La chère était excellente, presque délicate, servie sans aucune
recherche, mais avec une excessive propreté.
--Cousine, vous allez goûter de la pâtisserie de maman,--me dit M.
Sécherin en m'offrant d'un gâteau placé devant lui; vous verrez comme
c'est bon, il n'y a que maman pour faire ces tourtes-là. Tout mon
malheur est que _Belotte_ ne veuille pas apprendre à les faire, mais ma
petite femme ne mord pas à la pâte.
--Elle a très-grand tort, mon cousin, car elle déroge à une des
illustrations de notre famille,--dis-je d'un air très-sérieux.
--Ah bah! et comment donc cela, cousine?
--Comment, Ursule,--dis-je à ma cousine,--tu ne te rappelles pas que
mademoiselle de Maran nous disait toujours que notre grand'tante de
Surgy et la comtesse de Brionne (une princesse de la maison de Lorraine,
monsieur Sécherin, notez bien cela, s'il vous plaît...) avaient la
passion de confectionner des caillebottes au jasmin et des tartelettes à
la gelée d'orange pralinée, et que le roi Louis XV se trouvait
très-heureux quand ces dames consentaient à lui faire part de _leur
oeuvres culinaires_, ajoutait mademoiselle de Maran... Encore une
fois, est-ce que tu ne te souviens pas de cela?
--Si, si,--dit Ursule,--je l'avais oublié.
--Des tartelettes à la gelée d'orange pralinée.... Mais ça doit être
très-bon!--dit madame Sécherin, il faudra que j'essaie.
--Eh bien! _Belotte_, ça ne te décide pas? Vois donc... Pourtant,
puisqu'une princesse de Lorraine faisait des tartelettes... tu peux
bien, toi...
--Excusez-moi... Je n'ai aucun goût pour ces distractions-là...--dit
Ursule,--je n'ai pas d'ailleurs l'honneur d'appartenir à la maison de
Lorraine.
--Mais maman n'appartient pas non plus à la maison de Lorraine, et ça ne
l'empêche pas de faire des galettes; ainsi tu peux bien...
J'eus pitié de l'impatience d'Ursule, j'interrompis son mari pour lui
demander s'il était content de sa manufacture.
Il fut ravi de cette question et entra dans toutes sortes de détails qui
véritablement m'intéressèrent beaucoup.
Il y a toujours un côté sérieux et instructif à chercher et à trouver
chez les hommes spéciaux.
Une fois dans un milieu d'idées relatives à des faits qu'il connaissait
à merveille, M. Sécherin s'exprima avec facilité, avec justesse, et
sinon avec éloquence, du moins avec âme et énergie.
Je me souviens que je lui demandai s'il occupait beaucoup d'enfants dans
sa manufacture...
--J'emploie tous ceux que je puis attraper,--me répondit-il en
souriant,--et une fois que je les tiens... je ne les lâche plus. Je fais
signer un beau et bon dédit aux parents, et il faut bien qu'ils me les
laissent le plus longtemps possible.
--Quel avantage trouvez-vous donc à employer ces enfants?
--Quel avantage, cousine? celui d'empêcher leurs parents, qui sont
souvent égoïstes et durs, de surcharger de travail ces pauvres petits
malheureux... Dans ma fabrique ils ne font que ce qu'ils peuvent faire,
apprennent un bon métier, et deviennent honnêtes, laborieux, ayant
toujours de bons exemples sous les yeux, car je ne garde jamais de
mauvais sujets chez moi; ça me dépense de l'argent, vu que les pauvres
enfants me coûtent plus qu'ils ne me rapportent; mais ça m'est égal,
c'est mon luxe... et quand je les vois heureux, robustes, travailler
gaiement, ma foi, cousine, je m'aperçois qu'après tout j'ai fait un
fameux placement.
--J'admire d'autant plus votre tendresse à ce sujet, mon bon cousin, que
j'avais entendu dire que plusieurs de vos confrères...
--Écrasaient les enfants de travail, n'est-ce pas?--s'écria M. Sécherin
avec indignation;--les misérables... Tenez, cousine, ça me rappelle une
chose que je n'ai jamais dite ni à ma femme ni à maman, parce que ça
n'en valait guère la peine et que ça m'aurait fait passer pour un
tapageur; mais, puisque nous sommes sur ce chapitre, je vais tout vous
dire.--Un jour, c'était à mon mariage, j'entre à Paris pour visiter une
manufacture; qu'est-ce que je vois? des enfants exténués, maladifs,
travaillant plus que des hommes, et pour quel salaire... mon Dieu!... à
peine de quoi acheter du pain. Ma foi, ça me révolte, je n'en fais ni
une ni deux, et je dis au maître de l'établissement qui me le
montrait:--Comment avez-vous le courage de faire périr ces petits
malheureux à petit feu? car vous les tuez, monsieur!--Mon confrère me
répond que je me mêle de ce qui ne me regarde pas, et qu'il n'a pas
besoin de mes observations. Je lui réponds, moi, que ça me regarde, que
je suis aussi fabricant, et que la cruelle avidité de lui et de ses
pareils suffirait pour déconsidérer une profession honorable. Il
m'envoie promener; je l'y envoie à son tour: je suis naturellement doux
comme un agneau, cousine; mais quand on m'échauffe les oreilles, je ne
réponds pas de moi; enfin je ne sais pas comment ça s'arrange, mais nous
en venons aux gros mots; j'ai la main trop leste: mon confrère avait
servi, le lendemain nous nous battons. Je n'avais jamais touché un
pistolet, mais à la chasse je ne suis pas mauvais tireur. Finalement je
lui campe une balle dans le mollet droit, car il se tenait les pieds en
dehors comme un maître de danse.
--Mon fils, tu t'es battu!--s'écria madame Sécherin, qui avait écouté
cette naïve narration avec toutes les marques d'une anxiété profonde, et
elle joignit les mains avec un ressentiment de terreur.
--Allons, j'en étais sûr, voilà maman qui va me bougonner,--me dit tout
bas M. Sécherin.
Puis se levant et allant à elle, il lui dit d'un ton rempli de
respectueuse tendresse:
--Voyons, maman, j'ai eu tort, c'est une bêtise de jeune homme; je ne
vous en ai pas parlé, parce que cela vous aurait inquiétée.
--Mon enfant! mon pauvre enfant!--dit madame Sécherin en embrassant son
fils avec effusion,--que de mal tu me fais...
--Mais, mon Dieu! maman, c'est passé... ainsi! c'est passé.
--Ta naissance aussi est passée, et tous les jours je remercie le
Seigneur de m'avoir donné un bon fils,--dit madame Sécherin avec une
simplicité touchante, en essuyant ses larmes...
Cette scène, qui me prouvait que le mari d'Ursule était, dans
l'occasion, aussi courageux, aussi énergique que loyal et dévoué, fut
interrompue par une des deux servantes, qui remit une lettre à M.
Sécherin.
--Tiens, ma femme, c'est de Chopinelle,--dit-il à Ursule.--Probablement
il ne pourra pas venir faire sa partie ce soir.