LA FAMILLE SÉCHERIN.

La propriété de M. Sécherin, qu'il habitait alors avec Ursule, était

située à Rouvray en Touraine, sur le bord de la Loire.

Je fus obligée de repasser par Paris; je m'y arrêtai afin de mettre

moi-même à la poste la lettre de M. Lugarto pour Gontran, lettre qui

allait combler mon mari de joie et le délivrer de l'odieuse influence

dont il avait si longtemps souffert.

Nous étions à la fin du mois de juin.

Je voyageai très-rapidement; à mesure que je m'éloignais de Paris, il me

semblait que je respirais plus librement: la vue des riantes campagnes

que je traversais me calmait, me faisait du bien; mon coeur se

dilatait, j'allais revoir l'amie de mon enfance...

Après tant de cruelles secousses, j'allais goûter le repos des champs,

je me faisais une joie de partager pendant quelque temps la vie simple,

paisible, d'Ursule et de son mari.

Depuis assez longtemps, je n'avais reçu aucune lettre de ma cousine.

Dans ses dernières lettres, elle continuait de se plaindre de son sort,

mais elle le supportait avec une résignation mélancolique.

Je connaissais l'exaltation du caractère d'Ursule, la bonté de son mari;

aussi n'étais-je pas très-inquiète.

Je ne lui avais pas écrit un mot de ce qui avait bouleversé ma vie

depuis quelque temps; j'étais décidée à ne lui faire à ce sujet aucune

confidence: ce n'était pas mon secret à moi seule, c'était aussi le

secret de Gontran.

J'arrivai à Rouvray par un beau soleil couchant, par une ravissante

soirée d'été.

Je laissai à gauche de grands bâtiments où était établie la manufacture

de M. Sécherin. J'entrai dans une belle avenue de tilleuls qui

conduisait à la maison d'habitation.

A peine ma voiture était-elle à moitié de cette allée, que j'aperçus

Ursule.

Les chevaux s'arrêtèrent, on ouvrit la portière, je me précipitai dans

les bras de ma cousine.

Il est impossible de peindre sa joie, son étonnement surtout; elle

m'embrassait, me regardait comme si elle ne pouvait en croire ses yeux,

puis elle m'embrassait encore.

--Comment c'est toi? c'est toi?--me disait-elle.--Quelle douce surprise!

--Ursule! oui, c'est moi, moi ta soeur, je viens passer ici quelques

jours dont je puis disposer pendant que mon mari est en Angleterre.

--Quelle ravissante idée tu as eue là, Mathilde! combien j'en suis

reconnaissante! Quel dommage seulement que notre pauvre maison soit si

peu digne de te recevoir!

Je haussai mes épaules en souriant.

--Et ton mari, où est-il? comment va-t-il?

--Très-bien,--me dit Ursule.

Après cette effusion de reconnaissance, j'examinai ma cousine; elle me

parut encore plus jolie que par le passé.

--Tu es heureuse, car tu es charmante,--lui dis-je.

--Heureuse,--reprit-elle, avec un accent qui devint presque subitement

plaintif...--Heureuse? Oui, je suis heureuse;--et elle étouffa un

soupir. Mais c'est à toi... qu'il faut parler de bonheur.

--Oh! oui,--m'écriai-je,--en ce moment surtout; tu ne sais pas combien

je jouis du plaisir de te revoir, tu ne sais pas tout ce que j'attends

de ces jours que je viens passer auprès de toi.

J'avais mis mon bras sous le bras d'Ursule, et nous cheminions vers la

maison.

Cette habitation était assez grande; le jardin qui l'entourait,

symétriquement disposé en carrés, en quinconces, et bordé de grandes

allées de charmilles régulièrement taillées à l'ancienne mode française,

avait un aspect calme et grave; au bout d'une de ces longues voûtes de

verdure qui aboutissait à une terrasse, on apercevait la Loire.

--Tu trouves cette demeure bien provinciale, bien vulgaire, n'est-ce

pas?--me dit Ursule.--Mais M. Sécherin, ou plutôt sa mère, ne veut y

rien changer, sous le prétexte qu'elle était ainsi du temps de feu M.

Sécherin père; ce qui n'empêche pas cette habitation d'être très-laide,

comme tu peux le voir. Et cet affreux jardin français, ne dirait-on pas

un jardin de couvent? comme il est triste et sombre!

--Mais non, tu calomnies cette maison, ma chère Ursule; je trouve ce

jardin très-beau et très-noble, et puis vous avez, ce me semble, une

terrasse sur les bords de la Loire; comptes-tu cela pour rien?

--Toujours indulgente et bonne, pauvre chère Mathilde.

--Non, vraiment, je t'assure que tout ici me plaît beaucoup. C'est si

calme, si tranquille!

--Oh! pour du calme il y en a beaucoup; heureusement on n'entend pas le

bruit étourdissant des machines de la fabrique de M. Sécherin.

--Ce sont ces grands bâtiments qu'on voit en entrant, n'est-ce pas? Mais

c'est un établissement magnifique.

--Magnifique... comme une fabrique. Il n'y a rien de plus triste au

monde... si ce n'est d'entendre sans cesse parler des résultats

merveilleux de cette même fabrique, du nombre d'ouvriers qu'elle

emploie, de son importance dans le pays, etc. Il faudra, ma pauvre

Mathilde, te résigner à supporter souvent ces conversations-là. Quel

changement pour toi, habituée à cette brillante vie du monde que, hélas!

je n'ai fait qu'entrevoir avant de venir m'enterrer ici.

Je regardai Ursule avec un air de reproche.

--Ma soeur, ma soeur,--lui dis-je,--je crains d'avoir encore à te

gronder; je suis sûre que tu médis de ton bonheur... Ah! crois-moi, ce

monde... ce monde dont nous nous faisions de si brillantes imaginations,

ce monde est bien triste et bien méchant. Combien je préférerais à ses

faux plaisirs l'existence paisible que tu mènes ici!

Ursule me regarda avec surprise.

--Toi... toi,--me dit-elle,--tu envierais mon sort... Tu es donc bien

malheureuse, Mathilde!... Que t'est-il donc arrivé? Tu m'as donc caché

quelque chose?

--Non, ma chère Ursule,--me hâtai-je de répondre,--mais je l'assure que

les plaisirs du monde étourdissent, mais ne remplissent pas le coeur.

Tu le sais, j'ai toujours été un peu sauvage, même chez mademoiselle de

Maran; j'aimais mieux passer avec toi nos soirées dans notre chambre que

de rester dans le salon.

--Combien je reconnais ta bonté, ta délicatesse habituelle!--me dit

Ursule;--tu feins d'envier mon sort pour me le faire trouver

désirable... Mais viens que je te conduise dans ton appartement, tu

excuseras cette modeste hospitalité.

Nous entrâmes dans la maison.

Tout était simple, mais tenu avec une extrême propreté. Nous montâmes un

grand escalier carrelé, à rampe de bois massif; il aboutissait à un long

corridor, où s'ouvraient plusieurs portes.

Ursule en ouvrit une; je traversai une petite antichambre, et je me

trouvai dans une très-grande chambre à antiques boiseries grises. Au

fond était un lit à baldaquin avec des rideaux de toile de Perse à

sujets chinois rouges sur fond blanc. Au-dessus des portes et de la

cheminée on voyait des panneaux peints et représentant des pastorales

dans le goût de Watteau. C'étaient des arbres d'un vert tendre, un beau

ciel d'azur, des bergères en jupes roses, des bergers en habit bleu

céleste, ayant à leurs pieds des moutons d'un blanc de neige qui

portaient à leur cou de larges rosettes de rubans.

Je ne puis dire combien je me sentis réjouie à l'aspect de ces

bergerades, un peu maniérées sans doute, mais dont le calme souriant et

champêtre reposait délicieusement ma pensée. De grandes fenêtres à

petits carreaux s'ouvraient sur le jardin et dominaient la Loire. Une

commode et un secrétaire en bois des îles, semés de marquetterie verte

et rose; des meubles peints en gris, et aussi recouverts de toile de

Perse rouge et blanche, complétaient l'ameublement de cette chambre.

Ursule paraissait honteuse de cette simplicité, qui me ravissait. Je ne

trouvai rien de plus gai, de plus riant. Deux autres pièces meublées

dans le même goût, dont l'une pouvait servir de petit salon, dépendaient

de cet appartement.

--Vraiment,--me dit Ursule,--tu ne te trouveras pas trop mal établie?

--Je m'y trouve si bien que, si M. de Lancry veut rester ici quelque

temps lorsqu'il viendra me chercher, je te préviens que tu auras

beaucoup de peine à nous renvoyer de chez toi.

--Allons, je te crois, ma bonne Mathilde; toute ma peur est que tu ne

t'ennuies bientôt de cette vie que tu pares, j'en suis sûre, de tout le

prestige de ton imagination; je crains aussi que la compagnie de ma

belle-mère, madame Sécherin, ne te paraisse bientôt insupportable.

--Mais ton mari la disait la meilleure des femmes.

--Les fils sont toujours indulgents; tu la verras; elle est sans esprit,

sans usage, d'une dévotion outrée, d'un entêtement qui serait une

incroyable fermeté de caractère si elle avait autant d'intelligence que

de volonté; jamais ni moi ni son fils nous n'avons pu obtenir d'elle de

faire le moindre changement à cette maison, d'augmenter le nombre de ses

domestiques, d'améliorer leur service. Son éternel refrain est: _Feu mon

pauvre Sécherin trouvait que c'était bien comme ça_. Aussi, Mathilde,

toi qui as, dit-on, une des meilleures et des plus élégantes maisons de

Paris,--me dit Ursule en rougissant de confusion,--ne te moque pas trop

de nous en nous voyant à table servies par deux grosses paysannes

tourangelles: c'est une manie de ma belle-mère à laquelle rien au monde

n'a pu la faire renoncer.

Je regardai ma cousine sans pouvoir lui cacher ma tristesse.

--Comment, Ursule, tu me connais assez peu pour me croire capable de

remarquer seulement de telles misères? Est-ce qu'avant toute chose je ne

songe pas au plaisir d'être près de toi?

Sept heures sonnèrent.

--Je vais vite t'envoyer ta femme de chambre,--me dit Ursule;--madame

Sécherin soupe exactement à huit heures. Oui, elle soupe, car rien n'a

pu lui faire changer ses habitudes gothiques; et elle aurait assez peu

d'usage pour se mettre à table sans toi, si tu n'étais pas prête.

--Et j'en serais désolée, ma bonne Ursule, car ta belle-mère verrait

peut-être un manque d'égards de ma part dans mon inexactitude; et, tu le

sais, je ne trouve rien de plus respectable que les habitudes de

famille.

Ursule sortit; ses craintes, ses remarques me chagrinèrent pour elle.

Elle semblait presque humiliée, pour ne pas dire dépitée, de la

simplicité de sa réception, et l'on eût dit qu'elle songeait plus encore

à sa vanité qu'à moi-même.

Maintenant je me souviens que ma cousine, tout en me protestant de sa

joie, du bonheur qu'elle avait à me revoir, me parut contrariée de ma

venue; d'abord j'attribuai sa contrainte aux puérils motifs que j'ai

dits. Je devais bientôt savoir la véritable et misérable cause de son

embarras.

Je m'habillai très-vite et le plus simplement possible.

Ursule frappa à ma porte.

--Tu excuseras ma belle-mère de n'être pas venue te voir, mais elle

marche difficilement, et il lui aurait été très-pénible de monter

l'escalier. Mon mari arrive à l'instant de la fabrique, il va nous

rejoindre au salon.

--Descendons vite, car je suis décidée à faire la conquête de ta

belle-mère,--dis-je en riant à Ursule.

--Oh! tu auras bien de la peine. J'ai eu beau lui rappeler ton rang, la

position de ton mari, lui parler de votre élégance, de votre richesse;

elle ne m'a pas parue disposée à faire plus de frais pour toi qu'elle

n'en fait pour une bourgeoise de notre sous-préfecture. Tu excuseras ce

manque d'éducation, n'est-ce pas?

--Cette simplicité me donne au contraire encore meilleure opinion de ta

belle-mère, ma chère Ursule, et il faut absolument que je réussisse à

lui plaire...

Nous descendîmes, nous entrâmes dans une salle à manger où le couvert

était mis, puis dans un salon où se tenait madame Sécherin.

Je me souviens des moindres détails de cette scène, car elle me frappa

beaucoup par l'harmonie qui existait pour ainsi dire entre madame

Sécherin et les objets qui l'entouraient.

J'avais eu de telles agitations que je devais surtout trouver un charme

infini dans tout ce qui rappelait des idées de calme, de tranquillité.

Les fenêtres et les portes vitrées de ce salon s'ouvraient sur un

parterre émaillé de fleurs. Un lustre de cristal de roche, soigneusement

entouré d'une gaze blanche, descendait d'une énorme poutre qui

traversait le plafond; çà et là pour tout ornement étaient accrochés à

la boiserie grise plusieurs cadres dorés renfermant des têtes d'étude

dessinées au crayon par le mari d'Ursule lorsqu'il apprenait le dessin

au collége de Tours, et offertes à son père ou à sa mère pour le jour de

leur fête, ainsi que le témoignaient des dédicaces écrites d'une

magnifique écriture.

Sur le marbre de la cheminée, on voyait une pendule et des candélabres

en bronze doré, recouverts de gaze comme le lustre; deux consoles en

bois d'acajou placées entre les fenêtres, des fauteuils et deux canapés

garnis de housses de bazin blanc, composaient l'ameublement de cette

pièce carrelée en rouge et cirée avec une minutieuse propreté.

Madame Sécherin était assise dans une bergère placée dans l'embrasure

d'une des fenêtres ouvertes et au-dessous de laquelle s'étendait un beau

massif de rosiers en fleurs. Un vieux et gros perroquet gris à collier

rouge se promenait gravement sur le rebord de cette croisée.

La belle-mère d'Ursule filait sa quenouille au bruit mesuré de son

rouet.

C'était une femme de soixante-dix ans environ, vêtue d'une robe noire et

coiffée d'une sorte de bavolet de batiste sans aucune garniture, qui

encadrait étroitement son front pâle et ses joues creuses et ridées.

Au premier abord, cette physionomie paraissait seulement simple, douce

et grave; mais en l'observant plus attentivement, on y découvrait une

grande expression de fermeté, tandis que son regard calme, mais profond

et scrutateur, révélait une longue habitude d'observation.

Je fus à l'instant persuadée qu'Ursule était prévenue contre sa

belle-mère, ou qu'elle la jugeait mal.

Ce qui me prouva surtout que madame Sécherin n'était pas une femme

vulgaire, c'est qu'elle m'accueillit avec une dignité affable et sans

aucun embarras.

Lorsque j'entrai elle se leva péniblement en s'appuyant sur les bras de

sa bergère, me fit un salut affectueux et me dit:

--Vous êtes bien bonne, madame, d'être venue voir ma bru: nous ferons ce

que nous pourrons, mon fils et moi, pour que vous vous plaisiez ici.

--Comment ne m'y plairais-je pas, madame? je suis avec une soeur que

j'aime et dont j'estime beaucoup le mari, et vous m'accueillez avec une

cordialité qui me fait espérer davantage encore.

--Je me sens très-disposée à vous aimer; mon fils m'a dit que vous étiez

une brave et honnête dame: les braves gens aiment les braves gens;

j'espère que vous serez contente avec nous.

--Je n'en doute pas, madame.

--Nous sommes sans façon,--dit madame Sécherin en se remettant à son

rouet;--nous vivons à l'ancienne mode... comme du temps de mon mari. Je

n'aurais pas pu changer des habitudes qui ont été les siennes pendant

tant d'années.

--Je comprends cette religion des souvenirs, madame, et je l'admire;

ainsi l'absence d'un être aimé se sent encore davantage... il n'y a rien

d'amer dans ces regrets; ils sont adoucis par l'espérance d'être un jour

réunis à ceux que nous pleurons.

Madame Sécherin me regarda pendant un instant avec intérêt et me

dit:--Les bons coeurs entendent les bons coeurs;--puis elle soupira,

garda quelques moments le silence, et reprit, comme si elle eût voulu

changer le cours de ses pensées:

--Voici nos habitudes de Touraine, madame: nous déjeunons à neuf heures,

nous dînons à deux, nous soupons à huit, à dix heures nous sommes tous

couchés; car, voyez-vous, qui se lève tôt doit se coucher tôt. Mon fils

est sur pied au chant du coq, il ne peut pas veiller tard.

Ursule me regarda d'un air presque suppliant, et haussa les épaules en

me montrant sa belle-mère.

Ma cousine craignait que je ne fusse choquée de la familiarité naïve

avec laquelle madame Sécherin me recevait. J'étais au contraire charmée

de son accueil; je le trouvais très-digne.

Il n'y a rien de plus bourgeoisement, de plus platement vulgaire qu'un

empressement faux et bruyant, que ces humbles protestations, que ces

regrets exagérés de n'être que de pauvres provinciaux indignes de

recevoir des _personnes de la capitale_ (style de sous-préfecture, comme

disait mademoiselle de Maran).

M. Sécherin entra vivement, il parut ravi de me voir, et vint à moi les

bras ouverts pour m'embrasser.

Son mouvement fut si naturel, si cordial, que je lui tendis mes deux

joues, non sans sourire et sans rougir un peu.

M. Sécherin fit retentir le salon de deux gros baisers, à la grande

confusion d'Ursule, qui ne put s'empêcher de lui dire à demi-voix:

--En vérité, monsieur, vous êtes fou! Quelles manières! Mathilde,

pardonnez-lui.

--Comment, quelles manières!--s'écria-t-il.--Parce que j'embrasse notre

cousine de tout mon coeur sur les deux joues? Ma foi, moi, ça me

réjouit de la voir, et je le lui prouve à ma façon.

--Ne voyez-vous pas qu'Ursule est jalouse, mon cher cousin?--dis-je en

riant à M. Sécherin.

Celui-ci avait paru néanmoins réfléchir aux paroles d'Ursule; aussi me

dit-il d'un air confus, presque triste:

--Après tout, ma femme a peut-être raison... Sans doute j'ai eu tort, ma

cousine... Excusez-moi, mais j'étais si heureux de vous revoir que je

n'ai pas réfléchi si c'était l'usage ou non de vous embrasser...

--J'ai bien envie, mon cher cousin, de vous prier de recommencer pour

apprendre à Ursule à ne plus vous gronder injustement.

--Vrai?... Vous n'êtes pas fâchée?--s'écria M. Sécherin, dont la figure

s'épanouit aussitôt.

--En ai-je l'air?--lui dis-je.

--Êtes-vous bonne, mon Dieu! êtes-vous bonne! Tenez, juste comme votre

excellente tante, madedemoiselle de Maran.... Et à propos, comment se

porte-t-elle, cette excellente dame?

--Mais fort bien,--dis-je assez embarrassée en échangeant un regard avec

Ursule.

--Ah! maman,--reprit M. Sécherin avec exaltation,--vous n'avez pas

d'idée quelle bonne femme ça est que mademoiselle Maran, la tante de

madame de Lancry! Elle est unie comme bonjour... Enfin, pour tout dire,

elle vous ressemble comme deux gouttes d'eau pour le caractère; maman,

en cela, c'est tout votre portrait.

--Tu me l'as toujours dit, mon fils... et je te crois.

--Et je le dirai toujours. Tenez, madame de Lancry peut vous l'affirmer.

La première fois qu'elle m'a vu, mademoiselle de Maran m'a tout de suite

parlé comme vous m'auriez parlé vous-même, maman; elle m'a fait des

remontrances, elle m'a même un peu sermonné, parce que je disais des

choses que je ne devais pas dire... Et c'est si rare, cette

franchise-là... N'est-ce pas, maman?

--Les vieilles gens doivent des leçons aux jeunes, le bon Dieu les

laisse sur la terre pour cela,--dit simplement madame Sécherin en

continuant de tourner son rouet. Puis, levant par hasard les yeux sur

son fils, elle lui dit:--Est-ce que tu vas à la ville ce soir?

--Non, maman. Pourquoi voulez-vous que j'aille à la ville?

--Tu as ton habit noir, une cravate blanche, et tu es rasé tout frais.

--Ceci, maman, c'est une idée de ma femme; elle m'a dit d'aller me faire

beau à cause de madame de Lancry; j'avais ma blouse en revenant de la

fabrique.

--Comment, Ursule, c'est pour moi... Ah! mon cousin, nous nous fâcherons

si vous changez la moindre chose à vos habitudes pendant mon séjour

ici...

--Eh bien! vois-tu, _Belotte_,--dit M. Sécherin se retournant vers

Ursule,--quand je te le disais que ça lui serait bien égal, à madame de

Lancry, que je dîne en blouse avec une barbe d'avant-hier...

--Encore une fois, mon cher cousin, je serais au désespoir d'être venue

ici si je devais vous gêner en rien.

--Eh bien! c'est convenu, ma cousine, j'accepte, et quoi qu'en dise ma

femme, je resterai dorénavant en blouse. Vous me pardonnerez, n'est-ce

pas? C'est qu'ainsi, quand on s'est occupé toute la journée, on trouve

joliment bon de se mettre à son aise le soir.

--Le fait est que tu te fatigues comme si tu avais encore ta fortune à

faire, mon fils, dit madame Sécherin avec un soupir,--et pourtant le bon

Dieu a béni le travail de ton père.

--Soyez tranquille, maman; quand mon inventaire se montera à cent mille

livres de rentes bien claires et bien nettes, j'arrêterai la mécanique.

Je me suis dit: Ma femme trouve que je n'ai pas assez de fortune comme

ça; elle veut avoir cent mille livres de rentes, pour aller briller à

Paris. Eh bien donc elle les aura, ses cent mille livres de rentes!

C'est si bon, si doux de penser que toute la peine que je me donne fait

plaisir à ma femme, de penser enfin qu'il est en mon pouvoir de réaliser

tous ses voeux, et que pour le faire il ne s'agit que de travailler...

Tenez, cousine, rien qu'à cette idée-là je suis heureux comme un roi de

pouvoir travailler comme un nègre... Aussi c'est pour cela que j'ai les

mains si noires, car je n'ai pas le temps de faire le petit-maître,

moi!--dit M. Sécherin riant aux éclats. Et il me montra ses grosses

mains, qui justifiaient assez de sa plaisanterie.

Ursule rougit de honte, de dépit, et lança un coup d'oeil furieux à

son mari.

Celui-ci me regarda timidement, en contemplant ses mains d'un air

décontenancé.

--Et quand cette digne main s'offre comme gage d'une promesse ou d'une

amitié sincère, l'amitié qu'elle jure ou la promesse qu'elle fait sont

sacrées!...

--Je le sais,--dis-je à M. Sécherin en lui tendant la main.

Ce mouvement, ces simples paroles que m'inspirait ma sympathie pour cet

excellent homme, aussi loyal, aussi dévoué qu'il était inculte, lui

firent venir les larmes aux yeux; il porta le bout de mes doigts à ses

lèvres presqu'avec vénération.

Sa mère interrompit son ouvrage, me regarda fixement, et me dit d'une

voix attendrie:

--Madame, voulez-vous me permettre de vous embrasser? vous rendez bien

justice à mon pauvre fils... vous!!!

Et jetant sur Ursule qui haussait les épaules un coup d'oeil sévère,

madame Sécherin fit un mouvement pour se lever...

--Ne vous dérangez pas, madame,--lui dis-je en me courbant vers elle.

Par deux fois elle me baisa au front.

Quand je la regardai, deux larmes coulaient sur ses joues vénérables.

Elle les essuya lentement sans mot dire et se remit à son rouet.

--Ma pauvre mère... vous la gâtez... en lui parlant ainsi de moi...--me

dit tout bas M. Sécherin d'un air attendri.

Ceci s'était passé très-rapidement.

Je cherchai Ursule des yeux, je fus surprise de l'expression ironique

avec laquelle elle avait contemplé cette scène.

L'horloge de la fabrique de M. Sécherin sonna huit heures.

--Maman... votre bras... allons souper... J'ai une faim enragée,--dit M.

Sécherin à sa mère en s'avançant vers elle.

--Non, non, mon fils, donne la main à ta cousine... ma bru m'aidera.

--Encore un dérangement que je ne souffrirai pas, madame; ne sommes-nous

pas en famille?--dis-je en prenant le bras d'Ursule.

--Madame Lancry a raison; allons, maman, venez,--dit M. Sécherin en

s'approchant de sa mère qui s'appuya sur lui et passa devant nous.

--En vérité, Mathilde,--me dit Ursule à demi-voix, d'un air presque

piqué,--tu as fait, comme tu le voulais, la conquête de ma belle-mère.

C'est la première fois que je l'ai entendue dire à son fils d'offrir

son bras à une autre personne qu'à elle. Vingt fois des femmes de nos

parentes ont dîné ici, et jamais pareille chose n'est arrivée.

--Tant mieux! je suis très-fière de ma conquête,--dis-je en souriant à

Ursule,--car je trouve ta belle-mère très-respectable et très-digne.

--Digne?... ma belle-mère? tu la trouves digne? Ah çà! tu te moques

d'elle et de nous.

--Je la trouve si digne qu'elle me représente à merveille une de ces

vénérables femmes de la vieille noblesse de province dont nous parlait

toujours mademoiselle de Maran, tu sais?... qui vivaient dans leurs

terres sans jamais venir à Paris ou à la cour.

Ursule me regardait avec étonnement; elle croyait que je raillais, et je

disais vrai: rien n'est plus imposant que la vieillesse, lorsqu'elle est

simple, réfléchie, vénérable, et qu'elle a la conscience de son

autorité.

Nous nous mîmes à table.

--Maman... les clefs pour avoir le vin,--dit M. Sécherin à sa mère.

Ursule rougit de nouveau de confusion et de dépit, pendant que sa

belle-mère tirait lentement de sa poche un énorme trousseau de clefs et

qu'elle le donnait à une des deux paysannes.

Mathilde: mémoires d'une jeune femme · 第 164 / 355 题