Le lendemain à mon réveil, je crus avoir fait un songe; mais la vive
douleur que me causait ma blessure me rappela la terrible scène de la
nuit précédente.
Mon premier mouvement fut de remercier encore Dieu qui m'avait sauvée,
qui m'avait rendu Gontran.
Les mystères odieux qui m'avaient si longtemps affligée étaient
éclaircis; je ne doutai plus que mon mari, désormais tranquille et
rassuré, ne redevînt pour moi ce qu'il avait été dans les premiers jours
de notre union.
J'attribuai à la funeste influence de M. Lugarto toutes les peines que
Gontran m'avait involontairement causées. N'était-ce pas pour obéir à
son mauvais génie qu'il s'était occupé de madame de Ksernika?
D'abord, je l'avoue, je redoutais d'appesantir ma pensée sur l'acte
fatal qui avait mis M. de Lancry dans la dépendance de M. de Lugarto.
Pourtant, voulant en finir avec ces pénibles réflexions, j'envisageai
courageusement la conduite de Gontran. Je cherchai à la pallier par tous
les raisonnements possibles.
Hélas! j'avais naturellement des principes trop arrêtés pour pouvoir
trouver un milieu entre un blâme sévère et une approbation coupable...
Je condamnai Gontran.
Du moment je fus atterrée en m'apercevant que cette funeste découverte
ne portait pas la moindre atteinte à mon amour pour M. de Lancry.
Je fus presque effrayée d'aimer toujours passionnément un homme capable
d'une action si mauvaise.
Je pleurai amèrement sur sa faute; il m'était affreux de me sentir
supérieure à lui, d'avoir non pas à lui reprocher, mais à lui
pardonner... une bassesse...
Ce ressentiment devint si vif, si douloureux, que, par une étrange
inconséquence que je puis à peine m'expliquer aujourd'hui, moi qui
n'avais pu trouver une excuse honorable à son action honteuse, je fis
tout au monde pour me persuader, par plusieurs analogies, que dans une
situation pareille j'aurais agi comme Gontran.
Je ne saurais dire ma joie lorsque, après de longues, après de mûres
réflexions plus paradoxales les unes que les autres, je me fus
convaincue de cette sorte de complicité morale... Avec quel bonheur
triomphant je reconnus que je n'avais plus le droit de blâmer Gontran!
Sans doute il y avait dans cet abaissement singulier de ma part une
arrière-pensée de sacrifice, d'abnégation, dont alors je ne me rendais
pas bien compte, et qui me guidait à mon insu....
* * * * *
Lorsque je descendis dans le salon, j'y trouvai M. de Rochegune; il
rougit et me dit que M. de Mortagne donnait quelques ordres pour mon
départ.
--J'étais hier si troublée, si souffrante,--lui dis-je,--que j'ai à
peine pu vous exprimer toute ma reconnaissance. Vous et M. de Mortagne
avez été mes sauveurs. Je n'oublie pas non plus que lors de ma
maladie...
--Je vous en conjure, madame, ne parlons pas de ceci... Vous m'avez
permis de me dire votre ami, j'ai agi comme votre ami.
--Ah! monsieur!... comment jamais reconnaître?...
--En me conservant toujours ce précieux titre... madame, en me
permettant de continuer à le mériter.
Je ne sais pourquoi il me vint tout à coup à l'esprit cette idée pénible
que M. de Rochegune, connaissant le secret de Gontran, se croirait
peut-être le droit de juger sévèrement la conduite de mon mari.
Par une de ces bizarres correspondances de la pensée dont il y a tant
d'exemples, M. de Rochegune ajouta à ce moment même:
--Et lorsque je vous prie, madame, de me permettre de me dire de vos
amis, j'ose croire que vous n'oubliez pas que je serai heureux aussi
d'être _toujours compté parmi les amis de M. de Lancry_.
Je remarquai que M. de Rochegune appuya avec intention sur ces derniers
mots. Je trouvai cette assurance si généreuse, elle répondait si
noblement à mes craintes, que je ne pus m'empêcher de m'écrier
vivement:
--Oh! merci, monsieur, merci pour lui et pour moi!
M. de Rochegune, étonné de ce mouvement, me regarda... Nous nous
entendions...
Il comprenait ma gratitude comme j'avais compris sa bienveillance pour
Gontran.
Un doux et triste sourire effleura les lèvres de M. de Rochegune; il me
dit d'une voix émue:
--Il y a dans la vie de nobles jouissances, madame, le bien est trop
facile à faire à ce prix...
Un silence de quelques minutes suivit ces paroles de M. de Rochegune.
J'en fus embarrassée; par hasard, je levai les yeux sur lui: son regard
était vague et distrait, il semblait rêveur. Sa physionomie,
ordinairement sévère et hautaine, avait une expression d'ineffable
bonté. Ses cheveux noirs recouvraient à peine une cicatrice récente et
profonde qu'il avait au front, et que j'avais déjà remarquée lorsqu'il
était venu me voir pour la première fois après ma maladie.
Malgré moi, mes yeux se remplirent de larmes, en songeant que j'avais
été la cause involontaire du guet-apens où était tombé M. de Rochegune
en venant s'informer de mes nouvelles auprès de Blondeau. Voulant rompre
le silence, je lui dis:
--Vous ne souffrez... plus de cette blessure que vous avez reçue?...
En entendant ma voix, M. de Rochegune tressaillit et se hâta de me
répondre:
--Je ne souffre plus, madame.--Puis, comme si ce sujet de conversation
lui eût été gênant, il me dit d'un ton pénétré:
--Toute ma crainte maintenant est que ce misérable Lugarto, quoique hors
de France, ne se venge de M. de Mortagne.
--Comment cela?
--Ce matin cet homme est parti; M. de Mortagne a voulu le voir monter en
voiture et lui faire une dernière recommandation...--Souvenez-vous...--lui
a-t-il dit avec un geste menaçant.
--Pour votre repos, je ne me souviendrai que trop!!!--a répondu M.
Lugarto; à quelque distance que je sois... je saurai vous atteindre.--Et
après avoir montré le poing à M. de Mortagne, il a ordonné aux
postillons de partir à toute bride... Oh! madame, il est impossible de
voir quelque chose de plus hideux que la figure de cet homme au moment
où il prononçait cette dernière menace: la haine, la vengeance, la rage
s'y confondaient dans une horrible agitation.
--Grand Dieu!--m'écriai-je,--il est capable, même en pays étranger, de
comploter quelque perfide machination contre M. de Mortagne; cet homme
trouve dans sa richesse tant de ressources pour assouvir son infernale
méchanceté!
--Je partage vos craintes,--me dit M. de Rochegune,--et malheureusement
je suis obligé d'abandonner M. de Mortagne... Sans cela... j'aurais
veillé sur ses jours comme sur ceux de mon père...
--Et où allez-vous donc, monsieur?
--En Grèce, madame, faire la guerre contre les Turcs. C'est une noble et
sainte cause à défendre... Et puis j'ai besoin de mouvement,
d'agitation...
--C'est, dit-on, une guerre souvent terrible, sans merci ni
pitié...--dis-je à M. de Rochegune avec intérêt.
--C'est une guerre comme toutes les guerres, madame,--reprit-il avec un
sourire mélancolique,--l'on tue ou l'on est tué... Seulement, dans
celle-ci, l'on meurt pour une généreuse et héroïque nation... et cette
mort est belle et grande.
--Ce sont là de tristes pressentiments,--lui dis-je,--ne vous y
appesantissez pas. Moi, j'ai l'espérance, la conviction même que vos
amis vous reverront.
--Et je partage cette conviction, madame. L'on n'a pas le droit d'être
indifférent à la vie lorsqu'on a la moindre chance de pouvoir être utile
à ceux qu'on aime et qu'on respecte.