indignation, en montrant la lettre;--mon fils va tout

savoir...

Ursule avait repris tout son sang-froid.

Elle regarda sa belle-mère de l'air du monde le plus naïvement étonné et

lui dit:

--En vérité, madame, je ne comprends pas vos reproches; je ne sais pas à

quoi vous faites allusion en me disant que je serai traitée comme je le

mérite; il me semble qu'avant de m'accuser vous devriez ouvrir cette

lettre si cette lettre cause votre courroux, et vous assurer de ce

qu'elle contient...

Madame Sécherin leva vivement la tête et regarda ma cousine avec une

profonde surprise.

--Comment! vous osez dire...--s'écria-t-elle.

-Mon Dieu, madame, rien de plus simple... Le jour de la fête de mon mari

arrive bientôt. J'ai chargé monsieur (elle montra M. Chopinelle) d'une

commission relative à une surprise que je ménage à M. Sécherin.

Prévoyant le cas où M. Chopinelle ne pourrait m'entretenir seule de

cette commission, et voulant que tout ceci demeurât secret, je l'avais

prié de m'écrire un mot à ce sujet... Voilà ce grand mystère... et tout

uniment ce dont il s'agit, madame...

Soulagée d'un poids énorme, je me jetai au cou d'Ursule. Elle s'était

exprimée d'une manière si simple, si naturelle, si naïve, que je me

reprochai amèrement de l'avoir soupçonnée.

Je dis à madame Sécherin:--Vous le voyez, madame, vous vous êtes

trompée.

Madame Sécherin resta stupéfaite.

Elle regardait fixement la lettre qu'elle tenait entre les mains, et

semblait ne pouvoir croire à ce qu'elle entendait.

--Comment,--disait-elle, en se parlant à elle-même,--je me serais

trompée à ce point? Depuis tant de temps que je les observe!... Mais

non, non,--reprit-elle vivement, en décachetant la lettre,--le coeur

d'une mère ne se trompe pas... Pourquoi ressentirais-je tant d'aversion

contre cette femme? Je ne suis ni injuste, ni haineuse, moi... non...

non... il faut qu'elle soit coupable, elle est coupable!

Elle s'approcha de la lampe pour lire la lettre, et chercha ses

lunettes.

La physionomie de ma cousine resta impassible.

Elle dit en souriant à M. Chopinelle:

--Allons, monsieur... adieu notre surprise.

Le sous-préfet regarda ma cousine d'un air stupide, effaré, puis il prit

brusquement son chapeau et se précipita vers la porte.

Il y rencontra M. Sécherin.

Celui-ci le saisit par le bras, le retint et lui dit en riant:--Comment,

vous vous en allez déjà, Chopinelle? Est-ce que vous êtes fou? Et ma

revanche à l'écarté que vous devez me donner! allons donc, allons donc,

on ne m'échappe pas comme ça.

--Enfin, voilà mon fils,--s'écria madame Sécherin, qui tenait toujours

la lettre ouverte, sans y avoir encore jeté les yeux,--tout va

s'éclaircir.

M. Sécherin avait ramené avec lui M. Chopinelle et le tenait toujours

par le bras.--S'éclaircir, quoi donc, maman? dit-il.

--Oh! mon ami, une bien terrible aventure,--se hâta de dire Ursule avec

gaieté.--Figurez-vous que M. Chopinelle m'a remis tout à l'heure une

lettre en secret... Mon Dieu, oui... très-mystérieusement, tout comme

s'il se fût agi d'une véritable déclaration d'amour. Maintenant

savez-vous ce que c'est que cette lettre?... Hélas! il faut bien se

décider à vous l'apprendre... Elle contient quelques renseignements

relatifs à une surprise que je vous ménageais pour le jour de votre

fête, et dont j'avais chargé M. Chopinelle; comme il était fort probable

que je n'aurais pas l'occasion de m'entretenir seule avec monsieur, je

l'avais prié de m'écrire ce qu'il ne pourrait pas me dire, afin que

personne ne se doutât de rien. Malheureusement, maintenant, voilà tout

ébruité, je ne pourrai pas jouir de ma surprise...

--Tiens... tiens, mais c'est juste, c'est après-demain la

Saint-Benoît,--dit M. Sécherin.--Comment, ma femme, tu me gâtes comme

ça? Et tu prends ce cher Chopinelle pour complice? Ah! ah! monsieur le

sous-préfet, vous voulez me liguer avec ma femme!--ajouta-t-il en riant

aux éclats.--Ah! vous complotez tous deux pour me faire des surprises!

--Une surprise,--dit madame Sécherin en jetant un regard perçant sur

Ursule.--Nous allons bien voir.

Elle déplia la lettre.

Mathilde: mémoires d'une jeune femme · 第 172 / 355 题