M. de Mortagne entra.

Il paraissait très-irrité.

--Je viens encore d'apprendre une autre infamie de ce Lugarto. Votre

femme de chambre, que je viens de presser de questions et de menaces,

m'a avoué qu'elle avait été placée chez vous par cet homme, et qu'afin

d'empêcher votre excellente madame Blondeau de vous accompagner, cette

créature avait, d'après l'ordre de Lugarto, mêlé une certaine poudre à

son breuvage, ce qui avait rendu Blondeau assez malade pour qu'elle ne

pût vous suivre.

--Mon ami, M. de Rochegune me dit qu'en partant M. Lugarto...

--Oui, oui... il m'a menacé... je m'attends bien à quelque tour

diabolique, mais je serai sur mes gardes... Tout ce que je voulais,

c'était de vous débarrasser de lui, et j'y ai réussi, je pense... Je

regrette néanmoins de ne l'avoir pas marqué... Ç'aurait été une garantie

de plus.

--Et aussi un motif de haine et de vengeance de plus pour cet

homme,--lui dis-je.

--Si l'on était arrêté par de pareilles craintes, on ne ferait jamais

rien,--dit M. de Mortagne.--Je sais bien contre qui j'ai à lutter...

Mais il faut que je vous apprenne comment j'ai suivi la trace de cette

abominable machination... Quelque temps après votre retour de Chantilly,

j'ai appris par Rochegune les bruits infâmes que Lugarto faisait courir

sur vous; j'étais malade, hors d'état de sortir... Le premier mouvement

de Rochegune fut d'aller trouver Lugarto, de lui ordonner de se taire;

il le connaissait de longue main, il le savait très-lâche, il ne doutait

pas qu'une vigoureuse menace ne l'intimidât; je l'engageai à n'en rien

faire, j'avais écrit à Londres pour avoir des renseignements sur la vie

que M. de Lancry y avait menée avant son mariage.

Voyant que la conversation allait s'engager sur M. de Lancry, par un

sentiment de convenance exquise dont j'appréciai toute la délicatesse,

M. de Rochegune dit à M. de Mortagne:

--J'aurais quelques ordres à donner pour notre départ, je vous laisse.

Il me salua et sortit.

Mathilde: mémoires d'une jeune femme · 第 161 / 355 题